HUBERT JOLY
Président du Conseil international de la langue française (CILF)

Pantalon rouge évidemment. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut faire une allitération et se vanter d’avoir un pote au Panthéon. L’entrée de Maurice Genevoix dans cet auguste réfrigérateur me donne toutefois l’occasion et la gloriole d’avoir fréquenté, non assidument mais tout de même assez souvent l’illustre poilu.

Plusieurs raisons à cela.

La première remonte à 1968 lorsque le secrétaire général du Ministère de l’Education français, Pierre Laurent, demanda au Conseil international de la langue française (CILF) d’étudier le rapport Thimonnier issu de l’ouvrage du même auteur « Le système graphique du français » qui, publié en 1967, avait attiré l’attention de M. Laurent.

J’eus alors le privilège, sans doute unique, d’assister à deux réunions de la commission du dictionnaire de l’Académie. Spectacle qui valait son pesant de moutarde. Il y avait en particulier Jean Guéhenno qui disait non à tout, l’ambassadeur François-Poncet qui faisait circuler des pâtes de fruits, le duc de Lévi-Mirepois qui ne disait rien, Louis Armand spécialiste des chemins de fer que ses collègues consultaient à tout bout de champ dès qu’il fallait étudier un mot scientifique… Au milieu de ces messieurs, Maurice Genevoix était assurément le plus frais gardon.

Maurice Genevoix était simple, bonhomme et bienveillant, volontiers gouailleur. C’était le portrait craché de mon grand-père paternel : même petite stature, même balayette moustachue et, pour le mimétisme, une miraculeuse cicatrice de 35 centimètres à l’un des bras, lorsque son canon de 75 surchauffé d’avoir trop tiré avait explosé…Il me confia un jour combien il avait été surpris par les deux expériences de la mort qu’il avait vécues, et sur lesquelles il s’était totalement trompé. Lors de la première, il avait cru recevoir une balle dans le ventre et se croyait touché à mort mais la balle avait été amortie par son ceinturon ou la boucle de ce dernier. Il s’en était tiré avec seulement une grosse contusion. Lors de la seconde, il avait reçu encore trois balles qui avaient touché une artère et il se vidait de son sang sans s’en rendre compte lorsqu’il avait été sauvé de justesse.

Il avait accepté de bonne grâce la création du CILF lorsqu’Alain Guillermou et Philippe Rossillon étaient venus, tremblants, lui en vendre les statuts.

Il avait fait rentrer dans les services de l’Académie sa belle-sœur, Mme Carrère, qui servait fréquemment de truchement entre l’Institut et le CILF. Ses relations avec notre président Joseph Hanse furent toujours excellentes.

J’eus un jour l’idée de faire rédiger un vocabulaire de la chasse et de la vènerie par un de nos groupes de travail que présidait un très décoratif général de gendarmerie… J’allai trouver Maurice Genevoix pour demander à l’auteur de Raboliot une préface. Il m’accueillit très aimablement comme toujours. Mon vieux Joly, me dit-il, vous êtes fonctionnaire et votre traitement tombe tous les mois. Moi, je vis de ma plume et vous n’imaginez pas les scores ridicules que font dans les librairies certains de mes ouvrages. Alors, ce sera cinq cents francs. Je m’exécutai et partis avec ma préface…

Enfin, une troisième chose me rattachait un peu à Maurice Genevoix.

Une grande partie de son livre célèbre, Ceux de 14,  se passe à quinze kilomètres de Verdun dans les tranchées des Eparges et les cantonnements du village de Mont-sous-les-Côtes, devenu depuis 1977, Bonzée, suite à la fusion des trois villages qui le jouxtaient. Or, non seulement un grand oncle de ma femme, le sous-lieutenant Gaston Voizard, a été tué près des Eparges à Marchéville, le 8 avril 1915, Louis Pergaud le 6 au même endroit, à peu près à la date à laquelle Genevoix (25 avril) a été blessé, mais la maison meusienne de mes parents se trouve à Watronville, à peine à une lieue de Bonzée et, chaque fois que nous faisons un pèlerinage familial avec enfants et petits-enfants, nous allons aux Eparges et au petit cimetière du Trottoir où repose l’ami de Genevoix, Robert Porchon, à la mémoire de qui Ceux de 14 a été dédié.

Comme cent ans après la vie peut renaitre, lorsque nous sommes allés le 8 mai 2015 aux Eparges, les entonnoirs de 1915 étaient couverts de primevères… C’en était à pleurer…

11 novembre 2020