C’est l’histoire d’un projet immobilier qui tourne mal mais grâce à la magie d’une fée et de sa baguette magique, qu’est le budget national, amorce une fin heureuse. C’est l’histoire d’un grand coup de pub où la modernité résout absolument TOUT ; enfin c’est l’histoire d’un peuple jeune et plein d’espoir qui attend de montrer ses talents.
Un peu d’histoire simplifiée
En bon Mauricien, nous adorons tout ce qui est nouveau. C’est inscrit dans notre ADN. Il n’y a qu’à voir l’engouement qu’engendre chaque nouveau centre commercial… Alors les smart cities ! Avez-vous visionné la vidéo promotionnelle de Mon Trésor ? Futuriste, technologiquement extraordinaire, de quoi rappeler à l’Afrique et l’Asie qu’on est là… de quoi rendre le terme « smart cities » populaire sauf que les smart cities ne seront pas populaires. Ce sera plusieurs milliards de roupies de manque à gagner dans les caisses de l’Etat puisque parmi les « incentives » énumérés sur le site web du Board of Investment, les promoteurs de ces ‘villes’ne paieront pas l’income tax durant 8 ans ; pas de TVA sur les ‘capital goods’de même qu’aucune taxe liée à la vente de terrains… tout cela pour démontrer notre dévotion à faire des courbettes sans réfléchir.
Tout commence dans les années 60, 70. Alors que Jane Jacobs dénonce le manque de planification dans les villes et l’arrogance des politiciens et urbanistes aux États-Unis, le Parti Mauricien (ancêtre du PMSD), se voyant refuser une alliance avec le pouvoir colonial au moment de l’indépendance, affirme que le pays sera sens dessus dessous, que ce sera misère et destruction ; ainsi commencera l’exode de beaucoup de Mauriciens vers des cieux plus prospères alors même que le communalisme prend ancrage dans notre système électoral.
En ces temps où le chômage frappe fort, Maurice s’accroche à sa canne… à sucre. Partout où la canne a été plantée, des êtres humains ont été réduits à la servitude forcée, et le cordon qui lie la colonie au colonisateur n’a jamais été coupé. C’est ainsi que l’accord ACP-CEE assure que l’île restera empêtrée dans sa monoculture pour un moment. Sur cette île désormais indépendante, les traces de la colonisation perdurent. Ainsi, les descendants de colons ayant des concessions pour produire des denrées restent propriétaires de la majeure partie des terres fertiles. Malgré l’indépendance, aucune réforme agraire ne sera envisagée et les plus gros propriétaires terriens feront fructifier leurs biens au fil des ans.
Le monde entre dans l’ère de la globalisation à la fin des années 80 et le libéralisme codifié de l’OMC en 1994 présenté comme un rêve se révèle être davantage un cauchemar. Quand l’Europe annonce sans surprise des mesures d’austérité après 30 ans de douceur, les sucriers viennent avec une superbe pièce montée : outre des produits raffinés à partir de la canne à sucre qui coûte ‘bonbon’,  il est question de la transformation des terres cultivables en projets immobiliers. Evidemment, pour entamer tous ces changements le cadre juridique quelque peu ‘rigide’devait s’assouplir. C’est ainsi que la bonne fée viendra avec le deal ILLOVO et la Sugar Industry Efficiency Act en 2001 et 2007, avant le changement de nombreuses lois pour permettre la vente de beaux rêves aux étrangers et Mauriciens. Ces projets avaient des appelations magnifiques parmi lesquels les Integrated Resort Schemes…, il y a aussi eu plusieurs morcellements, dits de luxe, permettant de s’endetter à vie pour des investissements fonciers. Le tout pour finir par permettre à un certain marché (les riches étrangers) d’acheter des propriétés à Maurice.
Qu’est-ce qu’ils ont bien pu intégrer dans les IRS, peu de gens ont la réponse mais certainement pas les riches étrangers puisque ceux-ci sont maintenus à distance de la population mauricienne des environs. Quant à la conscience écologique, elle équivaut à balayer un écosystème naturel pour le remplacer par l’activité humaine avec en prime un ou deux totems écologiques. Bien des événements plus tard après l’échec des IRS, les super planeurs de l’industrie sucrière sont venus avec les smart cities, ceci toujours avec l’aide de la bonne fée.
Smart City ?
À Maurice, la smart city consiste en une ville conçue par des riches pour des riches sur des terres riches. Avant de vous lancer dans une protestation enflammée qui n’aurait comme argument que des mots, je vous propose d’analyser les comptes des promoteurs en question.
Le terme « smart city » désigne un tout mais devant l’échec de la cité de Songdo en Corée du Sud, entre autres, il est important de retenir que bien des urbanistes, dont William J. Mitchell, voyaient dans les smart cities la transformation des villes en des « écosystèmes artificiels, des organismes numériques intelligents, interdépendants interconnectés » (Metropolis magazine, avril 2006). Soulignons qu’un urbaniste n’est pas un architecte mais un professionnel qui redessine des villes à l’image d’Adam Greenfield.
Une smart city est l’utilisation des infrastructures en réseaux pour améliorer l’efficience économique et politique tout en permettant le développement social, culturel et urbain, selon Hollands (2008:308) dans son étude parue en 2008. Les infrastructures étant les services, les logements, les loisirs et les réseaux internet et mobile.
