Boris Vian

HUBERT JOLY

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Président du Conseil international de la langue française à Paris

Boris Vian est une sorte de touche-à-tout qui a surpris dans tous les domaines dans lesquels il s’est aventuré. Sa courte vie est faite avant tout d’allers sans retours et de variations infinies sur chacun des thèmes qu’il a abordés. Né dans une famille riche mais qui sera ruinée par le krach de 1929, il a eu une enfance heureuse et a découvert dans son entourage familial ou amical (la famille d’Edmond Rostand et surtout le fils de ce dernier Jean) le gout, et même la passion de la manipulation du vocabulaire.

Quand on lit sa vie, on est stupéfait de découvrir qu’il a fait une partie de sa carrière dans la très sérieuse Association française de normalisation dont j’ai connu l’austérité et parfois le profond ennui. À ce titre, il sera reçu en 1942 à l’École centrale. Mais au fond, il s’est peut-être nourri de ce contraste pour animer son Collège de pataphysique en 1952. Familier du Saint-Germain-des-Prés des années 1945 et suivantes mais ayant déjà fait la preuve de sa fantaisie débridée, il fréquentera tout le petit monde des cercles littéraires et des cabarets les plus profonds, de Camus à Sartre qui lui prendra sa femme Michèle, en compagnie de bien d’autres aussi connus. Mais c’est dans le domaine de la musique, principalement du jazz, puis de la chanson, qu’il fera l’œuvre la plus originale et la plus novatrice sur les traces des grands Américains. Là encore, il fréquentera tout le monde connu de ce milieu en pleine ébullition jusqu’à sa mort (Prévert, Greco, Mouloudji… ou son très fidèle ami, Raymond Queneau).

C’est évidemment sa production littéraire qui nous intéresse le plus aujourd’hui bien qu’elle ait été largement méconnue de son vivant. Parmi les textes qui sont les plus célèbres, il faut citer Le déserteur, chanson contre la guerre d’Indochine, J’irai cracher sur vos tombes (1946), pièce-pamphlet qui déchaine un gros scandale, et surtout L’Écume des jours (1947) ou L’Arrache-cœur (1953). Le tout, au milieu d’une production foisonnante dont il est l’auteur, le scénariste, l’acteur, le journaliste, le musicien, etc.

Ces deux derniers romans frappent par l’originalité du récit mais encore plus par le maniement de la langue dont les syntagmes sont désarticulés pour être recomposés en des formules pleines de trouvailles poétiques. Échecs pour le public de l’époque, ils sont aujourd’hui enfin considérés pour ce qu’ils sont : une création libre de tout système, de tout préjugé, de toute école et de toute tradition. Moins anarchiste qu’on l’a dit, il est surtout individualiste et libertaire, opposé à tout ce qui représente un pouvoir jugé oppresseur…

Les wagonnets étaient rangés à l’entrée de l’église. Colin et Alise s’installèrent dans le premier et partirent tout de suite.  On tombait dans un couloir obscur qui sentait la religion. Le wagonnet filait sur les rails avec un bruit de tonnerre et la musique retentissait avec une grande force. Au bout du couloir, le wagonnet enfonça une porte, tourna à angle droit, et le Saint apparut dans une lumière verte. Il grimaçait horriblement et Alise se serra contre Colin. Des toiles d’araignées leur balayaient la figure et des fragments de prières leur revenaient à la mémoire. La seconde vision fut celle de la Vierge, et à la troisième, face à Dieu qui avait un œil au beurre noir et l’air pas content, Colin se rappelait toute la prière et put la dire à Alise. Le wagonnet déboucha dans un fracas assourdissant sous la voûte de la travée latérale et s’arrêta. Colin descendit, laissa Alise gagner sa place et attendit Chloé qui émergea bientôt.

Ils regardèrent la nef. Il y avait une grande foule, tous les gens qui les connaissaient étaient là, écoutant la musique et se réjouissant d’une si belle cérémonie.

Je ne donne ici qu’un extrait de L’Ecume des jours mais l’ouvrage mérite mieux, ainsi que L’Arrache-cœur qui valent, l’un et l’autre, une lecture intégrale.

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