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Cardinal John Onaiyekhan: « Le problème de l’écologie ne relève pas uniquement de la politique »

Le cardinal John Onaiyekan, né le 29 janvier 1944 à Kabba, actuellement dans l’État de Kogi, au Nigeria, a été évêque puis archevêque d’Abuja de 1992 à 2019. En 2012 il a été élevé au rang de cardinal. Durant la même année, Pax Christi International lui a décerné un Prix de la Paix à Bruxelles. Et cette même année, il a été nominé pour le Nobel de la Paix, en reconnaissance pour son travail dans la promotion de l’harmonie religieuse, de la paix et de la justice en Afrique. Il est le fondateur de la Cardinal Onaiyekan Foundation for Peace (COFP). Il était l’invité d’honneur du 20e Congrès de l’Association panafricaine des exégètes catholiques, qui s’est tenu au Foyer de l’unité, à Souillac. Dans une interview accordée au Mauricien cette semaine, il parle de sa vision de la question de l’environnement, mais également de l’Église catholique en Afrique et du dialogue entre chrétiens et musulmans dans son pays.

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Vous êtes l’invité d’honneur du congrès organisé par l’Association panafricaine des exégètes d’Afrique. Pouvez-vous parler de la raison d’être de cette association ?
Cette question a été évoquée parmi nous. Cette association a été créée dans les années 1980. À sa création, nous étions tous des jeunes prêtres ayant étudié en Europe. Dans la religion catholique, la Bible est un sujet de notre programme d’étude. Il y a ceux qui étudient la théologie dogmatique, ceux qui étudient le culte, et d’autres des filières comme la philosophie. C’est donc une association africaine de biblistes catholiques.

Nous savons qu’il y a des organisations internationales des biblistes et presque chaque pays a son organisation de biblistes.

Nous avons pensé qu’il serait bon d’avoir une organisation africaine dans laquelle nous pouvions échanger les idées et qui permettrait d’évaluer ce que nous faisions en tant que biblistes qu’impose l’endroit où l’on se trouve en tant que prêtres, enseignants. La plupart d’entre nous enseignons dans les séminaires. Certains à l’Université. Nous nous connaissons plutôt bien. Le seul problème que nous avons, c’est que nous avons très peu de publications.

Nous, Africains, nous ne sommes pas nécessairement des écrivains. Nous sommes des Story Tellers et sommes plutôt tournés vers l’oralité. Parce que nous n’écrivons pas, certaines personnes peuvent penser que nous ne réfléchissons pas. Nous ne voulions pas que nos collègues, à Rome ou ailleurs, pensent que rien ne se passe dans notre région. Nous avons réussi, car nous publions les résultats de nos réunions. Nos travaux et articles sont publiés dans une revue scientifique presque tous les deux ans. Ce qui permet à ceux qui le veulent de savoir ce que pensent les Africains. Nous avons également des publications en ligne. Tout en appréciant notre culture africaine de l’oralité, nous réalisons qu’il nous faut avoir une littérature.

Nous ne sommes pas des biblistes pour nous-mêmes. Désormais, il y a des séminaires africains dans plusieurs capitales africaines. Les étudiants et séminaristes étudient aussi bien, sinon mieux, les écritures que s’ils étaient dans des capitales occidentales. Nous avons notre propre identité. Il faut savoir que la Bible n’a pas été écrite par des Africains, ni par les Allemands ou d’autres Européens. Elle provient de l’ancienne tradition juive. Nous avons l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. C’est un livre vers lequel tout le monde se tourne pour se ressourcer et pour l’interpréter. Il contient des éléments communs dans lesquels se retrouvent aussi les chrétiens, quel que soit le pays dans lequel ils vivent.

Toutefois, un chrétien du Nigeria peut ne pas avoir les mêmes interprétations qu’un chrétien italien. Nous sommes différents, même si nous professons la même foi. Il fut un temps où les seules voix qui étaient respectées dans la religion catholique étaient celles des Européens. Ces choses ont changé. Le pape veut que tout le monde écoute tout le monde. Il faut donc écouter également ce que les prélats africains ont à dire, y compris ceux de Maurice. Nous sommes donc dans un monde globalisé. Ce qui ne veut pas dire que nous devons faire la même chose. Dieu n’a pas commis d’erreur en nous créant différents. Ce qui donne une dimension positive à la globalisation. C’est-à-dire un monde où chacun peut apprécier les autres et les écouter. Les Africains ont leur propre formation intellectuelle et culturelle, qui influence notre lecture de l’écriture.

