DR JIMMY HARMON

En une de l’hebdomadaire Week-End du dimanche 25 juillet 2021 : « Face à la menace de mainmise de la GRA, le MTC rentre en résistance ». On y voit les photos des policiers enlever les pancartes sur lesquelles on peut lire « Pa tous nou lekours ». L’année dernière lors d’un colloque (23-25 novembre 2020) à l’Ile de la Réunion, intitulé ‘Le jeu dans les pays de l’Indiaocéanie – de l’Antiquité à nos jours’, j’avais présenté une communication par visioconférence sur l’histoire des courses hippiques à Maurice dans une perspective socio-historique. Une analyse du conflit actuel entre le Mauritius Turf Club (MTC) et la Gambling Regulatory Authority (GRA) est l’opportunité de mettre au grand jour des rapports de forces historiques qui ont toujours traversé notre pays. Rien qu’à lire les commentaires sur les réseaux sociaux lors de la conférence de presse live par des dirigeants de la MTC et le Mauritius Turf Club Sports & Leisure LTD (MTCSL) la semaine dernière laisse à penser que plus de deux siècles d’histoire après, notre pays est encore hanté par les fantômes du passé. Visitons ce lieu empreint de conquête de pouvoir et de luttes.

Entente anglo-française. Le Champ de Mars se situe au centre de la capitale de Port-Louis. Nommé en honneur du Dieu romain de la guerre (‘Mars’), cet hippodrome est un terrain d’entraînement militaire aménagé vers 1730 pour les Français nouvellement installés dans l’île. Après la conquête britannique, le Colonel Draper introduit les courses hippiques en 1812 afin d’apaiser les relations tendues entre les officiers britanniques et les habitants français. Une visite sur le site web du MTC nous renseigne plus à ce sujet : « L’objectif des fondateurs du Mauritius Turf Club était d’amener une réconciliation entre les colons français et l’administration anglaise, car les Anglais avaient conquis l’île en décembre 1810. Ils étaient convaincus que l’ambiance conviviale des courses hippiques aiderait à promouvoir l’unité entre ces deux communautés ainsi que la paix sociale et l’harmonie après des années de guerre dans l’océan Indien. Le nouveau gouverneur, Sir Robert Farquhar et son épouse d’origine française, Maria Frances Gelip (née de Latour), soutinrent activement l’organisation de courses hippiques, et Lady Farquhar offrit la première coupe d’or de l’histoire des courses locales à cette organisation ».

Nous savons que le Gouverneur Farquhar a été fin politicien avec les colons français au point que dans l’histoire on lui reproche d’avoir fermé l’œil sur la traite des esclaves qui était pourtant abolie depuis 1807. Mais il gardait de bonnes relations avec le Révérend Jean Lebrun, missionnaire Presbytérien de la London Missionary Society, qui oeuvrait auprès des esclaves et était en lien avec les leaders des gens de couleur. Farquhar arriva cependant à amener les anciens colons français à faire allégeance à la Couronne britannique tout en donnant une garantie quant au droit à la propriété, à la langue, aux coutumes et à la religion des colons français. Il offrit à deux Français, en l’occurrence M. Foisy, éminent avocat et l’un des plus influents personnages de l’époque, des responsabilités au Conseil du Gouvernement pour les affaires judiciaires, et M. de Chanvallon, qui fut en brouille avec Decaen, le dernier gouverneur français, le poste d’administrateur général, avec des fonctions équivalant presque à celles de préfet colonial.  Arrêtons-nous devant chacun des monuments sis au Champ de Mars.

Tombeau Malartic, premier regroupement politique. Le tombeau Malartic fut érigé au Champ de Mars durant la colonisation française, à la mémoire du Gouverneur français Malartic, décédé en 1800. Le 16 août, sa dépouille, renfermée dans une chape de plomb et reposant dans un cercueil de bois, fut transportée en grande pompe jusqu’au Champ de Mars. Pourquoi Malartic reçut-il une telle attention ? En 1796, deux agents du Directoire notamment Baco de la Chapelle et Laurent Burnel, arrivés sur l’île pour proclamer l’abolition de l’esclavage, furent expulsés manu militari par l’Assemblée Coloniale. Les colons français y virent une menace contre leurs intérêts et les nouvelles de l’insurrection à Saint Domingue (Haïti) ne firent qu’amplifier leur peur. Les colons furent reconnaissants envers le Gouverneur Malartic pour n’avoir pas mis à exécution le décret d’abolition de l’esclavage. L’historien Nagapen nous dit qu’un projet de mausolée fut contemplé après la mort de Malartic et il fut appelé par les colons ‘Le Père de la Colonie’. L’épisode de Baco et Burnel fut le premier regroupement sur une base ethnique avant la lettre dans l’histoire politique avec l’alliance des planteurs et des négociants blancs, deux groupes antagonistes mais avec des intérêts convergents, face à « l’ennemi intérieur », c’est-à-dire les esclaves.

