L’autosuffisance alimentaire est revenue avec force ces jours-ci dans les débats politiques et économiques dans le cadre du ‘lockdown’ en raison de la pandémie de Covid-19. Nous avons interrogé Arnaud D’Unienville, Chief Operations Officer en matière d’opérations agricoles à Alteo. Il observe que « l’autosuffisance alimentaire, à proprement parler, est impossible mais qu’il est toutefois possible de créer une industrie agricole qui répond en grande partie aux besoins alimentaires du pays ».

L’autosuffisance alimentaire est-elle possible à Maurice ?

L’autosuffisance alimentaire à 100% est difficile à Maurice, voire impossible, pour plusieurs raisons. Il est tout à fait possible pour chaque habitant de l’île de planter son petit potager à la maison, avec des légumes de saison pour répondre à une partie de ses besoins. Mais pour que le pays soit totalement autosuffisant, il faudrait une agriculture à grande échelle avec, par exemple, de grandes superficies dédiées à des rizières afin de fournir le riz consommé par une très importante partie de la population, de vastes champs de blé pour produire de la farine et de quoi nourrir le cheptel, entre autres. Sans compter les usines de transformation et de conditionnement pour ces produits qui deviendront des matières premières. Non, l’autosuffisance à 100% est quasi impossible à Maurice. Par contre, nous pouvons tout à fait, en mettant en place les bonnes structures, créer une industrie agricole qui répond à une grande partie des besoins alimentaires du pays, nous rendant moins dépendants de l’importation surtout pour les produits de base (hors riz et farine), notamment les pommes de terre, les oignons ou encore certains fruits et légumes. Quand nous parlons de « bonnes structures », nous voulons dire mettre en place un processus sophistiqué de planification de toute la production agricole annuelle du pays. Cette planification devra reposer sur une connaissance précise de la demande découlant d’études du marché local. Une telle organisation est cruciale afin de permettre à tout producteur de savoir que son produit trouvera demandeur à des prix raisonnables et que son activité sera profitable. Pour être plus précis, le marché doit être structuré pour que chaque producteur y trouve son compte et fasse des bénéfices. C’est la seule manière d’encourager les producteurs, et ce n’est pas forcément le cas aujourd’hui puisque ce sont principalement les quelques intermédiaires qui se font le plus gros de la marge. Il est également indispensable que cette production ait la priorité sur toute importation afin de protéger les producteurs locaux, même si certains produits coûteront alors plus cher.

Pourquoi cette question n’a-t-elle pas suscité un grand intérêt jusqu’ici ?
C’est dans l’adversité que nous découvrons nos lacunes. La question de l’autosuffisance alimentaire se pose depuis de nombreuses années déjà, et plusieurs acteurs de l’agriculture et de la société civile se sont penchés sur le sujet et ont milité en sa faveur. Mais quand tout va « bien », que tout fonctionne « normalement », la nécessité de l’autosuffisance reste théorique et n’intéresse donc qu’une petite partie de la population. Il aura fallu la crise du COVID-19, en particulier le couvre-feu sanitaire et la fermeture des frontières, pour que l’ensemble de la population réalise la dépendance de notre pays sur les réseaux d’importation et de distribution. La situation actuelle est une opportunité pour nous d’apprendre des erreurs du passé et d’identifier les lacunes dans notre mode de fonctionnement, et je pense que c’est ce que bon nombre de personnes font en ce moment. C’est ce qui ramène forcément la question de l’autosuffisance alimentaire au premier plan. Par ailleurs, il est aussi important de faire ressortir que la mondialisation a eu un effet néfaste sur le secteur. En effet, certains produits importés de pays disposant d’importantes économies d’échelle sont vendus moins cher que ceux de producteurs locaux, ce qui a forcément découragé les producteurs locaux. Finalement, la question de transformation et de stockage de la production locale se pose, puisque le pays ne dispose pas encore d’infrastructures permettant le stockage à long terme d’une quantité suffisante de produits pour assurer l’autosuffisance. À titre d’exemple, les 18 000 tonnes de pommes de terre produites localement entre juin et décembre ne sont stockées et écoulées que jusqu’en février. La demande de mars à juin dépend, elle, de l’importation.

Comment intéresser les planteurs, en particulier les jeunes, à se lancer dans la production alimentaire ? Est-ce rentable ?
C’est un fait que beaucoup de nos agriculteurs ont un certain âge, beaucoup ayant hérité de leur métier et leur amour pour la terre de leurs parents ou grands-parents. Mais bon nombre d’entre eux rechignent aujourd’hui à passer le bâton à leurs enfants puisqu’ils aspirent à un avenir différent pour ces derniers, loin des champs et des travaux manuels. Au-delà de ça, il est vrai que beaucoup de jeunes ne s’intéressent pas à l’agriculture, préférant des métiers plus « modernes » puisqu’ils ont une vision de l’agriculture qui est celle de nos grands-parents, justement. Pour les intéresser, et changer aussi l’opinion générale du métier de planteur et d’agriculteur, il est nécessaire de moderniser le secteur, notamment à travers la mécanisation. Chez Alteo, par exemple, nous avons mécanisé notre production de pommes de terre et avons récemment planté mécaniquement plusieurs dizaines d’hectares à Mon-Loisir. Au-delà de résoudre le problème de main-d’œuvre, la mécanisation permettrait d’intéresser les jeunes, férus de nouvelles technologies, mais aussi de développer de nouveaux métiers dans la mécanique de pointe, la robotique ou même l’intelligence artificielle. À Maurice, il reste beaucoup à faire sur le développement de grands vergers, dont l’entretien et la récolte devront être mécanisés. Plus loin dans la chaîne, la transformation et le stockage de cette production doivent aussi être pris en compte. Mais tout cela a un coût, et toute réflexion autour de l’agriculture de demain doit inclure ces investissements pour que le jeu en vaille la chandelle. L’apport de l’État est aussi non-négligeable car une subvention pour l’achat d’équipements, l’annulation de la TVA sur les équipements de mécanisation agricoles ou encore le subventionnement de l’électricité pour faire baisser le coût de l’irrigation à grande échelle, par exemple, encourageraient forcément plus d’intérêt pour le secteur.

