MAREK AHNEE
KAVINIEN KARUPUDAYYAN

À l’occasion de Mahāshivarātri, nous proposons aux lecteurs ces poèmes de la Bhakti shivaïte, du pays Kannada médiéval. Composées par les saints du douzième siècle Basavanna, Allama Prabhu, Mahādēviyakka leurs oeuvres furent adaptées dans un vers anglais moderne par le grand historien du mouvement bhakti et poète, A.K. Ramanujan (1929-1993). Cette traduction en français de l’anglais, reflète avant tout l’esprit de Ramanujan, dont nous fêtons le 90ème anniversaire de naissance cette année.

Tels neuf chiens de chasse
déchaînés
sur un lièvre,
les désirs du corps
s’écrient:
Lâche-nous!
Lâche-nous!

Lâche-nous! Lâche-nous!
s’exclament ensuite les désirs de l’esprit.

Mon cœur fera-t-il corps avec toi,
Ô Maître des rivières,

avant que nos compagnes
ne nous ramènent à notre propre corps
animal?
Basavanna 36

Ampute-moi oh père,
comme ça, je n’irai pas ici et là.

Aveugle-moi oh père,
Que je ne regarde pas ceci, cela.

Assourdis-moi oh père
Que je n’entende plus rien.

Garde-moi aux pieds, aux pas
des hommes qui te suivent,
pour que sans autre but
je sois, Seigneur des rivières.
Basavanna 59

Śiva, tu n’as guère de pitié.
Śiva, tu n’as pas de cœur.

Pourquoi, mais pourquoi donc m’as-tu fait naître,
en pauvre dans ce monde,
banni de l’autre ?

Réponds-moi, Maître,
n’as-tu pas encore un
petit arbre ou une plante
rien que pour moi ?
Basavanna 64

Lui, le Seigneur des rivières

Le maître de maison
est chez lui, oui ou non ?
Là, de l’herbe ! Sur le seuil.
De la boue ! Là, dans la maison.
Le maître est chez lui ou pas,
oui ou non ?

Là, des mensonges ! Dans le corps.
Du vice. Là, dans le cœur !

Non. Le maître n’est pas
dans sa maison.
Basavanna 97

Eux les riches âmes
érigeront des temples à Śiva.
Et moi, pauvre hère,
que puis-je faire ?

De mes jambes des piliers,
le corps un Śivala,
ma tête un dôme doré.

Écoute bien, Maître des rivières,
ce qui tient debout tombera,
mais ce qui bouge, restera.
Basavanna 820
Mon corps est poussière,
mon âme est l’espace.

Quoi des deux saisir ? Comment ?
Que dois-je méditer de toi
pour le faire ?

Éclaire-moi,
Seigneur clair comme le jasmin.
Mahādēviyakka 12

L’ombre de la Māyā est un corps trouble
son cœur une vie trouble
sa mémoire un cœur trouble
sa conscience la mémoire trouble.

Tenant son rotin bien droit, la Māyā
fait marcher le monde.

Seigneur clair comme le jasmin,
personne
ne peut dépasser
ta Māyā.
Mahādēviyakka 26

Je t’ai cherché

par les montagnes, les bois et
par tous leurs arbres

car je ne t’avais pas trouvé

à pied et à bout de souffle
Śiva, mon Seigneur et
mon Dieu, donne-moi ta
douceur.

Cache-toi, et je trouverai
tes hommes, je te trouverai.

Cache-toi.

Que je cherche et trouve!

Seigneur clair comme le jasmin,
de ta tanière donne-moi la clé.
Mahādēviyakka 60

Avec tout un temple
dans le corps, pourquoi
en chercher un autre ?

Qui en veut deux ?

Oh Seigneur des grottes,
si tu es en pierre, alors
en quoi suis-je fait ?
Allama Prabhu 213

Qu’est-ce que cette obscurité
sur les yeux?
Ce deuil sur le cœur?
Cette bataille intérieure,
cette coquetterie extérieure,
ce chemin familier aux pieds?
Allama Prabhu 316

Référence: Speaking of Śiva. Baltimore: Penguin Books, 1973