PAUL REVEIL

Avant de proposer quelques solutions en vue d’atténuer les effets de la marée noire, il serait mieux d’évoquer les conséquences potentielles sur notre environnement, notre économie et notre société.

Conséquences environnementales

En général, une marée noire peut affecter la vie animale et végétale de deux manières ; avec l’huile propagée à la surface de l’eau et/ou avec les techniques de nettoyage par la suite.

i) La vie animale et végétale

Sachant que le vraquier, transportant 3800 tonnes d’huile lourde et 200 tonnes de diesel, a fait naufrage sur les récifs de Pointe-d’Esny, le fioul (de plus de 1000 tonnes) qui s’est écoulé a été emporté par la vitesse des vagues – engendrée par les vents intenses de direction nord-ouest — jusqu’à Quatre-Soeurs, couvrant une superficie de quelque 130 km². Cette surface lagunaire comprend plusieurs îlots – l’île-aux-Aigrettes, par exemple, qui est non seulement une réserve naturelle depuis 1965, mais aussi une station de recherche scientifique, qui participe à la préservation des dernières parcelles de forêt côtière où résident quelques animaux endémiques et/ou menacés; le pigeon rose, le cardinal de Maurice, le coq des Bois, le lézard de Telfair, le Gecko de nuit, la tortue géante d’Aldabra… (1) – et entre autres le Blue Bay Marine Park, qui contient 72 espèces de poissons et 38 espèces de corail, notamment les Acroporas ayant une forme tabulaire en plaque horizontale, des Turbinaria (forme de turbines), des coraux de feu ou encore des coraux corne-de-cerf. Dans ce même endroit y réside aussi le Corail Cerveau, une richesse naturelle datant de plus de 1 000 ans !

Nous savons que le fioul d’une marée noire peut facilement pénétrer dans le plumage des oiseaux et la fourrure des mammifères, irritant leur peau et augmentant leur vulnérabilité face aux changements de température. Ainsi, ils ont des risques accentués d’hypothermie et peuvent dans le pire des cas y laisser la vie. Cette nouvelle structure mélangée avec de l’hydrocarbure affecte la capacité d’isolation des animaux, car celle-ci ne piège plus l’air alentour, diminuant par effet domino leur flottabilité dans l’eau et, concernant les oiseaux, leur capacité à voler correctement. En outre, comme les oiseaux, par signe d’hygiène, aiment bien se lisser les plumes, la probabilité qu’ils injectent une partie de l’huile dans leur organisme interne reste élevée, résultant en de fortes perturbations digestives, de la diarrhée, des dommages au foie et à la destruction de globules rouges dans le sang. D’autre part, le diesel – faisant face à des propriétés physico-chimiques de l’érosion, en interagissant avec le vent et les vagues, peut dégager des vapeurs toxiques à base de benzène, toluène, naphtalène ou d’autres hydrocarbures aromatiques (2) qui peuvent s’oxyder dans l’atmosphère, formant ainsi de fines particules après leur évaporation – peut entrer dans l’animal par les voies respiratoires causant des problèmes aux poumons. Il y a aussi le fait que la forte odeur nauséabonde du fioul empêche certains animaux d’utiliser leur odorat pour retrouver leurs petits, aboutissant à des bébés orphelins qui ont des chances non-négligeables de mourir affamés. Finalement, la marée noire peut affecter les yeux d’un animal, le rendant aveugle et ainsi davantage susceptible d’être une proie facile pour les prédateurs.

D’autre part, le diesel, étant moins dense que l’eau, affecte particulièrement les micro-organismes à la surface, spécialement les planctons qui contribuent largement à l’équilibre de la biodiversité en étant un des éléments primaires de la chaîne alimentaire. La marée noire agit aussi comme une interface opaque qui diminue l’insolation dans les eaux marines, ayant pour conséquence un refroidissement du volume d’eau considéré, mais aussi une baisse dans le processus de photosynthèse des plantes, atténuant le taux d’oxygène dissous et augmentant la concentration de dioxyde de carbone dans ce même volume (3). Tout ceci engendre une baisse dans la diversité de la communauté maritime. En outre, l’acidification du domaine néritique étant intensifiée par la teneur en CO2, le taux de calcification s’affaiblit, notamment pour les tests calcaires (4), incluant les barrières de corail, qui sont des sources importantes d’habitation, de nourriture, et aussi de sécurité en servant de remparts qui affaiblissent l’ampleur des cyclones, des vents et des forts courants marins, empêchant ainsi une trop forte érosion de se produire sur nos terres.