Cela nécessite-t-il une formation particulière ou des investissements considérables ?
Créer son potager chez soi et planter quelques légumes pour répondre aux besoins de sa petite famille ne nécessitent ni de grands investissements, ni de connaissances agronomiques avancées. D’ailleurs, nous devrions tous être encouragés à le faire, ne serait-ce que parce que cela ne coûte rien si ce n’est un peu d’effort et d’attention. Par contre, l’agriculture à grande échelle demande, elle, une expertise et des investissements qui varient, dépendant de ce que l’on veut produire et de la méthode utilisée, et il est indispensable de former et d’encourager les jeunes à devenir des entrepreneurs dans ce domaine. Mais, au final, le nerf de la guerre pour la rentabilité et donc la pérennité du secteur, c’est la productivité, puisqu’une agriculture de subsistance ne fera pas long feu. Or la productivité dans l’agriculture moderne veut dire la mécanisation de toutes les étapes de production. Cela demande des terres de qualité – qui peuvent accueillir des machines, souvent de l’irrigation pour des rendements de qualité et la possibilité de transformation des produits. Cette transformation est d’ailleurs une étape essentielle pour prolonger la durée de vie des produits, pour créer de la valeur ajoutée et ne pas se retrouver face aux aléas des foires de produits frais. Or, elle demande généralement des bâtiments et équipements onéreux, style chambres froides.

Dispose-t-on de la main-d’œuvre nécessaire ?
L’industrie agricole souffre d’un manque cruel de main-d’œuvre et, lorsque celle-ci est disponible, son prix peut faire grimper le coût de production. Il y a deux solutions à cette problématique et les deux sont étudiées à Maurice. La première est la mécanisation et la seconde est l’importation de la main-d’œuvre étrangère, comme pour l’industrie textile et la construction. Chez Alteo, nous nous penchons plus vers la première option.

Nous importons beaucoup de légumes en sachets ou en boîtes. Peut-on envisager une industrie de « food processing » pour le marché local et pour l’exportation ?
Si le pays se lance dans la production agricole à grande échelle, une industrie de la transformation et du conditionnement est essentielle pour assurer une plus longue durée de vie aux produits et ainsi maximiser leur rentabilité. Là encore, d’importants investissements seront nécessaires et, pour rentabiliser cette production, elle devra correspondre à la demande du marché local et être protégée des produits importés. Pour ce qui est de l’exportation, nous n’en sommes pas encore là et nous voyons, avec le sucre local, les difficultés pour un petit producteur comme Maurice de faire concurrence à de grands pays producteurs. Cela étant dit, si nous arrivons à produire quelque chose de qualité à bas prix et que nous trouvons preneur à l’étranger, pourquoi pas ? C’est un peu déjà le cas, avec la production locale d’ananas, par exemple. Cela étant dit, une production à grande échelle pour l’export dépendra des subventions de l’État pour faire baisser les coûts à l’exportation, sans compter que nous sommes géographiquement très éloignés de nos marchés principaux.

Quelles sont les incitations que vous aimeriez voir dans le budget ?
La première chose serait la mise en place d’un registre ou d’un système de recensement des planteurs et de la production locale permettant de savoir précisément qui produit quoi, en quelle quantité et quand. Seul un système de ce genre permettra aux producteurs de connaître avec précision la production locale et de planifier leur propre production pour qu’elle corresponde aux besoins locaux, pour que le consommateur n’ait plus de « pénuries » qui font mal à son porte-monnaie et que le planteur ne se retrouve pas à devoir brader ses prix parce que le marché est inondé d’un seul et même produit. Il faudra aussi des « incentives » pour que le planteur produise ce qui a été planifié plutôt que de favoriser des fruits ou légumes plus « rentables » à court terme. Par ailleurs, des mesures d’aides aux planteurs de toute taille seraient les bienvenues afin de faire croître la superficie sous culture et de décourager l’abandon des terres – il est en effet dupe de croire que les grands propriétaires peuvent produire facilement et à bon prix. Si c’était vrai, ils l’auraient fait depuis longtemps ! Ainsi, certaines lois doivent être revues pour encourager les producteurs locaux et leur permettre de réduire leurs coûts en employant moins et en mécanisant ou en automatisant leurs productions. Il faudrait également que l’État aide et protège les producteurs locaux, en subventionnant l’achat de certains équipements, en fixant les prix sur certains produits, ou en limitant l’importation abusive par exemple. La recherche et l’assistance aux producteurs doivent également aller au-delà du FAREI ou du MSIRI afin d’apporter une aide plus pointue aux producteurs. Finalement, il est indispensable d’accélérer le processus de remplacement de certains produits phytosanitaires qui sont enlevés du marché.