CLIFFORD NOËL

L’émotion suscitée par la montagne de Tamarin ainsi agressée, trouve sa racine bien au-delà de la simple frustration esthétique de quelques riverains. Elle est emblématique de cette boulimie de croissance, cette course effrénée à la consommation et au développement dont l’île Maurice est aujourd’hui adepte.

Mais revenons à notre montagne et cette plaie béante qui agresse l’œil et remplit d’amertume le coeur de nos compatriotes. Une fois le chantier terminé, le projet réalisé, toute trace aura disparu restituant à la montagne sa beauté naturelle et son intégrité, se plait à dire le promoteur. C’est toutefois oublier qu’une blessure laisse inéluctablement une cicatrice, sinon dans la mémoire.

Hormis bien évidemment l’intérêt du promoteur et celui en amont du propriétaire foncier, la véritable question est de savoir si ce projet profite à la région, et plus généralement au pays. Apporte-t-il quelque avantage à cette partie de l’île, ou au contraire vient-il accabler une infrastructure déjà saturée voire inadéquate ? Ne sacrifions-nous pas irrémédiablement la qualité de vie des générations futures à nos intérêts à court terme ?

De nombreuses lunes ont traversé le ciel, et le pays n’est désormais plus aux décisions hâtives prises sous l’empire de la nécessité.

Longtemps révolu, le temps de « beggars can’t be choosers » où de preux et vaillants messagers parcouraient le globe avec pour mission de séduire les investisseurs étrangers par une main-d’œuvre à bas prix et autres mesures incitatives. Pari réussi comme l’illustre la réussite économique spectaculaire du pays.

Victime collatérale de ce succès, la machine à coudre Juky a peu à peu cédé la place à une spéculation foncière effrénée, nouvel eldorado de l’économie nationale. Tournant radical et décisif de notre développement économique, les énergies se focalisent désormais sur le bien le plus précieux et inaliénable d’une Nation: le patrimoine.

Aujourd’hui, ces hérauts d’hier se veulent porteurs d’un autre message aux investisseurs outre océan : l’accès à la propriété foncière d’une île au doux  climat météorologique et fiscal. Le produit se vend bien, et les conditions d’accès aux allochtones se font de moins en moins contraignantes, de plus en plus conciliantes. Nationaux et étrangers seront-ils un jour à parité !

Loin s’en faut de tout remettre en question, de tout chambouler, mais d’être conscient de l’importance des enjeux, de notre responsabilité et devoir envers les générations à venir. D’où la nécessité d’un dialogue permanent transparent entre la société civile et le pouvoir politique. D’où enfin, l’importance d’une vigilance accrue de la collectivité face à des enjeux financiers de plus en plus importants, de plus en plus concentrés, de plus en plus gloutons. Refaire de la croissance un outil de progrès social au service du plus grand nombre et non plus comme une fin en soi voilà le véritable défi.

Témoins de toujours, nous émerveillant chaque jour, les montagnes méritent davantage notre respect que la convoitise des spéculateurs qu’ils soient nationaux ou pas.