NIRMAL K.BETCHOO

Jadis, les Mauriciens entendaient souvent le slogan politique « Anou Protez Nou Montagn » utilisé aux fins partisanes. Cela eut un effet domino sur les gens, qui se disaient outrés par des propos aussi acerbes pensant que chaque communauté serait condamnée à vivre dans des clivages en un pays multiculturel. L’expression fut, bien sûr, utilisée au sens figuré car la montagne fut calquée sur la mythologie hindoue, le Ramayana, – Dieu Hanuman avait transporté une montagne tout en s’envolant de l’enfer des ‘Lankas’, lieu gouverné par Rawan, le méchant personnage. Avec le temps, ce slogan a perdu de sa portée mais nous rappelle ces arguments de division ne servant pas l’unité dans notre pays.

Or, ces jours-ci, on s’approche du sens littéraire du terme car un projet immobilier vient prendre forme au pied de la colline de la Tourelle de Tamarin. En ce moment, un terrain de vingt-cinq arpents jouxtant la colline vient d’être déblayé, épierré, et aussi transformé en terrasse pour accommoder une vingtaine de villas pour étrangers et Mauriciens, dans un cadre dit luxuriant, selon les promoteurs. Comme tout plan de marketing, les constructions seront intégrées dans cet environnement et cela ajouterait de la valeur à la colline et la région avoisinante.

Le littoral ouest

Nous n’allons pas faire un exposé du développement foncier sur le territoire mauricien pour étaler la bétonisation de notre pays, toujours considéré comme un paradis aux yeux du monde.  Le littoral ouest du pays est le dernier à connaître le développement mais semble s’engloutir de béton avec des projets faramineux qui urbanisent un district relativement désert et autrefois sous-développé.

Chaque endroit de l’Ouest est rempli de surprises avec un cachet particulier. On parle de la Terre des Sept Couleurs, de Chamarel, de Tamarin, du Morne, de Case Noyale, ou encore du lagon émeraude de Flic-en-Flac, autant pour dire l’importance touristique de cette partie de l’île. Étant le district le plus aride du pays, l’Ouest se distingue aussi par ses marais salants uniques qui produisent notre fleur de sel connu comme ‘disel boeuf’ ayant une valeur nutritive plus élevée que le sel importé. Bref, l’Ouest reste toujours mystique si l’on se rappelle des lieux exotiques.

C’est quoi une tourelle ?

Revenons à cette belle tourelle que l’on veut façonner avec nos pelleteuses pour y ajouter un cachet particulier pour l’immobilier.  Le dictionnaire définit une tourelle comme une structure conique qui émerge d’une base et forme ainsi une tour. Empruntée d’un terme mathématique décrivant une icône, la Tourelle du Tamarin reste particulière avec une seule colline. Son isolement topographique et sa forme retiennent l’attention de tout visiteur de ces lieux.

Aujourd’hui, cette colline à la forme unique se voit incisée dans sa structure pour abriter des villas construites sur pilotis. Elle donne droit à une construction de luxe; est-ce si indispensable économiquement pour notre pays? L’argument qui fait tiquer est évidemment son aspect économique qui sacrifie d’autres choix tels que le calme d’un lieu, la beauté sauvage et vierge d’un endroit ou encore son positionnement géographique.

Le pays en souffre

L’Ile Maurice souffre depuis presque une trentaine d’années en termes de développement et d’accaparement de son littoral. Le festival de la terre dans les années 80 invita la diaspora mauricienne, relativement nantie, à acquérir des campements pieds dans l’eau sur le littoral en général. Le prix des terres prit l’ascenseur. Le développement foncier, lié à l’industrie de la construction, bétonne désormais le pays très facilement avec une logistique donnant droit à des mégaprojets qui déblayent en un tournemain des endroits sauvages avec une forestation endémique. Des terrains rocailleux, avec vue sur mer, sont comblés à l’aide de pelleteuses et de grues pour faire place à des hôtels ou des campements qui surplombent des plages artificielles comblées par le dragage du sable du lagon.

Beaucoup d’endroits sont barricadés ou clôturés augmentant sensiblement l’appropriation de la terre et sa « privatisation ». L’enseigne ‘No Trespassing’ est légion qui, selon la loi, incriminerait tout contrevenant.

Auparavant, compte tenu des plages, plus tard des terres en friche, et aujourd’hui, des terrains escarpés, l’île se privatise pour une poignée de fortunés. Ceci est viable économiquement sans trop penser au long terme, mais peu viable d’une perspective sociale.

Philosophie chazalienne et Lettre pastorale

Au regard du bien commun, on peut se référer à la belle philosophie chazalienne dans « La Lémurie et ses montagnes ». L’auteur écrit : « Les montagnes éloignées, inaccessibles, souvent volcaniques, étranges ou sinistres, toujours majestueuses, sortent de l’ordinaire et, dès lors portent en elles la puissance du ‘tout autre’. » Un texte tout en splendeur exprimant l’aspect mystique de nos collines.

Par ailleurs, on peut se référer à la récente Lettre pastorale du Cardinal Piat – qui se focalise sur le bien commun.  Bien souvent, avec la privatisation, cette belle richesse s’envole. Des fois, suivant une telle ampleur, on se pose la question si nos petits élèves du cycle d’éducation primaire devraient apprendre par cœur le nom des collines déjà « privatisées » et inaccessibles au public…

Dans le nord, par exemple, Mont Piton, The Mount et Forbach sont déjà clôturées ou mieux… abritent des villas. On reconnaît à peine la forme originelle de certaines collines. Alors pourquoi apprendre et mémoriser les noms de notre patrimoine, qui deviendra un jour en partie le bien des autres et non le bien commun ?

Des fois, en comparant Maurice à l’île sœur où tout Cirque ou falaise invite le visiteur à s’arrêter, contempler et admirer des panoramas uniques, on se demande si l’accaparement des ‘Pas géométriques’ met en péril notre patrimoine écologique et culturel aux enjeux économiques si chers pour un pays industrialisé comme le nôtre.