Pendant quelques petits mois, la planète s’est retrouvée confinée, avec pour conséquences de voir ses principales industries à l’arrêt ou fortement ralenties. Et nous avons non seulement moins produit, mais aussi moins roulé, moins voyagé, moins consommé… Bref, notre mécanique consumériste s’est, un temps, grippée. Avec les résultats sur l’économie que l’on connaît. Mais aussi, et c’est bien plus engageant, sur le climat, puisqu’en l’espace de peu de temps nous aurons noté, du fait du ralentissement de nos activités économiques, une chute de plus de 5% de nos émissions de CO2. Alors bien sûr, il ne s’agit là que d’une goutte d’eau dans l’océan de nos intentions (même si cette participation à la baisse de nos émissions de gaz à effets de serre n’était en rien préméditée, puisqu’imposée par le virus). Reste que cela nous aura montré la voie à suivre. Cela dit, les experts sont unanimes à le dire : 5% de réduction, c’est bien, mais pour atteindre nos objectifs de rester sous les 2 °C d’augmentation des températures, il nous faudrait maintenir le même effort chaque année.
Sans vouloir paraître défaitiste, les indicateurs actuels laissent malheureusement à penser que nous n’y arriverons pas. Car pour respecter les limites que nous nous sommes imposées – quasiment d’un commun accord, faut-il le rappeler –, nous devrions alors réduire de manière drastique nos dépenses énergétiques, secteur dominé principalement par le pétrole, le gaz et le charbon. Lesquels constituent pour l’essentiel le moteur de notre croissance, et donc contribuent activement au PIB, à notre pouvoir d’achat, notre urbanisation, notre industrialisation, nos déplacements et, même, notre agro-industrie.

Bref, au maintien du système en place. De fait, revoir à la baisse notre facture carbone impliquerait de facto que l’on accepte une contraction de notre économie. Idée qui, dans la conjoncture, ne plaît pas – mais alors, absolument pas –, tant au niveau citoyen que dans les hautes sphères d’État ou au sein des conseils d’administration de grands conglomérats industriels.

Le plus consternant, c’est que cet effort que l’on se refuse à consentir aujourd’hui, sous prétexte qu’il nous faudrait faire d’énormes concessions dans nos actions quotidiennes, nous serons quand même bien obligés de le faire lorsque viendront à manquer ces mêmes ressources. Ce qui ne saurait d’ailleurs tarder. L’ingénieur français et spécialiste de l’énergie et du climat Jean-Marc Jancovici rappelait ainsi encore récemment que la production mondiale de pétrole, y compris celui dit « non conventionnel », avait « probablement atteint son maximum fin 2018 », date à laquelle, dit-il, « le commerce mondial a aussi commencé à stagner, avant de décroître ». Rappelant à ceux qui en douteraient encore l’évident rapport de causalité entre la production énergétique fossile et la croissance économique.

Nous pourrions résumer cela à cette métaphore : à force de piller le « magasin Terre » depuis des décennies, les rayons se seront vidés. Jusqu’au jour, bien entendu, où il n’y restera simplement plus rien. Or, encore une fois, le problème est que toute notre structure économique est basée sur l’énergie fossile, et ce, à tous les échelons, de la chaîne de production à la consommation, en passant par la livraison, etc. Autant dire que lorsque l’édifice s’écroulera (ce qu’il ne manquera pas de faire), ses répercussions seront terribles, notamment sur le plan social, faisant éclater des crises un peu partout dans le monde et, certainement aussi, causant la chute de gouvernements. Attendre stupidement que cela arrive n’est donc pas seulement irresponsable, mais carrément criminel. En somme, une sorte d’auto-génocide institutionnalisé.

D’ailleurs, à ce propos, Jancovici rappelait encore que, dans nos modèles économiques actuels, la croissance « n’est pas une conclusion desdits modèles, mais une donnée d’entrée, car postulée de facto ». Et d’ajouter qu’un jour prochain, « nos désirs se butteront à l’horizon physique du possible ». Pourtant, au risque de se répéter, un changement de paradigme est encore réalisable, qui plus est rapidement, pour peu bien sûr que l’on s’en donne les moyens, intellectuels d’abord, cela s’entend. Aussi, réveillons-nous avant qu’il ne soit trop tard ! « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, et non pas de subir la loi du mensonge ! » Dixit Jaurès.