De surcroît, si on parle des facteurs qui atténuent l’ampleur de l’érosion terrestre, il serait bien de mentionner les mangroves qui jouent un rôle prépondérant sur notre île, mais qui sont malheureusement très sensibles aux expositions de l’huile, notamment le diesel et le pétrole brut léger. De même, l’huile qui est moins érodée est plus susceptible d’endommager ces plantes qu’une huile ayant subi d’intenses érosions. Il y a deux façons principales par lesquelles la mangrove est affectée: premièrement par les effets physiques, en bloquant les pores – l’empêchant ainsi de poursuivre les processus biologiques habituels et les échanges avec l’environnement, résultant en une mort par suffocation, famine ou par une autre capacité physique atteinte tout en pouvant avoir une fonction physiologique normale – et deuxièmement par une intoxication interne. En effet, les molécules plus légères et celles étant composées d’hydrocarbures aromatiques sont aussi connues pour engendrer des dommages collatéraux aux membranes cellulaires des racines présentes en sub-surface affectant le transport d’ions (potassium, sodium…) dans le manglier. Celui-ci réagit par un jaunissement des feuilles puis une défoliation qui par la suite amène à tuer la plante. Des effets plus subtils peuvent se produire, comme les embranchements des pneumatophores (5), l’échec dans la germination, l’accroissement de la vitesse de mutation, et aussi celle de la sensibilité face aux autres conditions physico-chimiques environnantes. D’autre part, les organismes qui perforent des trous dans le sol (ex. Crabes, invertébrés…) augmentent la porosité de surface, permettant à l’huile de pénétrer en profondeur et de perpétuer dans les sédiments, exposant les plantes alentour à des relâchements chroniques de pétrole. Après quelques années, les effets que peuvent avoir certaines composantes toxiques, comme le naphtalène, sur les organismes vivants se verront; s’ils ne passent pas la vie, beaucoup d’entre eux auront des répercussions à la suite des mutations – par exemple, la vitesse cinématique de certains gastéropodes peut fortement diminuer. La décomposition des mangroves et celle de toute une biodiversité côtière peuvent causer une sévère érosion et une subsidence (6) des terres environnantes.

Voici un diagramme qui peut expliquer l’impact de la situation sur ce sujet (7).

Figure 1: Schéma illustrant les conséquences d’une marée noire sur une forêt de mangroves. Les routes principales mènent soit vers un rétablissement (à gauche) ou une perte permanente (à droite).

ii) La vie humaine

L’homme, étant aussi un mammifère, n’est nullement épargné des effets directs et indirects que peut provoquer une marée noire. De ce fait, il peut aussi subir des problèmes respiratoires à cause des substances volatiles émises dans l’atmosphère, qui peuvent être transportées sur des kilomètres, et de l’odeur répugnante, qui peut être un problème sévère si les résidents y sont continuellement exposés. En outre, qu’il soit en contact direct ou indirect avec le pétrole brut – en se baignant simplement dans l’eau contaminée, car même s’il n’y a plus de trace visible de fioul, il peut toujours y demeurer des contaminants dissous –, il peut y avoir non seulement une irritation, mais aussi une absorption des toxines par la peau dans le corps. D’autre part, certaines composantes de l’huile (comme les hydrocarbures polyaromatiques (8)) peuvent bio-s’accumuler en ayant une concentration qui devient plus importante au fur et à mesure que se poursuit la chaîne alimentaire. Ainsi, les êtres humains peuvent être des victimes de cette contamination itérative, touchant aussi ceux étant allochtones, si par mégarde ils consomment un quelconque aliment provenant de la région affectée.   

