Donella et Dennis Meadows, tout comme Jorgen Randers et William W. Behrens III, auteurs du fameux ouvrage commandité par le Club de Rome, Les Limites de la Croissance, l’avaient compris dès 1972 et, déjà avant eux, des générations d’hommes et de femmes empreints d’un minimum de logique ou aux prises à des problèmes plus immédiats : on ne peut indéfiniment arracher plus à la Terre qu’elle ne peut produire. Ou, en d’autres termes, que la croissance ne peut être éternelle avec des ressources de plus en plus limitées. Pour s’en convaincre, prenons l’exemple d’un agriculteur qui dispose d’une certaine superficie cultivable. Il aura beau planter toujours plus, arrivera forcément le moment où il manquera d’espace. Sans compter que ses plantations ne pourront croître à une vitesse exponentielle, même boostées aux intrants chimiques.

Par nature, l’agriculteur comprend donc intrinsèquement la formule de Dennis Meadows et consorts : dans un monde fini (dans le cas présent, ses terres), la croissance ne peut être infinie.

Étant par conséquent admis que la croissance est le problème de tous nos maux – du réchauffement climatique à la Covid, en passant par la perte de la biodiversité –, par effet antagonique, la décroissance s’impose donc naturellement comme « la » solution la plus pertinente. Pour autant, si l’idée est séduisante sur le papier, la mettre en pratique apparaît rapidement comme un challenge insurmontable, et ce, pour des raisons diverses. À commencer par le fait que toute notre structure économique est fondée sur la croissance. Sans elle, la production à l’échelle mondiale se retrouve à l’arrêt, et avec elle la distribution. Les marchés s’effondrent, des crises sociales éclatent, les économies s’écroulent, et avec elles des gouvernements entiers.

Les garde-fous sociaux disparaissent, les facilités aussi, et les lois n’ont plus court. Bref, c’est le chaos généralisé, l’effondrement.

Ce phénomène se retrouve aussi au niveau des individus, nourris au biberon au smartphone, à l’Internet et à autant de facilités, technologiques et autres, tout aussi gourmandes en ressources. Aussi, la seule voie à la décroissance se résume-t-elle désormais à « faire mieux avec moins ». Oui, mais comment faire ? Non seulement les solutions manquent, mais quand bien même nous les aurions viendrait alors inexorablement le temps de se poser la question de savoir si leur application suffirait à éviter de nous prendre le mur de face. Une question à laquelle nous avons hélas déjà la réponse : non, cela ne suffira pas !

Et ce, tout simplement parce qu’il est trop tard.
La décroissance, pourtant, aurait été une solution viable si le monde n’avait pas été si réfractaire aux conclusions du rapport Meadows, il y a un demi-siècle donc. En 50 ans, nous aurions en effet largement eu le temps d’inverser la tendance grâce à une décélération « silencieuse », car à peine perceptible. Un peu à la manière d’un fumeur limitant lentement sa dose de nicotine jour après jour. Sauf que 50 ans se sont écoulés avant que l’on ne comprenne que l’on a raté cet important carrefour de notre histoire industrielle. Autant dire que le chemin de la décroissance, aujourd’hui, n’est plus vraiment une option, entre autres si l’on veut éviter l’apocalypse climatique.

Du coup, que nous reste-t-il ? Nos yeux pour pleurer ? Certainement. Mais au-delà de ça, d’autres sorties s’offrent à nous, certes moins nombreuses et, surtout, plus « douloureuses », pour autant que toute idée de sacrifice soit associée à la douleur bien entendu. Car c’est bien de sacrifices qu’il est question, la meilleure alternative étant d’adopter un virage à 180°. On l’a compris : cette fois, plus question de décroissance, mais de changement total de paradigme économique, et donc sociétal.

En devenant autonomes, en s’organisant en microsociétés, en produisant et en consommant local, en transformant nos dernières réserves d’or noir en réserves d’or vert, autrement dit en éoliennes, en usines solaires, etc. En arrêtant la culture et l’élevage intensifs, et donc de déboiser. En vivant en harmonie avec le reste du vivant. Et la liste pourrait continuer ainsi. Bref, en désapprenant tout ce que l’on nous a enseigné pour n’en conserver que l’essentiel. Autant dire un effort intellectuel et culturel si colossal pour les con(fort)sommateurs que nous sommes qu’il appartient encore à l’ordre de la pure utopie.

Michel Jourdan