Il paraît qu’après ces années d’orgie immobilière et la fin des gros chantiers, le secteur est en crise, pas possible ! le bruit des pelleteuses me manque déjà, mais on va rebondir, mettons le paquet en 2013, il reste des plages à conquérir, des terres agricoles à convertir, des arbres centenaires à décimer, des sites naturels à massacrer, des wetlands à condamner, des emplacements vides (horreur !) où installer des centres commerciaux, plus stupéfiants que Gd-Baie La Croisette, avec des esplanades démesurées bétonnées de part en part, il reste des terres à vendre aux étrangers, la grande braderie doit continuer, Tout doit disparaître, tout le monde s’y met, promoteurs immobiliers, banques, investisseurs, conglomérats, groupes hôteliers, constructeurs, ingénieurs, consultants étrangers et bien sûr l’État, le grand facilitateur, on ne va pas se laisser intimider par quelques activistes tatoués qui nous inventent des risques écologiques, quelques indignés qui défendent les « biens communs », kisasa ?!  les terres, les forêts, les montagnes, l’eau, les rivières, les plages, les lagons, l’air qu’on respire, l’Etat et le grand capital en disposent comme ils veulent et les sacrifient au nom du Progrès, s’ils étaient des biens communs et inaliénables ils seraient protégés par la loi, et le citoyen aurait eu son mot à dire, or on lui a déjà accordé la démocratie on ne va pas en plus le laisser choisir l’avenir du pays, parfois ça le démange de donner son avis sur la question, on fait semblant de l’écouter parce qu’on n’est pas sous dictature (quoique…), c’est sûr on n’aura jamais besoin de la manière forte ici, on a la chance d’être un peuple manipulable à merci, surtout quand il s’agit de voter, et le reste du temps il suffit de nous abrutir avec des radios et chaînes de télé minables, de la pseudo culture, de « l’entertainment », des 24/7, des promo à gogo, des cartes à gratter pour gagner des millions, on se tient tranquilles, la consommation est l’opium du peuple, on ne va pas s’alarmer des crises environnementale, énergétique, financière ou alimentaire, on a le temps de voir venir, ceux qui vont en souffrir le plus souffrent déjà alors qu’est-ce que ça va changer, en attendant on les persuade que le Développement est leur chance de salut, un article du Mauricien en mai 2012 constatait, devant la pauvreté du village de Bel Ombre, le chômage, les carences des services publics (eau, électricité, drains), que « 10 ans après l’apparition des premiers établissements hôteliers, Bel Ombre attend cependant toujours de rattraper le train du développement », c’est bien vrai ça, il y a eu un bel élan de déboisement, routes modernes et hôtels de luxe, et puis plus rien ! aucune inquiétude, le train va repasser chez vous, à l’heure où je vous parle il y a sûrement une horde de promoteurs qui ont des vues sur votre secteur, peut-être même sur le terrain où se trouve votre maison, un peu de patience le train du développement fait la côte, sa feuille de route est connue, Mon Choisy, Cap Malheureux, Grand Gaube, Haute Rive, Roches Noires, Beau Rivage, Le Bouchon, Savinnia…, il va repasser, il va tout ratiboiser, et tiendra ses promesses de campagne, « Possédez un bout de paradis », euh mais cela n’est pas pour nous les Mauriciens, trop rustres pour apprécier la beauté d’un site naturel et d’une vue sur la mer, ce serait donner de la confiture aux cochons, on ne mérite même pas d’aménagement de service public élémentaire, on a cru en 2008 qu’on allait freiner la course folle du train, quand le PM lançait le projet Maurice Ile Durable, mais il fallait entendre par là béton durable, ouf on a eu chaud, et pour ce faire on a consommé 720 000  tonnes de béton en 2011, mais 4% de moins en 2012, ben alors on se relâche ? au boulot les promoteurs, les traders de l’espace vital ! on compte sur vous pour spéculer sur nos ressources naturelles et foncières et les exploiter jusqu’à épuisement des stocks, et profiter des failles de la législation pour arriver à vos fins, mettons les richesses du territoire en valeur, on nous avait dit qu’Ebène constituait les terres les plus fertiles de l’île, on ne nous a pas couillonnés : le béton y pousse très bien, érigeons des bâtiments en forme de poule (on a déjà l’oeuf), de chou-fleur, de lalo, pourquoi pas de crotte, en acier inoxydable ça peut être très joli, ce ne sont pas les idées qui manquent, détournons les routes côtières pour faire plus de place aux resorts, ils ont bien réussi à Trou-aux-Biches, aucune raison de ne pas déployer cette manoeuvre partout, ça râlera un peu, ça pétitionnera, mais le champ d’action des petits mouvements populaires est si restreint qu’on en rit, profitons de cette chance d’avoir un gouvernement qui démissionne de ses responsabilités, profitons de l’ambiance économique déchaînée, incontrôlée, corrompue, empoissée de passe-droits, dans laquelle l’intégrité d’un chef d’entreprise aussi bien que la qualité des produits ou services n’assurent plus la pérennité de sa firme et de ses employés, profitons du laxisme des autorités en matière de planification urbaine, de l’entêtement à planifier le triplement du parc automobile à coup de projets routiers pharaoniques, profitons d’être dans l’illusion de la croissance infinie, entretenue par la logique néolibérale, pour pousser la surenchère à l’extrême, mais n’oublions pas de brouiller les messages : il faut rassurer l’investisseur étranger, le touriste et le consommateur mauricien, tout argument comme soutenable, responsable, durable, eco-friendly, accolé à  l’image de vos entreprises et de vos projets fera l’affaire, on a des spécialistes en communication et verdissement d’image dans le pays qui sauront emballer vos messages dans du beau papier recyclé, il s’agit de faire oublier au citoyen que pour nos conquêtes, on aura besoin d’encore plus d’énergie, plus de pétrole importé et d’une nouvelle centrale à charbon, pour ressembler vraiment à nos modèles on doit y mettre encore un peu de volonté, d’ici peu on sera les rois du pétrole, on a déjà le bling bling, les bagnoles assoiffées d’essence, le sourire carnassier, on a tout comme eux sans même avoir de pétrole, c’est ça le miracle mauricien, aaah le Développement, que de bienfaits dans ce mot, surtout quand il est épuré de ses possibles composantes : développement humain, développement du savoir, développement culturel, et pour aider au recul de la biodiversité, vous conso-citoyens pollueurs qui ne méritez pas que quelqu’un prenne votre défense, soyez encore nombreux à surconsommer et à déverser vos déchets n’importe où, notre processus irréversible arrive à son apogée, vous êtes essoufflés ? le Système ne l’est pas, il ira au bout de sa logique, l’avenir est pour lui une abstraction.
… et puis quand on aura fini, il nous restera 49 îlots à massacrer… bonne nouvelle, on a commencé depuis longtemps déjà.