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Amédée Darga, directeur général de Straconsult, : « Le pays a besoin d’hommes d’État, pas de politiciens »

Amédée Darga est un observateur politique, économique et social avisé, en sus d’avoir déjà occupé un fauteuil ministériel. Les sondages effectués par Afrobarometer, dont il est le représentant à Maurice, et mené sur différents aspects de la vie économique du pays, sont suivis avec intérêt. Dans l’interview qui suit, il dit constater que le pays passe par une crise économique et sociale doublée d’une crise de confiance dans les dirigeants.

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Il s’appesantit sur le fait qu’il s’agit là de l’expression de l’angoisse des Mauriciens. Il jette dans le même temps un regard critique sur la situation économique et politique du pays, et constate que « l’arrogance, l’intolérance, les multiples situations de corruption – sans que les coupables soient trouvés et punis –, le comportement souvent outrancier et dominer de la police, entre autres, sèment le trouble dans l’esprit du peuple ».

Aussi plaide-t-il pour que le gouvernement soit composé de ministres qui soient « des hommes d’État, et pas des politiciens », ainsi que des cadres « capables d’agir avec le souci de la performance, et non de leur survie et de leur enrichissement ».

La poussée de fièvre observée dans le pays est-elle, selon vous, symptomatique d’une crise plus profonde ?
Sans aucun doute. Il y a une crise du vécu économique et social, doublée d’une crise de confiance dans les dirigeants. Nous venons de terminer une enquête de terrain au mois de mars et nous allons publier les résultats bientôt. Cependant, selon l’enquête que nous avons effectuée sur le terrain fin 2020, et rendue publique en février 2021 (voir encadré plus loin), le chômage et la fourniture d’eau étaient parmi les trois problèmes les plus importants évoqués par les Mauriciens.
L’expression de l’angoisse et de la mauvaise humeur de la population ne date pas des manifestations de la semaine dernière. Il y a eu les inondations, d’où les manifestations à Chemin-Grenier et Plaine-Magnien. Mais aussi la très mauvaise gestion des municipalités, d’où les cris de colère à Vacoas. Et chaque fin de mois, quand les consommateurs vont faire leurs emplettes, c’est l’amertume.
Et puis l’arrogance, l’intolérance, les multiples situations de corruption, sans que les coupables soient trouvés et punis, voire le comportement souvent outrancier, dominer de la police. Tout cela sème le trouble dans l’esprit du peuple.

On parle d’approfondissement des inégalités dans le pays. Est-ce que l’agence Afrobarometer, dont vous êtes le représentant, a déjà effectué une étude sur la situation ?
C’est un fait que la pauvreté relative augmente. La pauvreté relative est définie comme étant 50% de la moyenne des revenus d’une famille ramenés à l’individu. Nous sommes à 10,3% de la population qui vivent en dessous de la barre de la pauvreté relative, soit 130 000 personnes. En outre, 26 200 autres vivent en dessous de la ligne de pauvreté de la classe moyenne inférieure. L’Income Gap Ratio, soit l’écart des revenus par rapport à la ligne de pauvreté relative, est resté à 24% durant les cinq dernières années.
Par ailleurs, le taux de chômage chez les jeunes était de 22,8% déjà avant la pandémie. On dénombre un total de 43 700 personnes en situation de sous-emploi, c’est-à-dire ayant un degré universitaire, mais dans un emploi en deçà de leurs qualifications. La vulnérabilité gagne la classe moyenne inférieure. Cette catégorie sociale vit très très mal le recul qu’elle est en train de subir dans son train de vie, dans les opportunités qu’elle est en train de perdre.