Quel lien faites-vous entre les études bibliques et l’environnement ?
L’environnement est un problème majeur et complexe qui comprend différents aspects. Aucune discipline ne peut prétendre traiter seule de cette question. Il a une dimension historique, politique et scientifique. Il y a aussi ce qu’on peut considérer comme une dimension idéologique.
En tant que biblistes, nous voulons savoir ce que la Bible dit au sujet de notre environnement et le faire savoir. Nous avons démontré que définitivement, la Bible a beaucoup à dire au sujet de notre environnement. Elle parle de la création du monde par Dieu. C’est une idée universelle, et pas seulement celle des chrétiens.

Toutes les religions croient que Dieu est le créateur du monde. La Bible dit clairement que Dieu créa le monde et il vit que c’était bien. Il créa les hommes et les femmes, et il vit que le monde était très bien.

Si Dieu a créé un monde, comment expliquer que son travail se soit détérioré. On trouve les explications dans la Bible et, malheureusement, ce sont les êtres humains qui en sont responsables et ce sont les premiers coupables. Dieu a donné à l’Homme l’intelligence et lui a dit qu’il doit gérer le monde. Il ne lui a pas demandé de le détruire. Nous voyons aujourd’hui les conséquences de la consommation à outrance, les déchets jetés à la mer et qui tuent la faune et la flore marines. Des déchets des autres peuvent atterrir sur nos plages. Or, le monde est notre maison commune, comme le souligne le pape François.

Je savais que nous n’avions pas le droit de détruire l’environnement. Il nous faut le préserver pour les générations futures. Those who are littering our planet should take steps to clean up the mess. There is an element of justice. Ces dégâts causés à l’environnement provoquent, comme nous le constatons, des désastres naturels, des inondations, le réchauffement climatique, des tempêtes violentes, etc.
Lorsque nos dirigeants se rendent à Paris ou en Égypte, comme ce sera le cas cette année… Those big people talking big should realize the problem of ecology should not be resolved only by political discussions. Ils devront prendre en considération la dimension spirituelle ainsi que les paroles de sagesse des hommes religieux de toutes les religions. Nous espérons que les résultats des discussions, comme celles que nous avons ici, atteignent les oreilles de ceux qui parlent au plus haut niveau politique. Toutefois, avant d’arriver à ce niveau, il y a les populations lambda, comme vous et moi.

Pensez-vous que vos travaux devraient être portés à la connaissance de ceux qui participeront aux travaux de la COP 27, qui se tiendront à Sharm El Sheikh, en Égypte, le mois prochain ?
Je sais que l’Église catholique à travers le Saint-Siège du Vatican sera présente en force. Les catholiques et les organisations religieuses sont très intéressés par ces discussions et font de leur mieux pour passer leurs messages. Je suis certain que le représentant de Maurice à cette conférence prendra en compte ce que disent toutes les organisations religieuses à Maurice à ce sujet. Il y n’y rien de mal que les représentants des pays disent que le monde dans lequel nous vivons a été créé par Dieu et qu’on doit l’écouter pour savoir comment sa création doit être traitée. C’est une réalité.

Est-ce que cela vous gêne que des pays, dont les PIED, se rendent à ces conférences surtout pour rechercher les fonds nécessaires pour financer les mesures contre les effets du changement climatique, etc. ?
Cela fait partie de la solution qui consiste à mobiliser les moyens pour mitiger les effets du changement climatique, en particulier dans des pays africains, et dont nous ne sommes pas les premiers responsables. Les hommes religieux peuvent apporter la dimension éthique et de justice de cette situation. Il n’est pas juste que les populations des grandes puissances économiques pensent qu’elles peuvent se permettre de mener un grand train de vie aux dépens des populations africaines, des petits pays insulaires qui sont menacés de disparition par la montée des eaux. Ce qui est tragique.

Pendant longtemps, les gens ont nié l’effet des activités humaines sur l’environnement. Ils ont maintenant pris conscience que les activités humaines, qui sont sous notre contrôle, sont responsables de plus de 90% de ce que nous voyons. This means that if we don’t do anything, it’s not that we can’t do anything, it’s because we don’t want to do anything.
C’est donc une question de responsabilité. Vous n’avez pas le droit de faire quelque chose qui causera des dommages à quelqu’un d’autre simplement parce que vous pensez que c’est dans votre intérêt. Les hommes politiques des grandes puissances économiques rencontrent des difficultés à traiter ce genre des problèmes parce que leurs populations leur demandent toujours de faire davantage. Ceux qui font campagne sur le thème de l’écologie et qui préconisent une baisse du niveau de vie pour la survie du reste du monde risquent de perdre les élections.

