Vincent Rogers, Managing Director du Groupe Gazcarbo, est un industriel et homme d’affaires méticuleux. Féru de sport en général, en particulier du football, il a été le président du comité de gestion du Centre national de formation au football (CNFF) dans le passé sous l’impulsion de François Blaquart. Dans l’interview qu’il nous accorde cette semaine, il considère que les JIOI et une occasion de redynamiser le sport à Maurice. Il insiste également sur la nécessité que les fédérations sportives, le gouvernement et le secteur privé accordent leurs violons afin de s’assurer du développement pérenne de la pratique sportive à Maurice.

Vincent Rogers, nous vivons en ce moment à l’heure des JIOI; comment cet événement vous interpelle-il ?

Les grands événements sportifs, de par le monde, sont des occasions exceptionnelles qui sont vécues intensément en raison de leur capacité à fédérer des populations et à leur faire connaître des moments extrêmement forts et gratifiants. Le sport est une activité qui dépasse les clivages politiques, culturels, sociétaux ou communautaristes et permet aux pays organisateurs des activités comparables aux Jeux des îles de l’océan Indien (JIOI) à vivre des moments intenses qui marquent l’histoire.

À Maurice, les JIOI ont marqué les esprits. En 1985, j’étais étudiant à l’étranger. Cependant, les images d’archives m’ont permis de me faire une idée du sentiment très fort ayant prévalu dans le pays à cette occasion. Alors que le pays était en pleine transition politique et économique, les JIOI ont eu le mérite d’insuffler un élan de patriotisme. La chanson We are the world a été vécue intensément par les athlètes, le public et même les politiciens de tous bords. En 2003, le pays était mieux loti économiquement; en tant que chef d’entreprise, j’ai eu la chance de participer dans ces jeux à travers une démarche citoyenne qui m’avait permis d’inviter mon équipe à apporter son soutien aux sportifs dans les gradins, particulièrement à l’équipe nationale de football qui a remporté la médaille d’or.

J’avoue que ces moments ont été particulièrement forts pour moi, vu que la majorité des joueurs de la sélection nationale en 2003 étaient issus du Centre national de formation au football (CNFF) dont j’étais le premier président du comité de gestion en 1990. C’était émouvant de voir évoluer les Castel, Bayaram, Periatambee et autres coachés par Akbar Patel et Désiré L’Enclume, qui faisaient tous partie de ce projet national de formation depuis le début. Ils avaient gagné en maturité et représentaient le pays au plus haut échelon. Je le vivais intensément avec joie puisque je me disais que tout le travail qui avait été réalisé dans les années 1990 avait certainement porté ses fruits.

La formation a donc été cruciale pour le développement de ces joueurs…

Il faut comprendre qu’un sportif de haut niveau ne se résume pas qu’à son talent inné et à sa disposition naturelle. C’est le résultat de beaucoup de travail d’encadrement et de discipline au fur et à mesure de sa croissance. Le football n’échappe pas à cette logique. Un joueur de football aussi doué qu’il puisse être ne pourra mettre en valeur tout son talent qu’à condition que dès son plus jeune âge, entre 6 et 8 ans, il suive les étapes de formation nécessaires à son développement et à son épanouissement. Ces étapes prennent en compte autant le physique que le mental. La formation d’un sportif de haut niveau est intrinsèquement liée à la formation de l’Homme. Pour notre sport-roi, une école de football, un centre de préformation ou un centre national de formation est d’abord une école de la vie.

La formation uniquement est-elle suffisante ?

Il est clair que pour avoir un développement durable dans le sport en général à Maurice, il est essentiel de disposer aussi des infrastructures appropriées. Je suis heureux de constater qu’un effort louable a été fait pour doter notre pays des facilités adéquates, à l’instar du centre multisports de Côte d’Or, même si à mon avis ce n’est qu’un début et que le grand challenge sera l’entretien. Par ailleurs, un projet national durable est d’abord un écosystème dans lequel les objectifs du gouvernement des fédérations et du secteur privé sont alignés.

