DR JIMMY HARMON

Le 20 octobre 2020 notre pays s’est engagé dans la mise en place d’un Musée Intercontinental de l’Esclavage. Les impressions recueillies jusqu’ici auprès des visiteurs, autour de 3,000 d’après les derniers chiffres, au 20 janvier 2021, à la clôture de

DR JIMMY HARMON

l’exposition temporaire, font ressortir que ce ne sont pas des ‘visites’ mais une expérience forte que tout visiteur a eue en quittant le musée. Ceci ne fait que confirmer la place de la mémoire dans l’histoire douloureuse de l’esclavage. Cet article entend justement exposer modestement au grand public mauricien la problématique de la mémoire dans les études portant sur l’histoire et la mémoire.

La mémoire, l’histoire, l’oubli…

Dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), œuvre magistrale de 675 pages publiée aux Editions Seuil, le philosophe Paul Ricoeur donne une définition de « l’histoire ». Il trouve que l’histoire est une histoire de représentations du passé. Il parle de la nécessité de donner voix aux différentes voix dans l’histoire qu’il qualifie de « plurivocité » et de « différenciation » . Il élabore le concept de « représentance » qui est la capacité du discours historique à représenter le passé. Cependant, l’évocation de ce passé ne peut être réduite qu’à rapporter des faits bruts (dates, noms, lieux, événements).

Derek Walcott, 1993. ULF Andersen/Getty Images

Sinon, ce serait une histoire aseptisée.
Richard Price, anthropologue et historien américain, est connu pour ses travaux ethnographiques dans les Caraïbes et tout spécialement chez les Saramaka, les descendants d’un des six peuples marrons au Surinam. Dans un article au titre fort évocateur ‘Monuments and silent screamings : a view from Martinique’ (2001), il montre comment la façon de présenter l’histoire peut se réduire à « une épuration par lessivage des réalités » (traduction de Christine Chivallon dans un article qui cite les propos de Richard Price). Si on s’attarde sur le titre de l’article de Price on comprend que les « monuments » figent les réalités du passé et du présent. Ce qui débouche sur des « silent screamings », des cris en silence. Au fait, le silence et l’oubli peuvent continuer même si on a des musées et des monuments ou des actes symboliques de commémoration. Le programme interculturel de l’Unesco, « La Route de l’Esclave », dès son lancement en 1994 va dans le sens de la mémoire et veut briser le silence, l’oubli et rompre avec l’amnésie universelle. Alors que l’imagination fantasme, la mémoire, elle, par contre, se rappelle. Elle nous reconnecte avec le passé et nous met en marche. Elle est la recherche active de la personne confrontée au passé de ses ancêtres. Elle n’est pas que sentiment ou « pathos » face à la douleur. Mais elle fait agir. Elle a un impact sur la réparation psychologique. Elle est cette faculté qui donne aux acteurs sociaux le pouvoir de se raconter eux-mêmes, de regarder leur passé avec lucidité et mesurer la charge traumatique. Les récentes études en ethnopsychiatrie et l’épigénétique chez les Noirs américains recommandent qu’il faut s’autoréparer en prenant conscience de l’intériorisation de l’infériorité subie pendant si longtemps. Pour cela il faut trouver quelque chose qui est de l’ordre de la fierté. Il faut aussi retrouver une solidarité avec sa communauté. Au fait, cette mémoire originelle de l’esclavage est souvent liée à la traversée en mer. C’est une mémoire rebelle. La littérature contemporaine en parle.

La mer, l’identité et la lutte contre l’adversité

En effet, toute une littérature aux différents genres littéraires (romans historiques, poésie, fiction) est consacrée par leurs auteurs au passé de l’esclavage et à ses séquelles dans le présent. Cette littérature est qualifiée par les critiques littéraires comme du ‘neo-slave narrative’. Bernard W. Bell, à qui est attribuée l’invention de ce néologisme, décrit le ‘neo-slave narrative’ comme ‘residually oral, modern narratives of escape from bondage to freedom’ (The Afro-American Novel and its traditions, 1987, p.xiii). Parmi les œuvres de référence qu’on pourrait qualifier de ‘neo-narrative’ se trouve ‘Le Cahier d’un retour au pays natal’ (1939), poème fondateur de la négritude, par Aimé Césaire (1913-2008). La mémoire du poète rebelle nous décrit ce qui se passe dans la cale du négrier : « J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer, les abois d’une femme en gésine, des raclements d’ongles cherchant des gorges… des ricanements de fouet… des farfouillis de vermine parmi les lassitudes ». C’est cette mémoire qui le pousse à dire avec conviction : « Je suis de la race de ceux qu’on opprime ».