Vous êtes reconnus dans le monde comme un homme de paix. Vous avez été nominé pour le Nobel de la Paix et vous avez reçu le prix Pax Christi. Alors que les informations qui nous parviennent nous envoient des images de conflits et de guerres en Afrique, que pensez-vous de la situation sur le continent ?
Malheureusement, c’est une situation dans laquelle nous nous retrouvons. Parce que le monde souffre de manque de paix, ceux d’entre nous qui ont la voix pour parler de la paix doivent le faire et doivent prendre des actions. Je suis cardinal, et je ne peux que parler. Je ne peux pas prendre de décisions politiques ou prendre les armes. La seule chose que je puisse faire, si je constate par exemple une corruption massive, c’est de dire que c’est mal.

Chaque personne a son rôle à jouer. C’est le cas pour mon pays, le Nigeria. Au moment où mon nom avait été proposé avec celui du parti islamique pour le prix Nobel de la Paix, nous étions en train de progresser, en particulier en ce qui concerne le dialogue entre les chrétiens et les musulmans.

Je suis triste de dire qu’aujourd’hui, dix ans plus tard, en général, la situation s’est aggravée, dans une large mesure en raison des activités des organisations terroristes, qui se réclament d’organisations religieuses. Ce qui complique les relations entre les deux principaux groupes religieux au Nigeria, les chrétiens et les musulmans.

C’est triste, et en tant qu’homme de paix, il est difficile pour moi de prêcher la paix dans ma cathédrale, à Abudja, comme c’était le cas il y a dix ans. Cela veut dire que je dois parler plus fort et trouver des personnes qui veulent parler plus fort de la paix. Dieu merci, sur le plan global, nous sommes en train de faire des progrès.

Le pape vient de rencontrer le grand imam en Égypte. Il a eu une excellente visite à Abou Dabi, où on a parlé de la fraternité humaine. Cela veut dire que nous sommes des êtres humains et sommes tous des frères et des sœurs. L’idée de frères et de sœurs indique que nous sommes tous les enfants de Dieu, quelles que soient nos religions.

Vous êtes également à la tête de la Cardinal Onaiyekan Foundation for Peace (COFP). Pouvez-vous nous en parler ?
Au Nigeria, il faut adopter une approche à plusieurs niveaux des relations interreligieuses. Les relations au plus ou au niveau de la base, où les populations se mélangent facilement, se passent très bien.

C’est au niveau intermédiaire que le problème se pose. C’est pourquoi la fondation travaille surtout avec les responsables religieux intermédiaires, comme les pasteurs et les imams, qui font beaucoup de bruit. Nous avons un programme pour eux. Après une formation d’une année, il y a une meilleure compréhension mutuelle. Ce qui facilite le dialogue interreligieux et interculturel. At a small level a lot can be done. Cela ne veut pas dire que les politiciens qui manipulent les populations vont arrêter leurs sales besognes. Mais grâce à cette formation, ils réussiront de moins en moins à le faire.

À Maurice, nous avons le Conseil des religions qui regroupe différents chefs religieux. Quel conseil pourriez-vous lui donner en qui concerne le dialogue interreligieux qui n’est toujours pas facile ?
À Maurice, vous avez le privilège d’avoir les principales religions du monde, notamment le christianisme, l’hindouisme, l’islam pour ne citer que celles-là. Au Nigeria, le christianisme et l’islam représentent chacun la moitié de la population de 220 millions de personnes dans des proportions égales. Donc, nous avons autour de 100 millions de chrétiens qui vivent aux côtés de 100 millions de musulmans dans le même pays, les mêmes marchés, même partis politiques et même gouvernement. Le président de la République est un musulman et le vice-président, un chrétien. Les deux religions sont représentées au Parlement, au gouvernement. C’est la réalité de la vie au Nigeria.

Il ne faut pas oublier que cette coexistence fonctionne bien malgré les défis qui se présentent et qui intéressent le plus les médias. Ces derniers donnent l’impression que les membres de Boko Haram sont en train de tirer sur les chrétiens. Cela est un peu vrai et en même tant faux. Il faut savoir que Boko Haram concerne une toute petite minorité de personnes au Nigeria et n’y représente pas la communauté islamique. De plus, ce ne sont pas uniquement les chrétiens qui sont leurs victimes, ils tuent plus de musulmans que de chrétiens. Once in a while they will target a Christian objective ou a leader, kill him, take a photo and put it on the web. Cela crée l’impression qu’ils sont en train de massacrer les chrétiens à l’international. Ce qui n’est pas vrai.

