FRANCK HATTENBERGER

En cette année 1986, je file sur mes 14 ans, l’âge où on se cherche des héros, pour répondre à ce criant besoin d’être, pour s’affirmer tel un futur homme fort, fier et puissant. Tous les soirs, on enchaîne les parties de foot sur une piste en terre battue, vêtus de haillons, suants et pieds nus. Avec un ballon de fortune et pour spectateurs quelques chiens, nous comblons nos lacunes en dribbles et shoots, pour le rendez-vous de juin.

Sur un mur, j’ai affiché Diego Maradona le sublime, comme d’autres y colleraient le Surfeur d’argent, Che Guevara ou Gagarine. J’aime ce personnage fantasque et génial, auquel mes amis congolais prétendent que je ressemble, car il est trapu, explosif, mystique et chevelu. Eux s’enflamment pour Zico ou Platini, icônes plus posées et sages, de ce que le foot devrait renvoyer comme image. À notre instar, ces vedettes aussi ont connu le sable, la terre ou le coaltar, avant d’être ces stars adulées par les foules. Au dernier jour de mai, la XIIIème Coupe du monde de football est entamée.

Pour la grand-messe du ballon rond, un voisin a sorti sa télévision, permettant à tout le quartier de hurler à l’unisson. L’équipe nationale du Congo brillant par son absence, chacun opte pour un pays par hasard ou accointance. Dans une joyeuse cacophonie, tout le monde est supporter, qu’il soit enfant, femme, aveugle ou militaire. Les matches se succèdent, soumettant la maigre table en bois qui maintient le récepteur, aux injures et à la furia des spectateurs. Il faut aussi faire avec les aléas de Télé Congo, entre coupures de courant, disparitions de l’image, absences de son ou ruptures du faisceau. Lors des éliminatoires, un milicien menace le propriétaire de l’écran d’y vider un chargeur de Kalashnikov, si la tempête de grésillements continue d’en brouiller la perception. L’Argentine de Diego le Grand a disparu sous une neige cathodique, rendant la situation critique. Aussitôt, un gamin est envoyé sur le toit pour manipuler l’antenne avec précaution et y restera jusqu’à la fin de la compétition.

Au soir du 22 juin 1986, on atteint le paroxysme de cette excitation, où mains et poings prennent le dessus sur la simple passion. Lors du quart de finale qui oppose son équipe à l’Angleterre, Maradona inscrit un but de la main sous les yeux de la planète entière. Dans la foulée, il double la mise par une échappée solitaire, dont la conclusion magistrale crucifie les coéquipiers de Gary Lineker. Dans la foule bigarrée qui m’entoure, une voix s’élève pour traiter le dieu de tricheur. Une gifle s’abat sur sa joue pour le raisonner dans la douceur, mais le mal est fait et une bagarre générale embrase l’assistance avec fureur. Un pied de la table est rompu sous les assauts des combattants et personne ne verra jamais la fin de ce match épique et haletant. Parallèlement à ces tristes égarements, un commentateur de la télévision française fustige l’homme en noir et trouve inacceptable qu’un Tunisien ait été choisi pour arbitrer une rencontre de ce niveau. Dès le lendemain, un camarade dont l’oncle est un féticheur de renom, m’apprend que l’Afrique fera payer cher cette humiliation. Sorciers et marabouts du continent s’uniront contre l’équipe de France, pour laver l’affront d’une telle offense. En effet, quelques jours plus tard, les tricolores seront balayés de la compétition par l’héréditaire ennemi teuton. En Afrique, beaucoup diront alors que « la main de Dieu » qui a servi Diego, a aussi sévi contre la France et ses ego…

Ce 29 juin, la table a retrouvé son pied et la télé sa netteté. Le quartier tout entier s’est paré de bleu pour acclamer Sa Sainteté. La grande finale sacre l’Argentine plaçant Don Diego sur le toit du monde. La rue s’est embrasée avec ses concerts de klaxons et de tam-tams. L’un de mes amis a peint sur un panneau de bois, un portrait grossier de notre nouveau roi. Bien qu’il y soit méconnaissable, nous nous prosternons devant Santa Maradona et partons en procession vers les faubourgs de la concession. Dans le lointain, des tirs d’armes automatiques ponctuent les festivités, additionnant de piment l’ivresse de la cité. J’ai 14 ans et une vie à croquer, rêvant de ne pas être qu’un homme de papier, et fier d’avoir vu Diego mettre l’univers à ses pieds.

Ce 25 novembre, en apprenant le départ prématuré du feu héros de mon enfance, je revois défiler le cours de mon existence. Nous étions petits avec de petits shorts et nous courrions derrière une « boule » en nous prenant pour des dieux. Mais ce jour, ce dieu que l’on dit mort est devenu perpétuel, immuable et immortel. Pars en paix, mon Diego, tu as désormais l’éternité pour nous guider.