La peur de perdre son emploi ou d’être forcés au chômage partiel est une réalité à laquelle sont confrontés de nombreux employés et entrepreneurs (photo d’illustration)

Ils n’avaient pas le cœur à marquer la traditionnelle Journée internationale du travail célébrée hier. Mais plutôt la tête remplie de questionnements sur leur avenir professionnel. Employés ou entrepreneurs, leur métier est en suspens. Selon l’Organisation internationale du Travail, avec la présente crise sanitaire du Covid-19, « les pertes d’emploi s’intensifient dans le monde et près de la moitié de la main-d’œuvre mondiale risque de perdre ses moyens de subsistance. » Les Mauriciens ne sont pas épargnés par la hantise du chômage. Le déconfinement qui est d’actualité apporte son lot d’inquiétudes. 

Ce père de famille, âgé d’une quarantaine d’années, ne dort que quelques heures chaque soir. Comment trouver le sommeil quand le spectre du chômage s’accentue avec l’approche du déconfinement ? Avant le confinement national, celui-ci était en congé de maladie. Une lourde intervention chirurgicale l’a contraint à un long séjour à l’hôpital. L’entreprise pour laquelle il travaille avait décidé de réduire son effectif depuis longtemps déjà. Et il était sur la liste des sacrifiés. Aujourd’hui, plus que jamais, confie ce dernier, son avenir professionnel est en suspens. Des enfants à scolariser, un crédit bancaire à rembourser, des factures à payer, des dépenses courantes à assurer ses engagements comme n’importe quel pilier économique d’une famille. Et seule, son épouse, employée de bureau, ne pourra assumer toutes les responsabilités financières du couple. Dans quelque temps, à la reprise des activités économiques, il sera fixé sur son sort. Mais il est loin d’être le seul à anticiper un retour incertain au travail.

Le chômage technique pendant le confinement a plongé un couple autoentrepreneur dans une véritable situation de crise. Et le retour aux affaires — à l’unique condition que celles-ci correspondent au plan de déconfinement du gouvernement — risque d’être encore plus compliqué. Cela fait des années maintenant que la marque de boisson qu’il propose dans les coins de restauration des supermarchés marche plutôt bien. Avec l’arrêt des services de restauration d’appoint dans les grandes surfaces, le couple a été privé de rentrée d’argent pendant les six dernières semaines. Après avoir puisé dans ses économies pour subvenir aux besoins de sa famille, il appréhende les jours à venir. Pour cause, les appareils n’ont pas tourné depuis longtemps. Et l’hiver étant quasiment là, la vente de ces boissons glacées connaît une baisse durant cette saison. « Notre business marche en été seulement. Les revenus de la saison nous soutiennent en hiver. Actuellement, c’est la catastrophe ! Mes enfants sont toujours à l’école et à l’université. L’une d’eux est en traitement médical. J’ai un gros crédit à payer pour la maison Et nous n’avons pas de sortie de secours puisque, jusque-là, nous pouvions vivre grâce à notre business », confie l’épouse, inquiète.

Trop tard pour se recycler

Auto entrepreneurs ou salariés, l’inquiétude sur la précarité de l’emploi à la reprise est la même pour tous. À 32 ans, Fabien Goonee, Food Production Trainer dans une école de formation, retrouvera celle-ci dans quelque temps. Toutefois, c’est la gorge nouée qu’il se rendra dans l’établissement pour lequel il a travaillé pendant quatre ans. Décidé à soutenir son employeur afin de trouver des solutions pour contourner les obstacles économiques imposés par le nouveau coronavirus, Fabien Goonee se dit néanmoins conscient que son emploi reposant sur le tourisme est menacé. « Je n’ai pas pu dormir pendant les premières semaines du confinement. Je pensais à une multitude de choses liées au travail. À l’avenir de mon enfant de 2 ans », concède Fabien Goonee. « Je me dis qu’il y aura beaucoup d’étudiants dont les parents ne pourront plus payer les cours et que la situation se compliquera pour notre employeur. D’autant que nous n’allons pas pouvoir placer les élèves dans les hôtels » confie encore ce dernier.

À ce jour, son employeur n’a pas évoqué la fermeture de l’école, mais a parlé d’un plan de sauvetage. « C’est à mon avis une occasion de rebondir et de relancer la formation des employés d’hôtels. Comme les cours sont remboursés par le HRDC, les hôtels qui vont rouvrir n’ont rien à perdre. Bien au contraire ! Comme les hôtels sont vides, les employés auront plus de liberté à assister à des formations, à une remise à niveau indispensable pour redynamiser le service à la réouverture des activités hôtelières », explique Fabien Goonee. Pendant ses nuits de réflexion, Fabien Goonnee a, dit-il, exclu toute idée de se recycler.

De son côté, Aline (nom modifié), hôtesse de l’air qui compte plusieurs années de service auprès d’Air Mauritius — en eaux troubles actuellement — ne pense pas être en mesure de passer à un autre cap. Pourtant, cette dernière a pensé à une nouvelle orientation professionnelle au cas où elle ne peut poursuivre pleinement sa carrière au sein de la compagnie d’aviation nationale. Mais réaliste, elle explique : « Le comportement des consommateurs va changer. Les dépenses ne seront plus pareilles. Même si j’ai quelques idées en tête, je ne crois pas qu’il serait judicieux de ma part de me lancer pour le moment dans une nouvelle vie professionnelle. Me placer sur le marché du travail à mon âge serait risqué », dit-elle.