Sur la base de mon expérience au CNFF dans les années 1990, je peux affirmer que nous sommes parvenus à faire de grandes choses seulement parce que ces trois partenaires étaient sur la même longueur d’onde.

Last but by no means least, un projet national de société dans le domaine sportif devra être géré de manière professionnelle avec aussi des compétences et des moyens administratifs et légaux afin de donner un cadre pérenne à la mesure des ambitions.

L’organisation des JIOI entraîne automatiquement une prise de conscience sur l’importance du sport et sa gestion. Peut-on dire que tel est également le cas en temps normal ?

Il est clair que les JIOI sont l’occasion rêvée de dynamiser le sport à Maurice. Malheureusement, cette énergie déployée peut aussi avoir l’effet d’un feu de paille si on ne fait pas attention. Aujourd’hui, dans la société au sein de laquelle nous vivons, nous avons de la chance que le pays, à travers le gouvernement ou le secteur privé, soit doté d’infrastructures de haut niveau, à l’instar de celles de Côte d’Or ou du centre sportif de Médine.

Ces infrastructures, si elles sont bien entretenues peuvent être un bon tremplin pour dynamiser la pratique sportive. Cela ne suffit pas. On a besoin de gérer, de dynamiser et de « drive » le sport. Dans le monde entier, cela relève de la responsabilité des fédérations. De la même manière, à Maurice ce sont les fédérations qui doivent « drive » le sport mais dans le contexte local, il ne faut jamais oublier qu’elles ont grand besoin du soutien de l’État et aussi de celui du secteur privé si elles veulent permettre un développement durable et ambitieux dans leurs disciplines respectives.

En dehors des événements comme les Jeux des îles qui bénéficient d’une mobilisation nationale, les stades de n’importe quelle discipline restent vides. Il semble que le sport ne soit pas populaire à Maurice. Pourquoi ?

Il ne faut pas généraliser mais la société dans laquelle on vit fait que les jeunes Mauriciens aujourd’hui n’ont pas énormément de “role models”. J’ai peur aussi que l’organisation du sport en général ne soit pas suffisamment professionnelle pour créer un projet de société durable. Les Jeux des îles peuvent être un très bon wake-up call et vont certainement doter le pays d’infrastructures dignes de ce nom et créer un certain dynamisme comme les précédents JIOI ont réussi à le faire. Nous avons à présent besoin d’un message fort des décideurs politiques, de ceux des fédérations et du secteur privé pour faire du sport un pilier de notre économie.

L’ambition la plus logique par rapport à notre sport roi est d’atteindre le niveau africain, voire international. Est-ce envisageable ?

Lorsqu’on observe la merveilleuse épopée de l’équipe nationale de Madagascar dans la coupe d’Afrique, on se dit bien sûr que c’est possible. Dans les années 1990, nos équipes de jeunes rivalisaient avec les géants africains sans doute grâce au travail effectué par la direction technique du football chapeautée par François Blaquart, qui avait imaginé, entre autres, la mise en place du CNFF… Cela dit, même si le modèle a fait ses preuves nous avons besoin de beaucoup de patience parce que ces ambitions devront par définition s’articuler autour d’une stratégie nationale s’échelonnant au minimum sur 15 à 20 ans.
Lorsque je regarde, aujourd’hui, le côté macroéconomique de notre pays, je considère que le pays n’est pas suffisamment conscient de l’importance que pourrait prendre le sport dans notre société et espère que les décideurs de tout bord sont prêts à revoir leur copie…

Est-ce que notre ambition en matière sportive est à la mesure de notre volonté de devenir un pays à revenu élevé ?

Il y a deux aspects dans le sport. D’abord la santé. À ce propos nous avons beaucoup à gagner à encourager les activités sportives, en particulier quand on sait que nous sommes les champions du monde en matière de diabète. J’aimerais faire ressortir qu’un pays qui réussit au niveau d’un projet durable de sport bon pour la santé s’occupera par définition du sport de masse ainsi que du sport d’élite vu que l’un se nourrit de l’autre. Je pense qu’à ce niveau, nous avons énormément à gagner dans la mesure où nous avons la chance d’avoir à Maurice et à Rodrigues une population douée.

