Célèbre danseuse et actrice indienne, Sudha Chandran était déjà une étoile montante à Mumbai, d’où elle est originaire, lorsqu’elle perd sa jambe droite dans un accident à l’âge de 13 ans. Elle voit alors son rêve de danseuse professionnelle et ceux de ses parents lacérés. Mais, dans ce voyage au bout de la nuit, elle se bat et va au bout de ses rêves. Grâce à un heureux concours de circonstances et sa forte détermination aidant, elle devient une star dans le sud de l’Inde. La vedette indienne est actuellement en séjour à Maurice dans le cadre du lancement de la branche mauricienne de Jaipur Foot, une initiative de la Global Rainbow Foundation, présidée par Armoogum Parsuramen. L’ONG Jaipur Foot oeuvre au regain de mobilité des personnes ayant subi une amputation. Deux cents personnes à Maurice se verront fixer une prothèse pour leur permettre de mener une vie normale. Dans cet entretien, la « India’s Wondergirl » estime que l’échec a été à la base de son succès. « L’échec vous pousse toujours à accomplir des choses extrêmes ».
Sudha Chandran, vous êtes une célébrité en Inde où vous êtes communément appelée la « dancing peacock » et vous figurez parmi les “top ten extraordinary people with disabilities” sur listverse. com. Quel est le propos de votre visite à Maurice ?
En tant qu’ambassadrice – de manière officieuse – de Jaipur Foot, je suis à Maurice pour le lancement de la branche locale. Quelque 200 amputés verront un nouveau sens à leur vie en se faisant fixer une prothèse du 21 au 31 décembre au Dr James Burty David Recreational Centre, Pointe-aux-Sables. Cela, avec l’aide de techniciens de Jaipur. Ils pourront tout faire : marcher, courir, aller dans l’eau… Cela me fait vraiment plaisir d’être là dans ce contexte parce que, quand les personnes amputées me voient danser, marcher leur semblera beaucoup plus facile qu’elles ne l’auraient pensé. Cela rendra leur vie bien plus simple. Je suis vraiment heureuse de participer au lancement de ce merveilleux programme que le Pr Armoogum Parsuramen a mis sur pied.
Vous avez perdu votre jambe droite alors que vous étiez encore enfant et en dépit de tout, vous êtes devenue l’une des artistes les plus accomplies de votre pays. Comment expliquez-vous cela ?
(Humblement) Eh bien, je ne suis pas si sûre d’être l’une des meilleures danseuses de l’Inde mais effectivement, je suis l’une des danseuses les plus accomplies parce que ce n’est pas facile. La danse que je pratique, le bharata natyam, comprend un mélange de gestuelle des jambes et d’expressions faciales. Pour la gestuelle des jambes, vos pieds vous sont ainsi nécessaires. Ayant été privée d’une jambe, aujourd’hui, si je danse encore, c’est grâce à une prothèse, avec l’aide de Jaipur Foot. Armoogum Parsuramen lancera d’ailleurs le Jaipur Foot à Maurice par le biais de son ONG Global Rainbow Foundation. C’est surtout grâce à l’ONG Jaipur Foot que je suis aujourd’hui parvenue à ce niveau.
Bien des gens verraient dans votre parcours une carrière incroyable. La danse requiert que vous soyez sur vous deux pieds et étant unijambiste, non seulement avez-vous pu poursuivre avec la danse mais vous êtes qualifiée de prodigieuse danseuse… Quels ont été les ingrédients de votre succès ?
Oui, j’ai eu à subir une amputation de la jambe droite en 1981 et cela m’a pris trois longues années pour revenir sur la scène ! J’avais alors 13 ans… J’ai eu à remodeler mon corps par rapport à cette partie artificielle qui m’était encore étrangère. Mon esprit a eu d’abord à accepter cette réalité parce que what the brain thinks, the leg does. Il fallait connecter ces deux membres de mon corps. Cela m’a pris beaucoup de temps d’accepter que je devais danser avec une prothèse parce que, ce que mon esprit voulait, la jambe artificielle n’y répondait pas dans un premier temps. Mais, j’ai eu beaucoup de chances parce que Jaipur Foot en Inde a été inaugurée cette année-là et j’ai pu retourner sur scène grâce à la prothèse. En 1985, quatre ans après l’accident, je reçois le National Award pour ma première parution dans le film Mayuri, basé sur l’histoire de ma vie. C’était comme un puzzle dont les pièces se remettaient pile à leur place. Mais, les trois années n’ont pas été faciles. Un jour, j’y arrivais, l’autre jour, c’était compliqué. Il y avait des jours où je n’y arrivais pas. Finalement, grâce à la prothèse et avec beaucoup de détermination, j’ai pu me produire à nouveau sur scène. À la base de mon succès, est l’échec… L’échec vous pousse toujours à accomplir des choses extrêmes. Après un échec, soit vous ne voulez rien faire et vous acceptez la défaite, soit vous n’acceptez pas l’échec et vous le combattez. Je suis très chanceuse d’appartenir à ce dernier groupe. Failure was the stepping stone to my success.