Pour sa part, Fabien Goonee avance: « J’ai 32 ans, j’ai toujours évolué dans le secteur hôtelier. Si je veux me recycler, cela me demandera un temps de formation, donc quelques années. Ce n’est pas à 40 ans que je vais démarrer une autre carrière, à cet âge on est déjà presque au sommet de sa vie professionnelle » Toutefois, en réponse au chômage qui guette son créneau, le jeune père de famille a quant à lui deux plans. « J’ai déjà commencé à prendre des commandes de gâteaux, je me lancerai à fond dans cet alternatif », dit-il. Et si son employeur n’arrive pas à remonter la pente au bout d’un mois ou deux, Fabien Goonee se tournera vers l’immigration, au Canada, une option qu’il étudie sérieusement avec son épouse, employée dans le BPO. « Elle travaille avec une entreprise française. Quand on sait que la France n’est pas contre le dégraissage, elle est aussi dans l’incertitude de pouvoir conserver son travail », confie le formateur.

« Nous naviguons à vue »

« Qui seront les sacrifiés d’Air Mauritius si les administrateurs, Sattar Hajee Abdoula et Arvindsingh Gokhool, recommandent une restructuration de la compagnie ? » Cette question hante Aline depuis plus d’une semaine maintenant. Animée par un sentiment de doute, parce qu’elle sait que des mesures avec des conséquences financières seront prises, et d’espoir à la fois, parce qu’elle croit que son temps d’ancienneté jouera en sa faveur, l’hôtesse de l’air craint néanmoins une pression extérieure ou interne sur les deux administrateurs. « Lorsqu’il faudra faire un choix, l’emploi des proches et de certaines personnes sera préservé au détriment des autres et la compagnie redeviendra une entreprise familiale », affirme Aline.

Pour l’instant concède-t-elle, elle arrive à dormir. Mais ne cachant pas sa colère, elle en veut, dit-elle, à la compagnie à qui ses collègues et elle-même ont tout donné. « À chaque fois qu’on nous a demandé plus, nous avons donné plus. On nous a fait croire qu’on coûtait cher à Air Mauritius. Alors que ce n’était pas le cas. Par exemple, nous n’avons que Rs 100 par heure de vol, tandis que le tarif devrait être de Rs 500. Nous n’avons toujours pas perçu notre back payment de 2014-2018. Qu’il y ait une révision salariale, je pourrais comprendre. Mais j’ai peur que les administrateurs proposent un plan de liquidation d’Air Mauritius. J’ai des engagements financiers  », dit Aline.

Penser au licenciement ou encore se faire à l’idée de ne pas pouvoir opérer après le confinement, voire fermer boutique à la longue, les questionnements sont également à l’ordre du jour pour des entrepreneurs qui, eux aussi, pourraient se retrouver au chômage dans le pire des cas. Pour ne pas sombrer dans ce scénario, Nadine Catherine-Delpy, directrice d’une compagnie de formation et de recrutement pour les bateaux de croisière, a poursuivi son travail à distance. Elle ouvrira son bureau au déconfinement et se remettra au travail. « Dans un communiqué, les compagnies de croisières ont indiqué qu’elles relanceront l’exercice de recrutement en septembre. En attendant, les candidats que nous leur proposons doivent être prêts pour l’entretien. J’ai reçu près d’un millier de CV de Mauriciens qui veulent travailler sur des bateaux de croisière. Je commence déjà à travailler dessus », dit-elle. Mais la peur de fonctionner au ralenti à la reprise n’est jamais loin. Et pour ne pas céder à l’angoisse, la jeune femme élabore des projets pour sauver les meubles de sa compagnie.

« On ne peut faire de prévisions », pense pour sa part Patrick Noël, restaurateur. « Nous naviguons à vue, un peu comme nos gouvernants. La seule chose dont les restaurateurs ainsi que les hôteliers sont certains, c’est que, comme partout dans le monde, leur secteur sera le plus impacté par la crise et qu’il mettra plus de temps que les autres à s’en remettre. Des fermetures et des licenciements sont inévitables. J’aurai à attendre et être attentif à ce qui nous sera proposé avant de prendre des décisions », explique ce dernier.


Hâte de retourner travailler sur le bateau de croisière

Jay Ramdane, 24 ans, n’a qu’une hâte : retrouver son lieu de travail, un bateau de croisière. Et ce n’est pas la pandémie du coronavirus qui le dissuadera. Ni les 18 jours passés au centre de quarantaine de Belle-Mare. Rentré à Maurice le 17 mars, Jay Ramdane a depuis regagné le domicile familial après avoir été testé négatif au Covid-19. Son contrat avec la compagnie de croisière qui l’emploie n’est pas terminé et il compte aller jusqu’au bout de son engagement, voire le renouveler. « Ce n’est pas parce que travailler sur un bateau de croisière est davantage rémunérateur que je veux y retourner au plus vite. Mais parce que je ne veux pas rester au chômage technique. Pour ce qui est de la sécurité due à la pandémie, je peux vous assurer que j’étais beaucoup plus rassuré à bord qu’à Belle-Mare. À bord, toutes les surfaces, y compris les murs, étaient désinfectées chaque heure et les mesures sanitaires étaient strictes et rassurantes », dit le jeune homme, qui est affecté au cellier du navire. Certain qu’il retournera en mer dans quelques mois, il ne compte pas pour autant rester les bras croisés. « Je vais travailler avec des proches qui sont à leur compte », explique Jay Ramdane. Ce dernier confie que l’argent qu’il gagnera à Maurice servira à améliorer la situation de sa famille. Son père est décédé et sa mère est employée sur une culture agricole. Sa sœur unique travaille aussi sur un bateau de croisière.