JEAN-JACQUES SAUZIER

Tout va très bien, madame la marquise… cette chanson des années trente raconte l’histoire d’une dame de haute naissance, absente de son château qui vient aux nouvelles, et ses domestiques lui assurent que tout va bien… sauf que son cheval est mort dans l’incendie qui a ravagé le château, que son mari s’est suicidé parce qu’il était ruiné. Et les bonshommes de conclure dans la bonne humeur, qu’à part cela, tout va très, tout va très bien.
Avec une actualité chargée de violence, rire un peu en écoutant cette chanson a fait du bien. Puis, quand j’ai écouté la ministre de l’Éducation, Madame Leela Devi Dookun-Luchoomun répondre aux questions d’un journaliste sur l’agression d’une enseignante dans un collège d’État, ma bonne humeur s’est quelque peu dissipée.
On m’accusera de corporatisme (je suis enseignant) et j’accepte la critique par avance. Or, je compense ce défaut d’impartialité par le fait de parler d’une réalité que je connais. J’ai peu d’expérience dans le métier et dans la vie en général, j’espère l’indulgence si mes propos reflètent trop ma verte jeunesse.
Selon certains journaux, une enseignante du secondaire allègue avoir été agressée, maintenue à terre par des collégiennes, cependant qu’une autre filmait. Elles auraient voulu dévêtir la pauvre femme, juste pour voir. Pourquoi  ? L’enseignante leur avait demandé de cesser de faire du bruit. Heureusement, une collègue est intervenue à temps.
Le Recteur de l’établissement, lui, parle de zone d’ombre, de versions divergentes. Heureusement, une enquête a été diligentée par le ministère de l’Éducation affirme la ministre Dookun-Luchoomun.
Je suis rassuré.
Mais je tend à croire sur parole cette enseignante qui se dit traumatisée, sous traitement et incapable de travailler. Elle ajoute qu’il y a eu des précédents, et qu’il y aura d’autres incidents… d’autres enquêtes en perspective. Malgré le ton rassurant de la ministre, je demeure inquiet pour l’avenir du pays.
La ministre n’a pas tort de dire que les enfants grandissent dans un monde différent, que certains ont plus de difficultés que d’autres. J’ajoute que certains enfants viennent de familles en difficulté, financière et affective, que la paupérisation n’aide pas, que tous les petits Mauriciens ne sont pas tous égaux devant le tableau de l’école.
La solution selon la ministre ? Encadrer ces enfants qui ne sont pas sages comme des images. Il y a des équipes entières pour cela, pour faire des cadres, si je puis dire. Des sanctions  ? Ose le journaliste. Encadrement a dit la dame. Mauvaise réponse, mon petit. Assieds-toi. Il s’agit d’enfant, voyons. Il faut savoir « deal » avec eux.
D’aucuns diraient que c’était des adolescentes, pas des enfants. Des jeunes filles capables de brutaliser une adulte de surcroît… mais bon. Pas de sanction, encadrons. Et ne jouons pas sur les mots  !

