Si l’ombre de la Covid-19 plane toujours sur le pays, force est de constater que, du fait du déconfinement et d’un retour progressif à une normalité très éloignée de la « new normal » annoncée, le virus, en tant que tel, ne fait plus peur. C’est un fait, depuis quelques semaines déjà, soit depuis le début du déconfinement partiel, à la mi-mai, les masques tombent. Au propre comme au figuré, nos décideurs ayant en effet adopté des positions pour le moins contradictoires. C’est notamment le cas concernant cette autosuffisance alimentaire que nos ministres se targuaient de vouloir promouvoir en plein cœur de la crise, et qui, bien que figurant dans les items de notre ministre des Finances à la présentation du budget, aura été réduite à quelques annonces trop timides. Sans compter que l’autosuffisance, en fin de compte, ne se conçoit pas seulement sur le seul plan alimentaire, notre trop grande dépendance aux énergies fossiles demeurant elle aussi problématique.
Commençons cependant par le besoin le plus vital, en l’occurrence celui de l’accès à la nourriture. Il n’est en effet un secret pour personne que celui-ci est très largement tributaire de nos importations. Or, la mesure visant à privilégier le « Made in Mauritius », aussi louable soit-elle d’un prime abord, ne change fondamentalement rien au problème sur ce point, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, rappelons que toute production locale n’implique pas forcément de ne faire entrer dans la conception que des intrants locaux. Loin s’en faut. Surtout lorsque l’on s’éloigne de la production agricole et de l’élevage. Ensuite, pour atteindre le seuil décrété de produits locaux dans nos points de ventes, il faudrait encore pouvoir s’assurer qu’il puisse être atteint. Or, que prévoit le budget en termes d’enveloppes ? D’une part, pour le secteur agricole, il y a le cas de l’industrie sucrière. Outre la question de la pertinence de favoriser un secteur en déclin, ne devrions-nous pas plutôt nous diriger vers la transformation des terres utilisées à cet effet pour la production de fruits et légumes ? Quant aux planteurs, l’on perçoit encore difficilement les avantages concrets de la mise en place annoncée d’un National Agrifood Protection Programme. Sans compter, bien entendu, cette mesure permettant aux planteurs de vendre 10% de leurs terres pour… la construction de logements et d’espaces commerciaux. Comme si les Rs 40 milliards déjà allouées pour la construction ne suffisaient pas. À moins, bien sûr, que le gouvernement ait une solution pour faire germer des graines sur le béton. Preuve en tout cas qu’il semble plus facile pour les autorités de raconter des salades que de les faire pousser.
La question énergétique a, elle aussi, été relativement absente du budget. Certes, la population aura accueilli (une fois encore !) favorablement l’annonce de cette nouvelle réduction du prix de la bouteille de gaz ménager. Or, cette source d’énergie, fossile faut-il le rappeler, au même titre donc que le pétrole et le charbon, que nous importons aussi en très grande quantité, est totalement incompatible avec nos objectifs de promouvoir l’environnement durable. Puiser dans les fonds budgétaires – dont il est inutile de rappeler la provenance – pour démocratiser davantage une source polluante va totalement à l’encontre des convictions annoncées, même en tenant compte des effets de la conjoncture économique sur les plus démunis. Là encore, l’on aurait plus apprécié que l’on vienne de l’avant avec une formule permettant à un plus grand nombre de foyers de devenir plus ou moins autonomes en matière énergétique, notamment par le biais d’incitations financières accrues pour l’achat de matériel solaire.
D’une manière générale d’ailleurs, la protection de l’environnement aura été l’enfant pauvre du budget. À quoi servira en effet d’introduire un Air Quality Index si c’est pour mesurer les nouvelles émissions polluantes que l’on sponsorise dans le même temps ? Autre question : comment peut-on faire cohabiter la « promotion d’une île plus verte » et nos dépenses farfelues en termes d’infrastructures, sachant que notre territoire n’est pas extensible et, surtout, extrêmement petit ? Tout comme l’esprit d’une bonne partie de ceux qui constituent notre classe politique, dirait-on.

Michel Jourdan