Par ailleurs, il est intéressant de souligner qu’une activité sportive a également une dimension économique si on tient compte de tous les écosystèmes nécessaires pour faire tourner la machine. Il y a aussi ceux qui réussiront à pratiquer le sport de haut niveau de manière professionnelle qui disposeront de facto des revenus intéressants. Il est bon de savoir qu’il y a peut-être une soixantaine de footballeurs professionnels en France qui sont issus de la ligue réunionnaise de football et qui gagnent très bien leur vie.

Le sport peut donc être un moyen d’intégration et de promotion sociale…

Les valeurs du sport sont universelles et vont certainement aider à façonner l’homme et la femme de demain sachant que cela dépendra beaucoup de l’accompagnement, du leadership, du coaching de ceux qui ont la responsabilité de guider les jeunes pousses.
Ceci est encore beaucoup plus important par les temps qui courent tellement nos jeunes sont tellement happés par beaucoup de fléaux.

Accorde-t-on suffisamment d’importance au sport au niveau de l’éducation ?

En général, le réflexe spontané des Mauriciens est de favoriser l’éducation par rapport au sport. J’ai envie de dire qu’il ne faudrait pas penser en termes d’éducation ou de sport, mais en termes d’éducation et de sport. Pourquoi avoir à choisir entre l’éducation et le sport ? Pourquoi ne pourrait-on pas associer l’éducation avec le sport ? Bien sûr cela doit passer par le ministère de l’Éducation pour la pratique du sport de masse et, dans certains cas, prendre la forme des écoles adaptées sport-étude pour une catégorie d’étudiants particulièrement doués qui seraient notre vitrine sportive de demain.

C’est ce qui était pratiqué au CNFF à l’époque, n’est-ce pas ?
Effectivement, à l’époque le CNFF avait des accords avec les écoles pour que les stagiaires puissent s’entraîner sérieusement. Nous avions également des accompagnateurs qui les suivaient pour les aider sur le plan académique et qui faisaient équipe avec les coaches sur le terrain. Je sais qu’on peut faire encore mieux aujourd’hui.

Est-ce que ce modèle existe toujours ?

J’avoue être un peu déconnecté du système d’aujourd’hui. Mais ce dont je suis certain est que le CNFF n’existe plus dans la forme des années 1990. Cela dit, il est normal que les choses évoluent…. Lorsque j’entends parler de sport-étude cela me fait énormément plaisir.

Entre-temps il y a eu la professionnalisation du football. Est-ce une étape importante qui a été franchie ?
Je dis chapeau à tous ceux qui ont investi et qui se sont investis dans ce modèle. Malheureusement j’estime que ce modèle ne tient pas suffisamment compte des structures de jeunes. On a professionnalisé les seniors sans prendre en considération la formation des jeunes. Ce qui fait que le modèle, pour moi, n’est pas durable. Par ailleurs, il me semble qu’on a oublié de professionnaliser les structures des clubs. Trop de clubs ne sont en fait que des organisations sur papier et n’ont pas d’infrastructures, de structures administratives et légales pour pouvoir garantir un développement durable. Je crains donc qu’il faudrait revoir la copie.

On parle maintenant de centre de formation de haut niveau avec l’aide de la Liverpool Football Academy. Qu’en pensez-vous ?

La mise en place de la Liverpool Football Academy ne peut qu’aider à nous faire rêver et à dynamiser la formation des jeunes. Je n’ai pas énormément de détail sur son fonctionnement et j’ai juste entendu dire que le modèle proposé est échelonné sur trois ans pour une tranche d’âge bien précise. Il ne faudrait pas que ce soit l’arbre qui cache la forêt.
Fort de mon expérience au CNFF, je suis pour la concentration des élites jeunes à condition qu’il y ait des structures de détection dans l’ensemble du pays afin de s’assurer que ce soit vraiment les meilleurs jeunes qui intègrent l’élite du pays.

