AMENAH JAHANGEER-CHOJOO

Des chercheurs mauriciens, notamment Léo Couacaud, Sheetal Sookrajowa et Jason Narsoo, ont intitulé leur récent article publié dans Ethnopolitics « The Vicious Circle that is Mauritian Politics. The Legacy of Mauritius’s Electoral Boundaries ». Ils font une analyse détaillée des onze élections organisées de 1967 à 2014 d’après le découpage électoral adopté en 1966 et parviennent à la conclusion suivante : ce découpage a expressément assuré une majorité conséquente aux hindous, qui arrivent à faire élire plus de

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représentants à l’Assemblée que leur poids démographique ne l’aurait permis et ce, au détriment des minorités reconnues. Par ailleurs, la pluralité de votes et le découpage auraient dû, comme le prétendaient les experts britanniques, diminuer le vote communal, mais le système électoral n’a fait que le renforcer, assurant en même temps des résultats très prévisibles d’une élection à l’autre.

Faisant l’historique des négociations et des expérimentations pour instituer un système de représentation électorale approprié pour Maurice, ces chercheurs notent que les Britanniques hésitaient entre la Représentation proportionnelle (RP) et la Représentation majoritaire (RM). Les Commissions électorales de 1958 et 1966 avaient exploré toutes sortes de scénarios et discuté en public et en privé des options qui convenaient mieux au pays multiethnique. Le PTr fut le partenaire privilégié pour faire pencher la balance dans le sens qu’il voulait. En effet, les Britanniques voulaient que SSR, un modéré, prenne le pouvoir et assure la continuité politique. C’est ainsi que le découpage actuel, avec trois membres par circonscription, fut adopté au lieu d’un système à RP pour créer une majorité forte. Depuis, un parti à dominante hindoue a été en mesure de former le gouvernement avec l’appui d’un ou de deux partis représentant des minorités. Dès lors, on n’a pas vu émerger des partis nationaux, qui surmonteraient les clivages ethniques comme l’escomptaient les Britanniques mais au contraire, les divisions et subdivisions se sont renforcées, durcies et cristallisées.

Certains des effets pervers de ce découpage électoral sont soulignés dans cet article, notamment l’élaboration du communalisme scientifique, avec l’astucieux placement par l’establishment du parti dominant de candidats au profil ethnique/religieux/castéiste/régional voulu pour donner un semblant de représentativité à tous les groupes, sous-groupes et subdivisions de la population mauricienne. Chaque groupuscule se trouve des courtiers politiques qui prétendent les représenter, et qui négocient avec les tenants du pouvoir, souvent quelques familles, les parcelles du pouvoir.

Elles se déclinent sous forme de postes convoités dans le service, de contrats, d’avantages divers, de gratuités, et j’en passe. Ces courtiers politiques, souvent des élites (ou alors ils le deviennent) s’accrochent aux petites parcelles du pouvoir qui vont en leur direction, selon leur pouvoir de marchandage, sachant que le vrai pouvoir restera concentré entre les mains de quelques familles seulement. Ainsi, la Fonction publique et les corps paraétatiques et corps constitués, multipliés à souhait par les régimes successifs, sont devenus des terrains de lutte privilégiés pour postes, promotions, contrats, permis, pouvoir. Les chefs et sous-chefs, une fois en poste, se sentent redevables à ceux qui les ont installés et doivent travailler pour eux, au lieu de servir l’institution. En fait, la promotion socio-économique de certains privilégiés du pouvoir est activement subventionnée par les contribuables au point de devenir le « Core Business » de ces organismes publics. En conséquence, ceux qui veulent faire leur travail ne savent plus sur quel pied danser.

Il va sans dire que beaucoup de Mauriciens, issus de tous les groupes et groupuscules, restent éloignés de ce système de dons et de contre-dons politiques et s’exercent dans les autres secteurs de l’économie ou à leur compte. Cela est possible tant que l’économie reste prospère, mais qu’arrivera-t-il si elle flanche ?

Le système politique mauricien porte les germes d’une grande inégalité politique. Les inégalités entre les groupes ne cessent de se creuser depuis l’Indépendance, avec en toile de fond un rétrécissement de l’espace démocratique. Les individus se sentent pris au piège des groupes et n’arrivent pas à exprimer leur individualité et se faire reconnaître à leur juste valeur. Les Mauriciens risquent de croire que la démocratie est une sombre histoire de marchandage alors que le sens même de la démocratie est l’élargissement des droits de l’individu et sa participation dans le système.