KHAL TORABULLY

Enfin, je tenais dans mes mains Cargo Hold of Stars, publié par Seagull, (USA-Inde, 1) livre, artistement réalisé, avec une belle illustration d’Alice Attie, représentant une porteuse. Tout un symbole…

Cette traduction me fait revenir presque 32 ans en arrière quand j’ai commencé l’écriture inaugurale de l’esthétique des engagés, débutant la toute première théorisation liée à l’engagisme. Depuis, l’aventure de Cale d’étoiles-Coolitude (1989) ne m’a jamais quitté. Donc, vous imaginez mon émotion…

Oui, cela me fait l’effet de revenir 32 ans en arrière. À l’époque, écrire sur ces sans voix de l’histoire était perçu presque une perte de temps, ce qui contraste avec ce qui se passe aujourd’hui, où le sujet intéresse, beaucoup de monde, certains s’y précipitant, oubliant les travaux de ceux qui ont pris le risque de le faire quand ce n’était point une mode.

Je n’ai jamais suivi de mode, mais mon intuition de poète, renforcée par ma réflexion sémiologique. Et cela m’a poussé, pendant un moment, aux marges des écrivains bien vus par l’establishment. Pensez donc, il écrit pour les coolies, les pauvres hères des marges, et ben, qu’il les y rejoigne ! Comme eux, je fus voué aux gémonies, rendu inaudible comme eux, y compris de la part de ceux qui se targuent d’œuvrer pour des valeurs civilisationnelles…

Je sais ce que cela m’a coûté de quitter le ‘statut’ de grand poète adulé, ou poète de « salon » où on a voulu m’enfermer, pour aller vers les méprisés de l’humanité. Et qui plus est, j’écrivais en vue de dépasser l’ethnicisation de cette page de l’Histoire, la connectant même avec d’autres pages des servitudes des damnés de la Terre, notamment, les esclaves. Je faisais mienne la philosophie de Gandhi, qui, à un moment de sa vie, a écouté les sans-voix de l’Histoire.
À partir de là, on m’a marqué au fer rouge dans les milieux bien-pensants… Veut-il « salir » la langue française en y incorporant des mots « d’ailleurs », des mots, notamment de bhojpuri, de l’hindi, d’ourdou, de scandinave… Veut-il questionner le centre qui détermine la régulation du Sens, en particulier, de l’Histoire et de la mémoire ?

Que cela ne tienne, ma philosophie était résolue, sans compromis face à ces calculs stratégiques et ces exclusions de la bonne pensance. J’ai tenu bon, car la pensée ouverte, plurielle de ma méthodologie, m’a donné de très belles déclinaisons poétologiques, analytiques et sociétales. Elle m’a permis d’être aux premières loges de l’Histoire bien avant le classement de l’Aapravasi Ghat et du Morne. Les méprisés de l’engagisme ont été plus que généreux avec moi. C’est le contenu humaniste de Cale d’étoiles qui a ouvert la voie vers la Route Internationale des Engagés (2014).

Quelque 32 ans après, je peux tirer un constat : le récit des engagés, jadis dans les limbes, est entendu à notre époque. Mieux, il inspire de plus en plus des travaux, des séminaires, des instituts. Récemment, David Dabydeen, qui a suivi mes travaux il y a une quinzaine d’années, me disait ceci : « La beauté de cette écriture de la coolitude a permis au coolie d’accéder au royaume des idées. »

Un fait est là, en dépit de certains enfermements dans des visions réductrices, les disciplines de l’engagisme sont plus ouvertes, plus complexes. Cale d’étoiles, now Cargo Hold of Stars, marque un jalon de notre contribution dans les mondes académiques, patrimoniaux et artistiques.

Cale d’étoiles-Coolitude a mené un combat, je peux en parler à foison. Donc, sa traduction est la bienvenue, car les lecteurs anglophones m’ont souvent fait part de leur déception de ne pas pouvoir la lire hors de la langue de Molière. Ses prémisses théoriques m’ont permis de poser une méthodologie pour l’ouverture culturelle du coolie trade, notamment auprès de l’Aapravasi Ghat. Elle s’est connectée avec les autres histoires et mémoires de nos passés. Elle a permis d’articuler l’engagisme du Ghat avec le site du Morne, aussi classé par l’Unesco.

Et elle a donné la toute première théorisation articulant engagisme et esclavage, très en vue aujourd’hui.