Conséquences économiques : les pêcheurs et les guides touristiques locaux. Nous avons vu plus haut que certaines particules d’huile peuvent bio-s’accumuler et s’inscrire dans la chaîne alimentaire, contaminant plusieurs espèces de poissons, et empêchant ainsi les pêcheurs à exercer leur métier pour un temps qui peut s’avérer très long – des années selon la quantité de fioul déversé. D’autant plus que nous vivons dans un monde où la consommation est à son zénith, et une solution pour lutter contre la faim est de promouvoir et valoriser les secteurs agroalimentaires primaires, comme l’agriculture, la pêche ou encore l’élevage, afin de favoriser une chaîne de production plus locale. Mais qu’en est-il si une de ces filières est affectée ? Que faire particulièrement pour ces familles dont leur gagne-pain est inextricablement lié à la pêche ? En outre, le métier d’autres personnes est atteint comme le guide touristique en bateau. Il y a là deux façons par lesquelles celui-ci peut subir directement les conséquences de la marée noire; premièrement par l’incapacité formelle de naviguer dans la zone restreinte pendant un laps de temps prescrit et deuxièmement par un manque de moyens pour finir le paiement du bateau qu’il a peut-être loué — ceci peut aussi être valable pour certains pêcheurs.

Les propriétés et ressources locales sont dépréciées. Dépendant du flot de pétrole brut qui a été dissipé dans la région, la valeur des propriétés locales peut fortement diminuer dû aux pollutions de l’eau, de l’air et de la terre. Ceci comprend les résidences, les restaurants, les écoles, les hôtels, les lieux de culte et dans notre cas, l’aéroport. Nous faisons face à un problème socio-économique, car oui, il y a une faille dans le fonds monétaire de l’île qui est étroitement dépendante du tourisme, mais il y a aussi et surtout la question de comment maintenir la stabilité de non seulement la santé des habitants de la région atteinte, mais aussi leurs activités liées à leur devoir d’état respectif. Un enfant, par exemple, ne peut être envoyé à l’école si l’état de l’air n’est pas conforme, ou nous ne pouvons rester inertes devant ceux qui ne peuvent exercer leur métier pleinement – ceci comprend aussi les restaurateurs, les hôtes d’accueil et certains commerçants à cause de la baisse de leur clientèle.

Conséquences sociales : face aux désastres environnementaux et à la précarité économique locale et nationale à cause de cet incident, il est facile d’être tenté d’accuser les responsables pour que justice soit faite. Effectivement, certaines personnes ont failli à leur devoir d’état; si elles se sentent visées, elles sont elles-mêmes leur propre juge. Cependant, si nous, Mauriciens, nous nous disons être « comme une seule nation, un seul peuple », nous reflétons donc l’image d’un seul corps avec plusieurs membres. Et si un membre a failli à son devoir, n’était-ce pas tout le corps qui est jugé pour la faute qu’un seul membre a commise ? De même, si un seul a manqué sa cible, nous avons tous échoué à l’épreuve. Ceci traduit que nous sommes tous responsables, directement ou indirectement, de l’événement chaotique qui s’est produit. Aussi, tout le corps ne peut déployer pleinement toutes ses fonctionnalités uniquement s’il y demeure une parfaite communication avec chacun des membres; ceci prouve que nous sommes plus forts lorsque nous sommes parfaitement unis. Il est humain d’avoir des avis contraires, des pensées divergentes, ainsi, ceci est normal d’avoir des conflits au sein du peuple, particulièrement lorsque celui-ci subit une souffrance visible commune. Cependant, que nous ne laissons pas la culpabilité, l’orgueil, la colère, ou la haine nous anéantir, car l’être humain ne se réduit pas aux sentiments d’un instant, mais il s’accomplit dans une vérité éternelle qui demeure en lui! Alors, apprenons ensemble à marcher, comme un seul corps; que celui qui a fauté, qu’il s’excuse sincèrement du mal causé, mais que celui qui n’a jamais fauté jette la première pierre… Apprenons ensemble à être un peuple uni.

À suivre…

Notes

(1) https://www.petitfute.com/v38227-mahebourg/c1173-visites-points-d-interet/c974-site-naturel/48187-ile-aux-aigrettes-mauritian-wildlife-foundation.html. (2) https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3528553/. (3) https://link.springer.com/article/10.1007/BF00015238. (4) Animaux utilisant du calcaire pour construire et/ou renouveler la structure de son squelette. (5) Racines aériennes des mangroves. (6) “Enfoncement lent de la croûte terrestre dans les fosses où s’accumulent de fortes épaisseurs de sédiments”, (Collas-Havard 1983). (7) Oil spills in mangroves, planning and response considerations, by National Oceanic and Atmospheric Administration, National Ocean Service, Office of Response and Restoration, September 2014, Chap. 2. (8) PAHs: Polyaromatic hydrocarbons.