Quelle est la part de responsabilité du gouvernement actuel ? On parle de mauvaise gouvernance, de gaspillages, de corruption, de dépréciation, de problème de logements. Où se situe la vérité ?
Le gouvernement a avant tout la responsabilité de son incapacité à traduire dans la réalité de bons plans de développement des secteurs porteurs. Par exemple, l’investissement dans le secteur manufacturier est négligeable depuis quelques années, même en deçà de ce qu’il faut pour maintenir l’appareil productif.
L’Economic Development Board (EDB) se cantonne depuis des années dans la promotion de l’immobilier, pas dans les secteurs productifs. Très peu d’investissements dans le secteur agricole et agroalimentaire. L’économie bleue, elle, n’a jamais décollé, avec un ministère dans un état d’esprit misérabiliste. Le Cost of Doing Business a grandement augmenté.
Il est plus intéressant aujourd’hui d’investir dans les activités spéculatives que dans le productif. Même le secteur du Global Business souffre des incompétences institutionnelles. La décision du gouvernement de renvoyer le développement portuaire, déjà retardé de plusieurs années, est dramatique pour l’économie et le coût des importations par son implication sur la logistique et le potentiel non réalisé pour un secteur qui pourrait rapporter gros à notre économie. Il est incompréhensible que le gouvernement ne puisse pas se résoudre à faire aboutir le projet de l’Island Port sur la base d’un Finance, Build and Pperate avec une grosse pointure de la gestion portuaire de l’Asie. Cela pourrait nous apporter un gros flux de marchandises pour le régional. La réalité, c’est qu’aujourd’hui, les navires boudent Port-Louis.
Nous pouvions dire la même chose en ce qui concerne le service aérien. Air Mauritius a le potentiel pour développer une Air Cargo Strategy autonome dans le but de transformer Maurice en une plateforme aérienne régionale dans le domaine du transport des produits industriels. Bref, si le gouvernement faisait ce qu’il faut pour assurer une plus grande création de richesses et la création d’opportunités d’investissements, les pratiques malsaines tels que le gaspillage ou la corruption passeraient au second plan des préoccupations de la population.
Il est salutaire qu’enfin un représentant du secteur touristique, Gilbert Espitalier-Noël, Chief Executive Officer du groupe New Mauritius Hotels (NMH), prône une nouvelle approche de développement pour le secteur touristique. Une approche qui se focalise sur plus de recettes du tourisme avec le même volume de visiteurs d’avant la crise.

L’opposition affirme qu’on ne peut pas tout mettre sur le dos de la pandémie et de la guerre russo-ukrainienne. Est-ce que vous partagez cet avis ?
Les facteurs externes, notamment la pandémie, le coût de la logistique pour acheminer les marchandises jusqu’à Maurice et la guerre russo-ukrainienne, ont certes un impact considérable sur notre situation économique, mais cela fait ressortir aussi les faiblesses structurelles de notre économie. Des faiblesses qui existaient avant la pandémie et qui ont été aggravées par ces facteurs externes.
La trajectoire de croissance du pays était déjà en situation de fragilité avant le Covid. La croissance était fondée sur la consommation domestique et le développement immobilier, bref sur des secteurs non productifs. Il y a peu d’investissements dans les secteurs productifs et producteurs de richesses pour le pays. La compétitivité des exportations a baissé. On rafistole. On déprécie la roupie, une façon artificielle de booster la compétitivité de ces exportations, mais qui en retour fait augmenter les prix à l’importation.

L’importation des produits pétroliers pèse lourd dans le déficit commercial. Jusqu’à quel point peut-on réduire notre dépendance aux énergies fossiles pour produire des énergies durables et renouvelables ?
Le gouvernement a annoncé son objectif à l’effet que 60% de la couverture énergétique de notre pays soit à partir de sources d’énergies vertes d’ici 2030. Autrement dit, dans huit ans. Nous en sommes a environ 30% à ce jour. Pas mal. C’est un domaine où le gouvernement va dans la bonne direction.
L’Energy Efficiency Management Office (EEMO), une institution très discrète, mais très efficace, fait un excellent travail. Faut-il encore que le gouvernement agisse concrètement avec des mesures et des incitations, tant pour améliorer l’efficience énergétique au niveau de la consommation que pour soutenir financièrement l’effort des entreprises énergivores à passer au vert autant que possible.
À ce propos, le gouvernement devrait prêter une oreille attentive à la demande de la MEXA en vue de la création d’un Renewable Energy Investment Framework pour le secteur industriel. Cette instance devrait permettre aux opérateurs de devenir plus autonomes en ce qui concerne l’électricité et d’avoir accès au Grid national. Un tel projet permettrait non seulement de réaliser des économies en devises étrangères, mais également de générer des investissements locaux de plus de Rs 6 milliards.