Vous êtes issue d’un milieu culturellement riche. Votre mère était musicienne, votre père, très connu dans le monde socioculturel de Mumbaï. Pensez-vous que cela a contribué à ce que vous êtes aujourd’hui ?
Ma mère était chanteuse classique et je suis issue d’une famille du sud de l’Inde, ce qui signifie que vous vous retrouvez forcément dans une forme d’art. Je me suis par ailleurs mariée à Ravikumar Dang, directeur de la Dance Academy qui a plusieurs branches à Mumbaï. Donc, j’ai été très chanceuse que les trois personnes les plus importantes de ma vie soient impliquées dans le monde de l’art. Bien sûr, cela m’a aidé à devenir ce que je suis. Le fait de provenir d’un tel milieu a fait qu’il était tout aussi important pour moi d’apprendre à danser que d’étudier. Ma mère était assez pointilleuse à ce niveau. Pour elle, si on accordait de l’importance à l’éducation, de même devait-on accorder de l’importance aux arts et à la culture. C’était un loisir qu’elle voulait que je cultive. C’est ainsi que les arts et la culture ont toujours fait partie intégrante de mon éducation. J’ai toujours été très bonne en danse. Je pense qu’il y aussi de l’éducation qui m’a été léguée par mes parents : whatever you do, be the best ! Je pense que c’est très important.
Quand vous avez eu cet accident, qu’est-ce qui vous est d’abord venu à l’esprit relativement à votre passion pour la danse ?
Je n’avais que treize ans et je m’apprêtais tout juste à entrer dans un nouveau monde. C’est l’âge où vous rêvez de voler et là, vous constatez subitement que vous ailes ont été abîmées… Vous êtes alors perdue. Je voyais mes rêves lacérés. Et, étant la seule enfant, mes parents avaient tout misé sur moi. Peut-être ont-ils vu leur rêve brisé. La seule chose que je sentais que j’allais perdre, c’était la danse. Mais, une de mes constantes a toujours été de m’y accrocher et de produire des résultats. Donc, je me suis poussée moi-même à revenir sur la scène même si je savais que cela n’allait pas être facile. Le moteur a été que j’avais envie de prouver quelque chose à mes parents qui avaient toujours voulu que je sois la meilleure danseuse. Donc, j’avais envie de leur rendre cela.
Aujourd’hui, voyez-vous dans cet accident une tragédie ?
Je pense que cela a été un blessing in disguise.
Vous êtes aussi actrice de télévision…
Oui, c’est complémentaire avec la danse.
Comment prenez-vous toutes ces reconnaissances et tous ces commentaires laudatifs que vous avez reçus au cours de votre carrière, malgré votre handicap ?
C’est très encourageant ! J’ai été très contente d’avoir le soutien de la société dans son ensemble. C’était très important pour moi. Mais, au bout du compte, j’estime que je les méritais vraiment parce que tout cela n’est pas venu vers moi sans raison mais bien parce que j’y ai travaillé dur. Si je n’avais pas lutté pour tout cela, je serais mal à l’aise face à ces qualificatifs. Mais, ayant bossé dur, je mérite vraiment tous ces compliments.
En tant que personne vivant avec une prothèse et star de la danse et de la télé, quel message avez-vous pour les personnes handicapées ?
Je suis un modèle à suivre bien sûr. Je crois fermement que l’on vient dans ce monde dans un but et il est important que l’on puisse quitter ce monde en ayant accompli des choses pour la société. Je pense que c’est ce que l’ancien président américain John Kennedy disait : « Ask not what your country can do for you but what you can do for your country ». Mon père, qui travaillait pour le gouvernement américain, avait l’habitude de rappeler cette pensée. J’ai toujours eu envie de rendre à la société, sous quelque forme que ce soit, ce que j’ai reçu. Donc, je voudrais transmettre ce message de détermination à la population en général.