Je dois vous dire qu’il y a beaucoup de bonnes nouvelles qui nous permettent de travailler ensemble mais qui ne sont pas connues et diffusées. Il y aura toujours des extrémistes dans les deux religions. Il faut les ignorer et poursuivre le dialogue avec les nombreuses autres qui acceptent de poursuivre le chemin ensemble.

Comment se présente l’Église catholique en Afrique ?
Durant la dernière décennie, la foi chrétienne a fait des progrès considérables. C’est vrai qu’il y a eu une croissance de la population. Cela ne veut pas dire que les religions traditionnelles ont disparu parce que les valeurs et les cultures de ces religions se retrouvent dans une religion comme le christianisme. Je suis un Yoruba. Mon père m’a toujours enseigné que Olorun loves me. Olorun est le nom de Dieu. Ce qui fait que notre peuple a toujours identifié leur Dieu avec le Dieu des Chrétiens. We didn’t have to throw away their God to look in somebody else God. Cela ne s’est jamais produit.

De ce point de vue, je dis que nous avons de bonnes nouvelles. Cela dit, on aurait pu penser que cela aurait un bon effet sur la façon dont les pays africains sont gérés. Malheureusement, ce n’est pas le cas. La religion chrétienne a apporté la civilisation en Afrique à travers l’éducation. Beaucoup de dirigeants africains ont été formés dans des universités catholiques. Toutefois, il est à déplorer qu’ils n’adoptent pas une attitude chrétienne au niveau du gouvernement c’est-à-dire en se mettant au service de la population, de la vérité, de la justice et honnêteté. C’est ce que nous recherchons mais que nous ne voyons pas.

Malheureusement, leurs avantages personnels priment sur ceux des populations ordinaires. Le pouvoir dont ils disposent n’est pas utilisé pour le progrès de la population mais pour leur avancement personnel. Au contraire, ils sont souvent en collusion avec les étrangers qui viennent exploiter nos ressources naturelles au détriment des autochtones. Les exemples sont nombreux au Nigeria, au Congo et ailleurs pour l’industrie pétrolière et les minerais rares. Rien n’est fait pour les empêcher les opérateurs de polluer l’environnement. C’est inacceptable !

En tant que cardinal, parlez-nous des changements profonds que veut apporter le pape François au sein de l’Église catholique ?
Pour nous, l’Église n’est pas uniquement une organisation comme le gouvernement. C’est une institution qui, nous le croyons fermement, a été établie par Jésus et sa mission se poursuit depuis plus de 2 000 ans. Elle a connu toutes les formes de scénarios bons et mauvais. Nous avons vu de bons et de mauvais leaderships. Cela n’a pas changé la croyance de base que l’Église n’est pas uniquement une affaire humaine.

Quels que soient les changements apportés par le pape nous les regardons positivement. Le pape François est intéressé par le fait que chaque catholique doit sentir qu’il est impliqué dans les affaires de l’Église. C’est dans ce sens qu’il est en train de prendre des actions pratiques pour réorganiser la machinerie de l’Église. Je n’ai aucune raison de croire qu’il ne va pas dans la bonne direction. Après tout, j’ai été un des cardinaux qui ont voté pour lui.

Vous auriez pu vous-même être pape ?
J’étais candidat. Chaque cardinal est normalement un candidat au départ.

L’esclavage occupe une place importante dans l’identité des Mauriciens. En tant que Nigérian quelle est votre approche sur la question ?
Nous avons deux façons de voir les choses. Une première approche a été que nos ancêtres ont été enlevés de force pour être transportés aux États-Unis, pour être exploités comme esclaves. Ils ne se sont jamais remis de cette histoire tragique.

Il y a aussi une autre dimension. Les hommes blancs qui ont exploité les esclaves ne sont jamais allés en Afrique. It’s we black men who have enslaved one another. Ce sont nous, les Africains, qui avons vendu nos frères pour être traités comme esclaves. Malheureusement, cela ne s’est pas arrêté. Jusqu’aujourd’hui, nos frères sont vendus pour de l’argent. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ne sont pas dus à l’esclavage mais à la gouvernance.

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