Les jeunes sont également très affectés par la drogue. Ce sujet vous préoccupe-t-il ?

Étant donné que je suis déjà grand-père et extrêmement concerné par les générations à venir, je sais qu’il y a là un sérieux défi à relever. Il y a dans ce commerce tellement d’argent facile à se faire que nous avons besoin d’énormément de moyens pour contrecarrer cette organisation mafieuse qui s’enrichit en détruisant notre avenir.

Le sport a aussi été un outil très puissant dans la réconciliation post-apartheid en Afrique du Sud. À Maurice, le sport peut-il être un instrument pour favoriser l’unité nationale?

Une des plus fortes images de sport ayant marqué le monde entier remonte à 1995 lorsque François Pienaar, le capitaine blanc de l’équipe de rugby d’Afrique du Sud, a reçu la Coupe du Monde de rugby des mains de Nelson Mandela. Cette image, à elle seule, montre à quel point le sport a la capacité d’unir, de fédérer, d’enthousiasmer, de réconcilier et surtout de créer un feel good factor dans un pays. Je sais que beaucoup de Mauriciens sont encore avec la nostalgie du football communal des années 1960, 1970 et 1980. Pour moi, ce modèle a fait son temps et je ne le recommanderais pour les générations à venir. Je suis beaucoup plus pour une gestion du développement du sport avec d’importants moyens d’infrastructures, de gestion, d’accompagnement, de coaching et de valorisation de l’activité sportive au niveau national. Je crois fermement que le sport, comme la culture, peut et doit devenir un pilier économique.

Vous aviez été très engagés à l’époque dans la promotion du sport. Poursuivez-vous cet engagement ?

Quand on a vécu l’expérience que j’ai connue au CNFF, on est comme vacciné à vie. Toutefois, aujourd’hui de par les responsabilités professionnelles et familiales, je suis bien moins actif dans le domaine sportif. Mais mon cœur est toujours là.

Avez-vous un rôle au niveau de l’organisation des JIOI ?

Sans être dans l’organisation de ces jeux, j’ai proposé à mon équipe et à mes proches de faire une petite chose, dans un esprit citoyen, pour contribuer à l’événement. On s’est amusé à écrire les paroles et à les mettre en musique sur l’air d’une chanson connue dans les stades du monde entier : « Allez, allez, allez ». Cette chanson, “Anou marye pike”, a été lancée cette semaine sur les réseaux sociaux sans aucune contrainte commerciale. Je suis heureux de constater que plusieurs milliers de personnes l’ont déjà entendue.

Avez-vous un rêve pour l’île Maurice des prochaines décennies ?

Mon rêve est que les Mauriciens prennent conscience de la chance qu’ils ont de vivre dans un pays comme le nôtre et d’avoir une population aussi riche de par sa diversité. Même si tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, beaucoup de personnes dans le monde pensent que nous avons beaucoup de chance d’y vivre. Cette prise de conscience aurait pu permettre à la population d’avoir un meilleur indice du bonheur. Trop souvent on est focalisé, voire presque obsédé, par ce qui ne marche pas, oubliant qu’un verre à moitié vide est également à moitié plein.

Est-ce que vous recrutez des sportifs dans votre entreprise ?

J’ai la chance d’avoir beaucoup d’ex-sportifs dans mon équipe. Je pense que ceux qui ont fait du sport de haut niveau ont une bonne hygiène de vie et savent ce que sont le respect, la rigueur, la discipline et l’esprit d’équipe.

Vos vœux pour les Jeux des Îles…

Je souhaite que nous profitions à fond de tous ces moments forts que seul le sport peut procurer. Qu’on soit fier de notre quadricolore ! Qu’on le mette de l’avant ! C’est un beau drapeau avec de belles couleurs. Que l’Île Maurice soit en fête non seulement pour les Mauriciens mais aussi pour les peuples, qui nous font l’honneur de nous rejoindre pour cet événement qui reste un peu nos mini-Jeux Olympiques.