Statue du Roi Edouard VII, la cohabitation franco-britannique. Edouard VII fut le roi d’Angleterre, né à Londres, au palais de Buckingham le 9 novembre 1841 et mort dans le même palais le 6 mai 1910. Il était le fils de la reine Victoria. La statue d’Edouard VII se trouve pas très loin du mausolée du Gouverneur Malartic. Les deux monuments dans un même lieu revêtent toute la symbolique de la cohabitation des anciens colons français avec le pouvoir colonial britannique. L’installation du pouvoir colonial britannique dans l’île après sa prise de possession en 1810 se passa sans heurts. Le fait que la présence britannique dans l’île était plus militaire et administrative que civile, cela donna une place plus prépondérante aux anciens colons français dont la présence dans l’île fut de plus d’un siècle. Dans la foulée de cette entente entre anciens et nouveaux colonisateurs, Lady Gomm organisa en 1846 une kermesse-intitulée Bazar Malartic – dans le but de recueillir des fonds pour achever le mausolée du Gouverneur Français Malartic. Les recettes financèrent la pose de l’obélisque sur le socle du monument. On y trouve aussi au Champ de Mars deux lieux de mémoire, notamment le Taher Bagh et le Kiosque du Parti Travailliste.

Le Taher Bagh, discours libérateur. Taher Bagh se situe hors du Champ de Mars mais dans une rue parallèle à l’hippodrome. ‘Taher Bagh’ signifie le jardin (‘bagh’) de Taher d’après le nom de son acquéreur Hajee Aboo Bakar Mohammed Taher. Auparavant connu sous le nom de ‘Bâtiment Rochecouste’, le Taher Bagh est célèbre pour la réception donnée par les commerçants originaires du Gujarat en l’honneur de Mahatma Gandhi le 13 novembre 1901. Gandhi avait effectué une visite à Maurice. Durant cette réception, Mahatma Gandhi s’adressa aux commerçants présents en gujarati, sa langue maternelle. Gandhi les encouragea à participer davantage à la vie politique et éducative de l’île. Ce fut le discours qui mit les Indiens de Maurice sur le chemin de la libération. Ce bâtiment appartient à la Surtee Soonnee Musulman Society depuis 1899. Taher Bagh est prisé pour l’organisation de réceptions, la célébration des mariages et autres évènements sociaux.

Kiosque Parti Travailliste. Ce kiosque est un site emblématique dans l’histoire de la vie politique de l’île depuis le rassemblement de plus 10,000 travailleurs marquant la création du Parti travailliste le 23 février 1936. Le leader fondateur du Parti Travailliste, Dr Maurice Curé, fit parvenir des résolutions votées le jour du rassemblement au Secrétaire d’État aux Colonies. Le mot « working classes » apparait dans les quatre résolutions.  La première résolution réitéra « allegiance and loyal attachment to the Person of their well-beloved Sovereign, His Majesty King Edward VIII » des travailleurs. La deuxième porta sur la représentation des travailleurs au Conseil Législatif, le droit de vote aux élections générales, le droit d’adhérer aux syndicats et de mettre en oeuvre les recommandations du Bureau International du Travail. La troisième résolution demanda aux autorités de reconnaître le Parti Travailliste comme le représentant et porte-parole officiel pour les discussions sur la fixation du salaire minimum. La dernière résolution demanda la création d’un ‘Department of Labour’.

Conclusion. Le Champ de Mars confirme les études menées sur les espaces publics. En effet, elles montrent qu’un espace public comme le Champ de Mars acquiert tout son symbolisme quand (a) il a une identité, séparable du reste (b) il a une structure qui marque une relation normalisée avec les autres et (c) il a une charge émotionnelle et fonctionnelle. Aussi, les personnes et les collectivités ont besoin de s’identifier avec cet espace comme avec un groupe qui leur apporte les clés pour créer et partager leur façon d’être. Aujourd’hui, le Champ de Mars est pris à témoin d’une dispute sur l’appropriation de son espace. À l’issue de ce conflit MTC-GRA, y aura-t-il un autre monument au Champ de Mars ? Alea jacta est, les dés sont jetés.

Pour les références, voir Lemauricien.com