Ce fameux encadrement…

Je me pose tout de même des questions sur ce fameux encadrement. Sera-t-il suffisant pour que ces épineuses demoiselles changent leur comportement  ? L’enseignante retrouvera-t-elle la paix et la dignité  ? Les autres élèves ne se croiront-ils pas tout permis  ? Et ceux qui vont à l’école pour avoir un avenir, pourront-ils travailler dans le calme et la discipline  ?
J’espère que l’encadrement en question ne sera pas juste quelques heures avec des ronds de cuir encadreurs et « retourne en classe maintenant, mon enfant ». Difficile de ne pas se sentir tout puissant et intouchable après cela…
Je tique toutefois quand l’honorable ministre affirme qu’il ne s’agit que d’un, deux, trois cas. Des cas isolés. Voulait-elle dire par semaine  ? Est-ce les journaux qui mentent  ? Moi qui perds la vue  ? Ou est-ce là un déni de réalité, doublé d’une méconnaissance de la vie dans les écoles  ?
Je ne me suis jamais fait agresser ni menacé. Par contre, certains de mes collègues ont connu cela. D’autres vivent dans la peur de l’être. Belle atmosphère pour le plus beau métier du monde.
Certes, il faut tendre la main aux élèves en difficulté, mais il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas qu’eux dans le système éducatif. C’est un système, un enchevêtrement complexe et délicat. Ces malheureux doivent avoir une place, une place en toute dignité, sans pour autant en être le centre. Ces prétendus « cas isolés » ont des répercussions bien plus grandes que ne semble le penser la ministre de l’Éducation.
Qu’en est-il des autres élèves qui ont assisté à toute la scène  ? À ceux qui découvrent l’information sur les réseaux, voire la vidéo de l’agression  ? Et ces parents qui n’ont que les moyens d’offrir l’école gratuite à leurs enfants ? Et les jeunes adultes à qui cela ne donne pas très envie de faire des enfants  ? Des jeunes enseignants terrifiés à l’idée de devoir un jour travailler dans un tel établissement  ?
Les encadreurs de profession devront s’occuper de tout un pan de la population. La procédure sera longue et il faudra plus de ressources. On pourra toujours reconvertir les enseignants qui ont peur d’aller en classe en encadreurs…
Certes, le monde a changé, comme le dit Madame Dookun-Luchoomun. Mais pas que pour les enfants, Madame. Pour les enseignants, les administrateurs, le personnel de soutien et les parents aussi. Tout le monde doit s’y adapter. Et ce n’est facile pour personne. Nous sommes tous dans le même bateau. Et nous coulons ensemble, visiblement.

Enfants rois…

Oui, mais il y a la Réforme de l’éducation pour nous sauver, jeune homme.
J’entends que la Réforme doit rendre les enfants heureux, en plus ! Heureux d’être de petits enfants rois qui croient tout savoir et se croient tout permis parce qu’ils savent bien qu’il y a une procédure longue entre leurs bêtises, pour ne pas dire crimes, et la sanction… désolée, leur encadrement  ?
Quand nos chers ministres, nos députés, tous bords confondus, mettront leurs enfants dans le système qu’ils veulent réformer, là, j’y croirai. Quand les décisions pédagogiques hasardeuses, les manuels nébuleux, les incohérences décisionnelles auront un impact sur les enfants de ces messieurs-dames, je croirais qu’il y a une réelle volonté de réformer un système qui allait mal et qui va toujours mal.
En attendant, je me permets de douter.
La réforme, si elle se veut réelle et en profondeur, pas juste cosmétique, ne peut pas se faire que pour le bonheur des enfants. D’autres acteurs du système devraient aussi être concernés par ce « bonheur ». Je ne suis pas sûr qu’il y a du bonheur pour l’administration tournée en ridicule, pour les enseignants menacés, voire agressés, le personnel de soutien méprisé et les parents d’élèves désemparés. Et non, Madame, ce n’est pas toujours le fait de cas isolés ou d’enfants en détresse.
Les enfants font des bêtises, c’est dans la nature des choses. Parfois, ils vont trop loin. Cela arrive. Et quand cela arrive, je pense qu’ils doivent trouver sur leur route une personne pour le dire « Non. Cela ne se fait pas. » Une personne pouvant joindre les actes à la parole. Ce n’est pas encore le cas.
Au fond, c’est peut-être là le problème. Les enfants savent qu’ils ne risquent rien ou pas grand-chose. Ils savent bien qu’ils ont des droits, pas qu’ils ont des devoirs. Ils devraient savoir qu’être un enfant n’est pas un gage d’impunité. Ils sont pourtant sûrs du contraire.
Car un enfant qui se croit tout permis sera un adulte qui se croira tout permis. Il fera comme bon lui semble au travail, avec sa famille, sur la route. Qui ne connaît pas un grossier personnage qui se croit le centre du monde et pour qui autrui n’est qu’un paillasson  ? Des êtres toxiques pour les autres… mais aussi pour eux-mêmes.

Que faire alors  ?

La solution ne saurait être ni magique ni le fait d’un homme. Ou d’une ministre. Elle ne peut émerger que d’une concertation réelle, dans l’écoute et le respect de tous les acteurs. Le tout chapeauté par une personne avec une réelle vision. Vaste chantier. Impossible chantier peut-être si l’on considère qu’il n’y a pas de problème de fond, juste des cas isolés…
Mais à part sa, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien.