KHAL TORABULLY

Maurice est à la croisée des chemins.
Manifestations, débats, tweets, webinars etc. sont légion dans un paysage politique chamboulé. Ajoutons à cela un reconfinement…
Aussi, pour nos 53 ans d’indépendance, je préfère me réfugier dans « lakwizinn mo mama ». C’est assurément le meilleur espace pour se confiner. Pour penser les événements de façon décalée, l’estomac rempli et non la tête vide ou ballottée par des rumeurs incessantes et des revendications séance tenante. Je ne parlerai pas de Covid.
La cuisine et la politique, quel rapport ? En dehors de l’expression « anvoy li manze », tendons l’oreille.
Qu’est-ce que le politicien mijote quand la marmite sociale bout ? En effet, la « cuisine » politique symbolise les ingrédients que l’on concocte pour sortir un mets que l’on donnera au peuple en pâture.
« Karay so »…
Si vous trouvez que j’exagère, notons cette métaphore culinaire de la part de Navin Ramgoolam: « Zot donn enn kote me repran lot kote », dira-t-il. Sans compter que désormais, « il n’y a plus de méritocratie, à moins d’être proche de la ‘cuisine’». Navin Ramgoolam rappelle notamment comment Megh Pillay a été contraint de quitter MK, selon ce qui a été rapporté dans la presse, pour « protéger un apprenti de la cuisine ».
Il s’avère que c’est dans la « cuisine » qu’une partie importante du pouvoir s’exerce. Ce centre, dans nos maisons, c’est la cuisine, l’âtre ou le foyer. En créole, le réchaud s’appelle le foye.
L’allusion à la cuisine n’est donc pas fortuite dans l’observation de Ramgoolam.
Outre sa connotation de centre de décision, la cuisine est un marqueur d’appartenances identitaires, ethniques ou sociales. Elle connote l’idée d’une hiérarchie.
À Maurice, elle est un signe d’appartenance (trans)communale. Aussi, les consciences qui prêchent pour une idée du mauricianisme font comprendre qu’ils défendent aussi bien le briani, le rasson, la mine bouillie, la salade de pâtissons que le ti pouri, rougail poisson salé et la boulette de Christophine. 
Cela peut paraître naïf comme argument politique. Mais, même si c’est un dénominateur qui ne semble pas sorti d’un cerveau d’Oxford ou de la Sorbonne, cette référence à la cuisine comme facteur d’harmonie sociale, comme langage transculturel dans une nation fragmentée, fait sens. Et cela, aujourd’hui encore, à la veille des 53 ans de l’indépendance de notre île.
Ki pou kwi, dirait une émission dédiée à nos mines, cari jacques ou briani…
Un proverbe dit que c’est la main qui dorlote le berceau qui dirige le monde. Quid de celle qui vous donne à manger ?
Il existe un soft power du réchaud, du foye ou de la cuisinière à gaz. 
La cuisine, comme le créole, est une lingua franca de notre île. Elle coupe au travers des communautés et les hiérarchies. Manger un dhal puri ou un gâteau piment à l’étranger, par exemple, signifie que vous célébrez vos « racines », votre attache profonde avec l’île natale. Ce fait est souvent interprété comme un acte de patriotisme, même si cela peut donner quelques gargouillements à votre estomac ou cerveau.

Manze mo mama

Ma mère, quant à elle, m’a ouvert à la cuisine mauricienne, la vraie. La nationale.
La cuisine, sans jeu de mots, n’était jamais fermée chez nous. Elle était un cordon-bleu, cela est connu dans le quartier.
Sans relâche, ma mère était au fourneau pour sa tribu de 15 personnes, auxquelles s’ajoutaient parfois des gamins du voisinage – Philippe, Robert, Rajen – ou des aides à domicile – Olga et Tida.
Que mangeait-on, avant ou après l’indépendance ? De tout, mais en disant cela, il faut quand même apporter quelques précisions au menu.
Le riz, le roti (galette indienne), le pain moule, baguette ou maison, étaient présents lors de nos agapes.
On mangeait très bien. Sans donner une liste exhaustive de nos « yummies », nous avions droit à des curries, des rougails, des kalias, vindayes de thon, bouillons de crabe, des chevrettes, chana pouris, massepains, des daubes, des kitchiris, des viandes rôties, des halims, des soupes variées, des chutneys de tomates, de la coriandre, coco, des achards surane, bilimbis ou fruits de Cythère. A cela s’ajoutaient des briani, des pilaos, des aknis, des jacques, fruits à pain, des brèdes, des macaronis à la viande et au fromage, des ourites épicées, du paratha. Des mines et des légumes à l’étouffé. Des craquants samoussas, des badias, des jilébis… Sans oublier le mazavaroo, les gajacks, manioc, arouille et puddings. Bref un méli-mélo de ce que l’île peut offrir de mieux.
Mes parents m’ont donné la plus profonde éducation à la citoyenneté transcommunautaire.
La base philosophique de mon être-au-monde.
Après, il y a les faneurs dhal ou de caviar qui divisent…

