Avec la disparition de sir Anerood Jugnauth, jeudi, c’est un géant de la politique locale qui fait son entrée au Panthéon des tribuns ayant marqué l’histoire politique et économique du pays. Les témoignages les plus émouvants, qui pleuvent depuis l’annonce de son décès, sont à la mesure du respect qu’éprouvaient à son égard aussi bien ses proches et ses partisans que ses adversaires politiques.

Après 63 ans de vie publique active, il laisse un souvenir indélébile dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu, que ce soit comme avocat, magistrat, dirigeant du MMM ou du MSM, comme Premier ministre et, surtout, comme un homme d’État. Certains ont de lui des souvenirs personnels alors que d’autres se souviennent des retombées économiques et sociales de son action et de ses décisions comme chef de gouvernement. Beaucoup, à l’instar de Rajesh Bhagwan, s’accordent à dire qu’il était un « no nonsense man » pour le meilleur et pour le pire. « Avec lui, pas de kata-kata », lance Kailash Purryag, qui se souvient encore du jour où SAJ lui avait proposé une fonction ministérielle, en 1984. Il lui avait demandé un temps de réflexion. « Kifer ou bizin reflesi, ou krwar monn tro kontan kot mo ete. Tou lezour mo bizin met mo latet lor biyo, ou finn eli depite ou bizin pran ou responsabilite. » Kailash Purryag a accepté sur-le-champ.

Showkutally Soodhun, au temps où il était syndicaliste, ne s’était-il pas retrouvé en prison alors qu’il incitait des travailleurs de la zone franche à la grève ? En 1984, sir Anerood Jugnauth n’avait pas hésité à s’en prendre à la presse avec le Newpapers and Periodical Amendment Bill. Pour une fois, toute la presse écrite avait dû se mobiliser pour qu’il revienne finalement sur sa décision.

En même temps, tous ceux qui ont servi comme ministre dans son gouvernement se souviennent de lui comme d’un Premier ministre qui leur faisait confiance et leur accordait une grande latitude dans leur fonctionnement. Sinon, Vishnu Lutchmeenaraidoo n’aurait pas apporté sa contribution à la relance de l’économie et participé pleinement à ce qui a été qualifié de « miracle économique ».

Rama Sithanen, qui, lui aussi, a été ministre des Finances, en 1987, se réjouit de la liberté d’action et du soutien que lui a accordé sir Anerood Jugnauth comme Premier ministre. Steven Obeegadoo, qui a été ministre de l’Éducation, affirme également qu’il n’aurait sans doute pas réussi la réforme éducative sans le soutien d’Anerood Jugnauth. Ce dernier a été le moteur de la diversification économique, mais également de la modernité. C’est ainsi que profitant des terres obtenues d’Illovo, dans la région d’Ébène, il avait sollicité l’aide indienne, en l’occurrence le Premier ministre indien d’alors, Atal Bihari Vajpayee, en vue de la construction de la cybertour d’Ébène, permettant ainsi de jeter les bases de secteur des TIC et du secteur financier mauricien.

Le défunt sir Anerood Jugnauth était également très attaché au développement de Rodrigues. C’est sous son primeministership que Rodrigues a été la plus gâtée en termes d’infrastructures. Paul Bérenger et lui, en collaboration avec Serge Clair et les autres, ont introduit l’autonomie à Rodrigues. Aujourd’hui, l’île dispose de sa propre Assemblée régionale, dont les membres sont élus tous les cinq ans.

L’autre dossier qui lui tenait à cœur était celui des Chagos. Il a lutté sans relâche, tant sur le plan local qu’international, en vue de la rétrocession de l’archipel à Maurice. Malgré les fortes pressions exercées par les chancelleries diplomatiques britanniques et américaines, il n’a pas cédé et a réussi à porter le dossier devant la Cour internationale de justice pour un avis consultatif. Son intervention a été décisive pour que la grande majorité des juges se prononcent en faveur de la décolonisation et du départ au plus vite des occupants de l’archipel.

Le sens de la discipline, sa droiture, sa fermeté et la qualité de son travail auront permis à sir Anerood Jugnauth de faire un long chemin entre sa vie modeste, à Palma, où il allait pieds nus à l’école, jusqu’à son ascension à la plus haute responsabilité de l’État. Il restera toujours une source d’inspiration pour tous ceux qui souhaitent s’engager dans la vie politique. Adieu Bye Anerood !