DR KHALIL ELAHEE

L’histoire retiendra que c’est votre Gouvernement qui a décidé de la fin du charbon et de porter à 60% la part des énergies renouvelables dans la production électrique d’ici à 2030. Toutefois, cette mesure exige que vous interveniez maintenant afin que cet engagement ne soit pas un vœu pieux, et que notre avenir énergétique ne soit accaparé par quelques-uns au détriment de la population. Nous pouvons relever 7 points qui indiquent qu’il est impératif d’agir urgemment au plus haut niveau de l’État.

1.Dans huit ans environ, substituer le charbon – qui représente 40% de nos besoins pour le secteur électrique – est possible si nous nous tournons vers la bioénergie. La solution facile, dans l’intérêt de quelques-uns si vous n’agissez pas, serait l’importation de la biomasse, voire de biocarburants. Avec la dépréciation de la roupie et le besoin de résilience face à la COVID-19, une telle politique mènera à une hausse généralisée des coûts, ceux de l’énergie, de la production et de la vie. Le risque d’un effondrement économique et social est significatif. De l’Afrique du Sud jusqu’en Haïti en passant par le Liban, le Nigeria, le Pakistan et Madagascar, nous avons vu des  dysfonctionnements s’amplifier sur fond de crises énergétiques.

2. La solution la plus équitable, durable et même économique est de Démocratiser, Décentraliser, Digitaliser et Décarboner les systèmes énergétiques. Elle est la plus simple s’il y a une synergie en toute transparence des secteurs public et privé, et de la société civile. Les études sur la transition énergétique démontrent le rôle vital d’un leadership visionnaire, le vôtre d’abord, tout en misant sur une nécessaire Délocalisation, Déconcentration et Decompléxification de la prise des décisions. Une Assise des Énergies Durables est souhaitable afin de définir un consensus sur une loi-cadre, une Sustainable Energy Act à l’instar de tous les pays qui se sont embarqués sur la voie d’une radicale transition énergétique.

3. Votre intervention est requise afin que nous ne sortions pas d’un lock-in charbon, évitant de justesse un lock-in LNG (gaz naturel liquéfié), pour finalement finir dans un lock-in bioénergie importée. Même si cette dernière peut être verte, ce qui reste à confirmer par des analyses de cycle de vie, elle aura un impact financier catastrophique sur la grande majorité de la population. Les amendements récents du Finance Bill à  l’Utility Regulatory Act (URA) ouvrent la voie à des abus. Dans le même souffle, l’exemption de certains projets des exigences du Public Procurement Act est dangereuse. Il semble que le scandale St-Louis n’ait pas servi à tirer les leçons en matière de bonne gouvernance énergétique.

4. Le CEB vient de lancer deux requêtes pour des propositions d’achat d’électricité à partir de fermes photovoltaïques ou éoliennes qui sont ‘utility-scale’. Pourquoi favorise-t-on encore quelques grands producteurs du privé au lieu d’une multitude de foyers domestiques, de petites entreprises, de coopératives agri-solaire, le recours au « crowd-funding » ou encore n’investit pas le Gouvernement directement à travers le CEB dans ce secteur si porteur et stratégique?  Y aurait-il des promoteurs qui attendent dans les couloirs pour tirer profit à eux seuls de la démarche d’éliminer le charbon ?

5. La maîtrise de la demande par le biais de mesures concrètes du management de l’énergie a été trop souvent ignorée. Combien de fois n’a-t-on pas crié au loup invoquant la menace du « black-out » en vue de justifier l’achat en toute urgence de moteurs ou de turbines carburant aux énergies fossiles importées ? Les économies d’énergie et l’efficacité énergétique forment les « negawatts », notre source d’énergie la plus propre, disponible et bon marché.

Il faut que votre Gouvernement relance le projet durable de climatisation à partir de l’eau froide de l’océan. Tout comme il faut un plan d’ensemble pour promouvoir davantage le transport électrique vert, en harmonie avec le Metro-Express alimenté avec de l’énergie propre uniquement. Combien de temps accepterons-nous d’avoir des « smart cities » qui n’ont aucun réseau intelligent ou qui ne sont pas construites selon les normes des bâtiments à énergie positive ? À travers le concept du management de l’énergie, il y a l’opportunité d’un florissant secteur des services et des industries des énergies durables. La dimension indianocéanique et africaine d’une telle initiative ne peut que renforcer notre résilience régionale à l’ère post-COVID19.

6. L’expérience internationale, réunionnaise surtout, nous est cruciale pour ne pas faire les erreurs d’ailleurs. Malgré tout le soutien et l’encadrement métropolitain et européen, l’île sœur n’atteindra pas l’autonomie énergétique comme initialement prévue en 2025, même pas d’ici à 2030. Déjà leur objectif de 60% de renouvelables, comme nous en 2030 pour l’électricité, se heurte à maints obstacles. Un des problèmes aurait été le manque d’intégration avec les autres politiques du développement durable. Ensuite, il semble que certains ont confondu autonomie et verdissement du paysage énergétique. Il faut aussi assurer la capacité des bénéficiaires de projets à pérenniser les initiatives proposées, financièrement et autrement.

7. Au sein de notre République, incluant Rodrigues et Agalega qui peuvent atteindre l’autonomie en énergies durables locales plus tôt que Maurice, une approche holistique interdisciplinaire est requise. Il est indispensable d’intégrer dans le plan d’action énergétique le secteur de la mobilité avec le Metro-Express et le travail/l’éducation à distance car le transport représente toujours la moitié de nos besoins en énergie. Depuis des décennies nous exportons notre bioéthanol au lieu de s’en servir localement. Cette révolution énergétique que nous attendons touchera aussi tant d’autres filières : l’aménagement du territoire et les nouvelles constructions, le tourisme post-COVID-19, la gestion des déchets, l’agriculture durable y compris l’industrie cannière, les infrastructures comme le port et l’aéroport ou encore l’industrie océanique.

Tout en servant d’outil pour atténuer les impacts du changement climatique, et pour s’y adapter, le management de notre énergie peut être un pilier de « l’économie de la vie » qui était mentionnée dans le premier Budget de votre présent mandat. Ce terme a disparu dans le dernier exercice budgétaire pour faire la place à « l’industrie des énergies vertes ». Votre intervention peut permettre que cette dernière ne connaisse pas le même sort…