Nos marchés traditionnels sont également secoués par la crise économique. Est-ce que les nouveaux marchés africains sont suffisamment explorés ?
Le pays bénéficie d’un accès préférentiel à presque cinq milliards de consommateurs de par les accords de commerce négociés avec la Chine, l’Inde, la Turquie, l’Europe, le COMESA et la SADC, entre autres. Mais nous ne pouvons pas en profiter, car nous avons un grand déficit de Supply Side Capacity. Cela pour les raisons expliquées plus tôt. Nous n’incitons pas les Mauriciens et les sociétés étrangères à investir dans les secteurs productifs. Le défi du gouvernement est simple : réaliser un nouveau boom économique rapidement. Pour cela, il faut des ministres qui soient des hommes d’État, et pas des politiciens, et des cadres qui sont capables d’agir dans le souci de la performance, et non de leur survie et de leur enrichissement.

Vous insistez sur l’importance d’avoir des hommes d’Etat, et non des politiciens. Que comprenez-vous par cela ?
L’Establishment politique, avec les quatre leaders traditionnels, a depuis trop longtemps eu un discours très politicien et une démarche focalisée davantage sur l’intérêt à court terme de la prise du pouvoir que sur les grands enjeux du pays et la nécessité de travailler pour les réformes profondes et la redynamisation de l’économie et de la croissance.
Il y a malheureusement un pourrissement des appareils essentiels de l’Etat et des institutions fondamentales, ce qui est la conséquence non pas d’un gouvernement, mais d’une succession de gouvernements. À titre d’exemple, la situation de faible productivité et de faible performance de la Cargo Handling Corporation, qui a une incidence néfaste sur la desserte de Maurice par les lignes maritimes, et en conséquence, le coût du fret, est le résultat de la démarche d’un ancien ministre qui n’a jamais voulu entamer de réformes pour des raisons de capital électoral. On ne peut faire passer l’intérêt personnel avant l’intérêt du pays.

Vous avez émis cette semaine l’idée d’un gouvernement d’unité nationale, malgré la réticence des principaux partis de l’opposition. Est-ce une proposition réaliste ?
La question n’est pas d’être réaliste, mais plutôt de savoir ce qu’il faut pour le pays. Aucun parti ne peut se targuer d’avoir le monopole des compétences. Il y a certes quelques compétences au sein de chaque parti, mais aussi des compétences à l’extérieur. Si les leaders politiques sont vraiment des patriotes et veulent le meilleur pour notre pays, alors ils devraient faire l’impasse sur leur ego et leurs intérêts personnels, et accepter de se mettre ensemble pour que le pays en sorte gagnant.
J’ajouterais aussi qu’au moment où cette année il y a cette coïncidence entre la fête du Travail et la fête de l’Eid, qui portent en elles le symbole d’oublier les rancœurs, d’oublier les différences, et de se rassembler, j’émets le souhait que ce rassemblement se fasse et que les responsables syndicaux, surtout du secteur public, cessent de se cantonner dans les revendications toujours croissantes de l’accumulation de petits intérêts, et donnent de la voix aussi pour aider à redresser les travers dans la fonction publique.


Lors de la publication, le 10 février 2021, d’un sondage d’Afrobarometer, réalisé en novembre 2020 sur différents thèmes (la direction du pays, la situation économique, les préoccupations les plus importantes, ainsi que la performance du gouvernement), Amédée Darga avait constaté que les Mauriciens ont des problèmes existentiels immédiats. Il avait à cette occasion observé que, malgré ce qui se dégage généralement dans le pays, la corruption n’est pas la préoccupation la plus importante des gens.

En effet, 60% des sondés s’étaient dits d’avis que le plus gros problème auquel fait face le pays est le chômage. 46% des personnes interrogées considéraient que la criminalité ainsi que la sécurité des Mauriciens sont parmi les plus grosses inquiétudes du pays, alors que 25% des sondés pensaient que c’est la fourniture d’eau qui demeure le plus gros problème. En ce qu’il s’agit de la corruption, ils n’étaient alors que 19% à estimer qu’il s’agit d’un problème majeur à Maurice.
Le sondage avait ainsi révélé que le problème du chômage préoccupait le plus les plus jeunes. Ces derniers se disaient ainsi les plus inquiets, et cette inquiétude s’est surtout manifestée auprès de ceux âgés entre 36 et 45 ans.
En ce qu’il s’agit de la sécurité, cet item était une préoccupation importante dans les régions rurales, puisque 54% des personnes vivant dans les villages se disaient les plus tracassés, contre 36% dans les régions urbaines.
Quant à la situation de la fourniture d’eau, elle suscitait déjà aussi plus de soucis dans les régions rurales. 30% des sondés habitant les villages avaient exprimé leurs appréhensions à ce sujet, contre 17% dans les régions urbaines.

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