Cuisine de la nation, sweet is thy fragrance

Mais, le foyer la cuisine, c’est la nation à domicile. Et une fois qu’on a appris à faire nation ou peuple, on peut remettre la nation en l’état. Et pas la nation à l’état.
Motherland, la mère patrie, c’est la cuisine. Je la retrouve dans ces paroles de l’hymne national écrit par Jean-Georges Prosper :
Sweet is thy fragrance… (Douce est ta senteur)
Around thee we gather (Autour de toi, nous voilà réunis)…
J’étais Mauricien avant et après l’indépendance parce que ma mère avait invité dans sa cuisine ce que le Sino, Afro, Euro ou Indo descendant avait apporté de son pays pour en faire une cuisine de la coolitude.
Une rencontre des saveurs délicates, qui fait la richesse de notre île.
Aussi, loin des cuisines fermées, il nous importe d’aller vers la « cuisine » élargie de la nation. Celle qui nous met à égalité devant l’âtre, le deg, la casserole, la caray, la marmite ou le wok. Cette base-là existe. Et elle a même quitté la cuisine de nos mamans pour s’afficher dans les rues du pays, en street food réputé internationalement.
Cela est notre patrimoine immatériel mauricien.
Aussi, en ces 53 ans d’indépendance de Maurice, je me permets de nous rappeler cette simple vérité : nous sommes déjà Mauriciens par le palais, l’estomac ou le ventre. Mais pas seulement.
En effet, accepter de manger comme l’autre qui est différent, socialement, religieusement ou culturellement, c’est reconnaître l’autre en soi.
En cela, la cuisine est vectrice d’une harmonie sociale mauricienne.
Elle ne saurait être le signe de contestation ou d’absence de repères. Elle fédère.
Elle dé-communalise plus que tout autre discours politique. Quand nous parlons tekwa, ladoo, gâteau la cire, napolitaine ou caca pigeon, maçon confit, goulab jamoun, mawa samoussa, la mousse ou alouda, c’est tout un subconscient collectif, plus que papillaire et gustatif, qui remet l’île à un proche horizon.
C’est cela pour moi le banquet, le vrai, de la nation.

Cuisine et territorialité

Alors, faut-il faire du gâteau piment (avec ou sans trou, avec ou sans piment ou tamarin ?) un emblème de notre nation qui se pose des questions quant à son identité et son devenir ?
Pour moi, la question essentielle est : comment faire de sorte, qu’avec les ingrédients dont nous disposons, sans finir dans un embrouillamini informe, pourrons-nous arrêter de « met labou dan manze lezot » ? Et de mettre l’état avant la nation ?
La cuisine mauricienne, elle, a devancé le travail sur les mutations à accomplir au pays. J’ai assisté, par exemple à une scène que l’on peut voir, heureusement, dans notre île. Des Sino mauriciens faisant la queue, non loin de Chinatown, à la Plaine Verte, pour déguster des mines frites réalisées par un streetfooder du nom de Bonnet Rouge, d’origine comorienne. A ma question, pourquoi manger des mines ici et non là-bas ? Ils me répondirent : ces mines n’ont pas le même goût que là-bas, et on aime ça… Et ils ne cachaient pas leur joie, ces gourmands sans frontières.
Ici, diversité et différences font bon ménage, permettant un désenclavement territorial des communautés autour du bien manger, du plaisir de la table, où l’expression « mari bon » traverse toutes les langues du pays.
Si c’est cela que les mouvements contestataires revendiquent, ils sont dans leur droit. Il nous faut résolument entrer dans la cuisine nationale, être au four et au moulin, et préparer, dans le respect de nos différences ou divergences, une place pour toutes et tous autour du gâteau national. Sans laisser les autres sur le pavé ou dan kwin la cuisine…
Déjeunons ou dînons en paix ce 12 mars, date choisie pour célébrer l’indépendance du pays, en souvenir de la marche du sel du Mahatma Gandhi qui mena à l’indépendance des Indes. Tout un symbole, car le sel est à la table des Mauriciennes et Mauriciens… Ce sel-là, il faut nous continuer à le produire et à le partager.
Aussi, en gardant cette appétence pour l’autre, et au vu des moments difficiles, je ne pourrais que recommander respect et prudence. Le bon sens mauricien dirait : « Manz ar li »…
Courage et bon appétit aux Mauriciennes et Mauriciens de cœur et des tripes…