Dans le même sens, Derek Walcott (1930-2017), l’écrivain antillais de langue anglaise, Prix Nobel de littérature en 1992, reprend le thème de la mer dans la première strophe de son poème ‘The sea is history’ (1978): « Where are your monuments, your battles, martyrs? Where is your tribal memory ? Sirs, in that gray vault. The sea. The sea has locked them up. The sea is history ». Le poème s’inspire beaucoup des récits bibliques (l’Exode, la Terre Promise, le roi Salomon et Babylone). Le poète veut démontrer que l’histoire des sans-voix n’est pas dans les documents écrits ou archivistiques mais elle est au fond de « la mer ». Cette définition de l’histoire vient remettre en question les définitions habituelles et hégémoniques des lieux et des pays, toujours liées aux origines et racines. Pour lui, l’identité n’est pas « racine » mais « rhizome » (tige souterraine de certaines plantes qui donnent d’autres racines horizontales). C’est-à-dire elle n’est pas la racine de l’arbre mais dans ce tout qui sort du tronc de l’arbre. L’identité est donc horizontale, pas verticale. Elle embrasse tout ce qui l’entoure. La mémoire rassemble alors une force intérieure pour lutter contre l’adversité.

Nous retrouvons cette lutte dans les romans Beloved (1987) de Toni Morrison et The Color Purple (1983) par Alice Walker. Beloved aborde l’histoire de l’esclavage dans l’après-guerre des Sécessions à travers l’histoire de Sethe, une ancienne esclave, hantée par le fantôme de sa fille. Le personnage principal est inspiré de la vie de Margaret Garner, une esclave afro-américaine qui a échappé à l’esclavage dans le Kentucky en 1856 et s’est réfugiée dans l’Ohio, un État libre à l’époque. Quant au The Color Purple (La couleur pourpre), adapté au cinéma, est décrite la vie d’une femme sur une trentaine d’années à travers tous les déboires dans la société américaine des années 1900 à 1930. Le roman donne une voix puissante aux femmes afro-américaines, victimes d’une double discrimination : être femmes et noires. Le roman explore des thèmes tels que l’identité, la lutte contre l’adversité, la fidélité et la définition du bonheur. La mémoire, à moins qu’elle ne soit une mémoire manipulée, débouche sur une conscience humaine. C’est ce qui ressortait au Ghana en 2007 lors du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), dont l’Évêque de l’Église catholique à Maurice en fait aussi partie.

Bourreau et victime

Du 13 au 18 novembre 2007, les évêques se réunissaient pour marquer le 200e anniversaire de l’abolition de la traite des Noirs. Ce symposium s’était penché sur la réconciliation et la guérison de la mémoire dans la foulée du pèlerinage du Pape Jean Paul II à l’Ile de Gorée en octobre 2003. Le rapport du symposium observe que la prise de la parole des Africains sur l’esclavage noir évolue de la « traite négrière » à la « conscience de vendeur d’hommes », « conscience de l’acheteur d’hommes » et « conscience d’esclave chassé, vendu, acheté » (Abbé Adoukonou, 2007, p.1). C’est le chemin de la réconciliation avec son passé de descendants de bourreaux et de victimes. L’écrivaine noire, Toni Morrison (1931-2019), explique comment l’esclavage a été déshumanisation pour le bourreau et la victime : « Slavery broke the world in half, it broke it in every way. It broke Europe. It made them into something else, it made them slave masters, it made them crazy. You can’t do that for hundreds of years and it not take a toll. They had to dehumanize, not just the slaves but themselves. They had to reconstruct everything in order to make that system appear true. (Toni Morrison, dans Paul Gilroy, Living Memory: An interview with Toni Morrison, Small Acts, London, Serpents’Tail, 1999.
Le grand défi du Musée Intercontinental de l’Esclavage sera justement d’être un lieu de mémoire et un site de conscience pour s’engager contre toutes formes de déshumanisation. Espérons que nous serons à la hauteur de la tâche.

Tony Morrison

Références

Abbé Barthélemy Adoukouno, Secrétaire Général, Rapport du Symposium SCEAM Cape Coast, 15 novembre 2007.
Chivallon, Christine, L’émergence récente de la mémoire de l’esclavage dans l’espace public : enjeux et significations, « Revue d’histoire moderne et contemporaine » , No.52, pp.64-81, 2005.
Ricoeur, Paul, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
Price, Richard, « Monuments and silent screamings: a view from Martinique », in Gert Oostindie (ed.), Facing up to the Past : Pespectives on the Commemoration of Slavery from Africa, the Americas and Europe, Kingston, Ian Randle, 2001, p. 59.
Peut-on hériter des traumatismes de l’esclavage ? https://ici.radio-canada.ca/récit-numérique/924.epigeneitique-heritage-traumatismes-esclavage