Dans le sillage de cette exploration des archives, de l’esthétique de la kala pani (eaux noires) qu’elle a posée, j’ai archipélisé les fragments et imaginaires dans une approche des histoires de l’engagisme et de celles de l’esclavage, qui est désormais en évidence aujourd’hui, surtout que l’approche inclusive, complexe de ce travail est contenue dans l’esprit de la Route Internationale des Engagés de l’Unesco. Mes Indes sont une réalité aujourd’hui, quand on utilise ma pensée pour articuler les thématiques culturelles, identitaires, culinaires, linguistiques, historiques, mémorielles et anthropologiques pour converser avec les portées des diasporas, de la pensée complexe du monde. La base théorique est bien celle de l’engagisme inclusif.
Aussi, cette traduction me motive encore plus pour continuer l’écriture dans ce champ où j’ai eu le bonheur de poser des jalons et d’avancer dans une aventure sans pareille.

Aux lecteurs, je rappelle que Cargo Hold of Stars comprend des visions poétologiques, avec un travail sur la langue que Carlson a extraordinairement bien traduit, tant la tâche me paraissant impossible. En effet, dans mon écriture de la tessère, archipélisant mes fragments, j’ai œuvré dans une fluidité de l’Histoire, explorée par une réécriture des archives et la centralité océanique. Une écriture en plusieurs couches polysémiques et polyphoniques.

Cargo Hold of Stars porte une marque forte de l’archipélisation des imaginaires de la négritude plurielle, de la créolisation et de la créolité. Elle relie l’océan Indien, les Indes et l’Atlantique, des champs qui sont de plus en plus développés aujourd’hui, comme je le constate. Et cela me réjouit.
Rappelons que, baignée dans le potentiel culturel et mémoriel de l’île Maurice et de la mer des Indes, cette méthodologie est née dans notre terreau. Elle est désormais mise en exergue dans les travaux en cours relatifs à l’engagisme tous azimuts et l’esclavage.

Voilà le singulier pari risqué de Cale d’étoiles il y a trois décennies. Et que Cargo Hold of Stars restitue trois décennies après.
Sans fausse modestie, sachant que ma route a été semée d’embûches, mais aussi d’amitiés extraordinaires, d’ouvertures, à Maurice comme à l’UNESCO et ailleurs, notamment avec Aimé Césaire, Henri Queffelec, Joseph Zobel, Doudou Diène, Ali Moussa Iyé, et après, Raphaël Confiant et Alain Mabanckou, je dis aujourd’hui : pari réussi !

Je souhaite que Cargo Hold continue ce voyage de mes Indes, théorisées de façon corallienne depuis trois décennies, vers d’autres horizons.

Je dis MERCI à celles et ceux qui m’ont accompagné dans cette traversée des signes de l’engagisme, bravant la kala pani de l’Océan Indien et de l’Atlantique il y a 3 décennies, lui permettant de rendre dignité aux sans-voix et d’élaborer un humanisme du Divers nécessaire dans les marges du « Global South ».

Je remercie tous mes soutiens mauriciens, dont la liste serait longue à établir ici. Mais je citerai feu Mahen Utchanah, S. Peerthum, Raju Mohit… Je remercie mes amies et amis d’autres pays qui ont cru dans ma démarche. Je citerai aussi Marina Carter, Hubert Gerbeau, David Dabydeen, Ottmar Ette, Véronique Bragard, Shivani Gurunathan, Manisha Goodharry, Rohini Bannerjee, Nira Wickramasinghe, Ashutosh Kumar, Jennifer Pelage, Raouf Oderuth, Danny Flynn, Josette Rasle et Michel Narayaninsamy. Et d’autres encore. Ils sont de ma cale d’étoiles…

Avec cette parution, je ne doute pas que l’engagisme soit entré dans une autre phase de théorisations et d’écritures créatives plus active, surtout après l’inscription de la Route Internationale des Engagés sur l’agenda de l’UNESCO, comme je l’ai signalé auparavant, dans un autre article (2).

Déjà, je savoure la belle traduction de Nancy Carlson, frissonnante comme le premier friselis d’une vague de mots retrouvés de ma mer des Indes, à la proue d’autres géographies à explorer… En lisant ces archives exhumées aux voix vives d’une mer qui retrouve ses phosphorescences dans les yeux des damnés de la Terre, je me revois aux premiers textes de mon histoire avec l’engagisme revisité…

Le livre est disponible depuis quelques jours et est distribué internationalement, notamment aux USA, la GB, l’Inde, l’Australie, le Canada, la Chine…

(1)https://www.seagullbooks.org/cargo-hold-of-stars-coolitude/

(2)https://www.lemauricien.com/le-mauricien/the-story-of-the-international-indentured-labour-route-project-and-its-philosophy/400344/