Pour Ballas (2013), dans le domaine de la planification urbaine, le terme « ville intelligente » est souvent considéré comme une dimension idéologique selon laquelle être plus intelligent implique des orientations stratégiques. « Les gouvernements et les organismes publics à tous les niveaux adoptent la notion de débrouillardise pour distinguer leurs politiques et programmes afin de cibler le développement durable, la croissance économique, une meilleure qualité de vie de leurs citoyens, et de créer le bonheur ».
Si je me montre aussi terre à terre c’est parce que jusqu’ici on nous a vendu les smart cities comme étant la solution à tous nos problèmes malgré le fait que des études indiquent qu’une cité qui émerge de terre (ajouter ici terre riche en flore et faune sur une île microscopique) avec d’aussi grandes ambitions a plus de possibilités d’échec.
Quelle réforme agraire ?
Nombre de techniciens, de scientifiques et d’inventeurs innovent tous les jours. L’innovation est un mode de vie, un espace d’abord sociétal où tout citoyen peut créer. Puis vient l’espace physique. Israël, avec près de 5000 start-ups, figure parmi les nombreux pays où l’innovation fait partie de la culture. La vision d’un pays envahissant un autre par la violence n’était pas le seul plan du gouvernement ; il fallait trouver des moyens pour faire vivre Israël. Dès les années 70, alors que l’invasion du territoire palestinien se poursuit, le gouvernement a fortement encouragé l’innovation et l’investissement ciblé, une série de mesures permettant aux innovateurs de se concentrer sur leur travail, pas sur la paperasserie ou le manque de fonds.
Kourit et Nijkamp l’expliquent magnifiquement dans leur étude : « les villes intelligentes sont le résultat des stratégies à forte intensité cognitive et créative visant à améliorer la performance socio-économique, écologique, logistique et compétitivité des villes. Ces villes intelligentes sont basées sur un mélange prometteur du capital humain (par exemple, la main-d’oeuvre qualifiée), le capital des infrastructures (des installations de communication high-tech…), le capital social (des liens de réseau intenses et ouverts) et le capital entrepreneurial (prise de risque créatif et ex-activités commerciales) ».
Pour résumer, « les éléments clés d’une ville intelligente sont la technologie, les personnes (créativité, diversité et éducation), et les institutions (gouvernance et politique). La connexion entre ces deux derniers éléments est primordiale, de sorte que la ville est vraiment intelligente lorsque les investissements dans le capital humain et social, ainsi que les infrastructures des TIC, la croissance durable de carburant améliorent la qualité de vie » – Nam et Pardo (2011). Ces études concernent beaucoup de smart cities ; certaines ont duré des années pour finalement parvenir à ces conclusions.
Du Canada à l’Allemagne, ce qui fait une vraie ville intelligente n’a pas échappé aux chercheurs. Ainsi, beaucoup de professionnels, économistes, urbanistes, ingénieurs… comme Joachim Mitchell ont souligné le fait que le capital humain est primordial. Il ne s’agit pas seulement d’amélioration des infrastructures ou du PIB mais celui de rehaussement de la qualité de vie des habitants. On parle ici de ville aussi grande, voire plus grande que notre île. C’est pourquoi les villes intelligentes conçues par IBM, Cisco Systems, ou encore Siemens, qui mettent un accent particulier sur la technologie sont sujettes à critiques par Adam Greenfield (Against the Smart City, 2013) qui rappelle les échecs que sont Masdar City et PlanIT Valley entre autres.
Du neuf avec du vieux, pas le contraire
Tout urbaniste (et écologiste !) qui se respecte sait que la règle d’or est de recycler. Voilà pourquoi dans plusieurs mégapoles, on réhabilite de vieux bâtiments au lieu d’en construire de nouveaux. C’est toute la planification qui est en jeu. On fabrique à côté de ceux qui vont consommer ; donc, on diminue le coût du transport, son énergie et on minimise le temps perdu. Que ce soit le spécialiste de la géographie humaine Federico Cugurullo, l’auteur et chercheur Rob Kitchin, Alberto Vanolo, spécialiste en spatial planning, tous soulignent ce fait indéniable : chaque ville est différente. Ainsi, Ottawa a voulu d’un projet pour encourager le business, la vie en communauté et l’administration régionale à travers les ressources internet. Friedrichshafen, vieille ville allemande, a choisi un autre type de développement, un système de clinique mobile avec un monitoring interactif à distance pour les patients cardiaques, une plate-forme web pour les écoles nommée Edunex, un système de téléphonie pour les malentendants…
Peu importe la smart city en question, elle ne se construit pas en isolation mais avec les habitants, en particulier sur une île en mal de développement. On parle de smartgrid dans les smart cities ; sans le manque à gagner que subira le gouvernement à cause des exemptions, on aurait pu sans problème revoir le réseau électrique pour intégrer plus d’énergies renouvelables. Plus le projet des smart cities se dévoile, plus se profile le spectre de deux catégories de citoyens : celle qui aura acheté sa citoyenneté et son petit bout de paradis et celle des vieux Mauriciens qui feront face à une autre réalité. Vous savez, comme dans ces films d’actions futuristes où la misère est tenue à distance des bulles de luxe. Une réforme agraire à l’envers, comme le chante Menwar : « Ay ay lolo » !