MICHEL CHUI CHUN LAM

Ses origines sont troubles. À son sujet, les théories pullulent. Si certaines sont tout simplement fumeuses, d’autres, teintées d’un soupçon de scientificité, laissent songeur. En ces temps où l’information tourne comme une horloge cassée, croire est un péché. À l’ère des fausses nouvelles et du complotisme ambiant, artéfacts de nos biais cognitifs, le doute s’est mué en exigence vitale. Douter de tout, tout le temps. Après tout, nos certitudes ne sont qu’un champ de ruines. 

Nous devions être en janvier, ou en février peut-être, lorsque les bulletins d’informations ont commencé à faire grand cas de ces morts dans une lointaine contrée en Chine. Personne ne devinait alors que ce mal inconnu – que l’on baptisa néanmoins dans l’urgence – allait être une remise en question de ce que nous sommes devenus. Qu’il allait être le miroir qui nous renverrait une image de nous-mêmes, difficilement acceptable.
Comment expliquer que celui qui est capable d’atterrir sur la lune se retrouve, d’un coup, désarçonné par un micro-organisme jailli de nulle part ? Nous, qui d’habitude assénons nos vérités, sommes subitement plus sages, multipliant les questions, élaborant les hypothèses les unes après les autres. Nous, qui jadis parlions fort, nous mîmes soudainement à marmonner, laissant la peur s’engouffrer dans le vide de nos incertitudes.
Durant les premières semaines, les doutes s’accumulaient à mesure que le sentiment d’impuissance grandissait : que diantre valent ces techniques apprises et apparemment éprouvées ? Alors que nous pensions avoir arpenté le répertoire de tous les possibles, nous voilà contraints de feuilleter nos livres à la recherche d’éventuelles failles dans nos théories, forcés de questionner les absurdités du progrès.

À terre…

De notre piédestal, nous sommes tombés, lourdement. Notre toute-puissance n’était qu’un leurre, et pourtant, sur cette terre, nous avons tout dompté. À tel point que nos regards, rivés sur les étoiles, témoignent de nos ambitions ridicules, hélas atteignables au vu des techniques dont on dispose. Nos vieilles certitudes, nous les avions créées en usant de la puissance de notre intellect. De la lignée dont nous sommes issus, nous sommes les seuls, semble-t-il, à s’être mis debout et à penser. Nos vérités, érigées en lois, pouvaient s’enorgueillir de leurs caractéristiques : universelle, immuable et donc incontestable.
Persuadés de notre grandeur, nous nous étions mis en tête de vaincre la mort, ce spectre qui ne cesse de nous hanter. La finitude, en effet, est une préoccupation majeure qui nous a poussés à inventer les religions, puis à adhérer à leurs dogmes, parfois aveuglément. Nos plus beaux questionnements ontologiques, c’est à la philosophie que nous les avons confiés.

Mais ne voilà-t-il pas qu’un beau jour, dans nos délires transhumanistes, nous osâmes parler de cette folle idée de l’homme augmenté, dont les facultés seraient décuplées et la vie rallongée. Face à ces élucubrations, l’on serait en droit de se demander si cette belle année de l’an 2020 ne serait-elle pas qu’un rappel à l’ordre ? Une sommation à la repentance pour cet hubris que nous continuons à exhiber impunément ?
Ce mal qui nous frappe, comme toute pathologie, s’accompagne d’un lexique qui lui est propre, détournant certains mots parfois pour les priver de leur sens originel. Scotchés à nos téléphones portables, à nos écrans d’ordinateur ou de télévision, on les découvre et les adopte docilement sans les questionner. Ils nous rappellent le danger et nous confrontent à la mort, qui rôde, imperceptible, nanoscopique. Ils disent un monde qu’on n’a jamais connu, et, d’un coup, nous enlève toute possibilité de recourir à un repère important : l’histoire.

La nuit est une promesse

Dans un premier temps, ces mots sont noirs et sans espoir. Ils dépeignent un monde désemparé, qui cherche à comprendre. Ce que nous savons s’applique-t-il encore à cet écosystème qui s’est redessiné tout seul, nous contraignant, comme jamais auparavant, à accepter le fait accompli ? Enfermés, nous avons assisté à une sorte de basculement qui semblait inéluctablement remettre en cause tout ce que nous estimions pérenne. Les grilles de lecture, les seules que nous connaissions, avaient perdu toute aptitude à dire la réalité. Les cartes et les boussoles étaient tristement inopérantes !

Puis, on s’est remis à espérer. Ici comme ailleurs, les hommes, ayant pris leur distance les uns des autres, étaient parvenus, semble-t-il, à enrayer la mécanique des infections. En nous éloignant des autres, nous nous sommes d’abord rapprochés de nous-mêmes, et des autres, ensuite. Étonnamment, c’est en nous isolant que nous avons redécouvert les vertus du collectif. Les interdépendances, consubstantielles à toute existence, étaient tout à coup réhabilitées et célébrées. Notre salut résiderait donc dans la solidarité, loin de ce leurre, longtemps tenu pour vérité, que l’on affuble du nom d’individualisme.

En effet, l’Homme ne se suffit pas à lui-même. Notre croissance ne sera pas infinie dans un monde fini. Nous ne pourrons croître en pillant le vivant dont nous ne sommes qu’un élément, même si, des années durant, nous nous sommes convaincus que nous étions au centre d’un système dont l’ordonnancement relevait de notre seule prérogative. En créant l’environnement – manière pour nous de nommer ce qui nous entoure – nous refusions aux écosystèmes leur statut d’êtres vivants. Animaux, végétaux, micro-organismes, et d’autres encore, ne pouvaient que jouer des rôles triviaux qui, in fine, devaient servir nos grands desseins.

Enterrer le monde d’avant

L’espoir, c’est cette force qui nous soulève, soudainement. Elle prend possession de nous et fait naître une vaste étendue de possibilités. Face à ce monde en miettes, nous rêvons de reconstruction. Mais cette énergie, seule, n’est pas l’unique ressource dont nous aurons besoin. L’autre élément, c’est le courage, ou devrais-je dire l’audace. Puisqu’il s’agit de refermer un livre pour en écrire un autre, de ranger une boîte à outils devenue inutile par la mise en évidence qu’un progrès linéaire est une vue de l’esprit.

Serons-nous capables d’enterrer les mythes qui ont donné un semblant de sens à nos vies, au premier rang desquels l’on retrouve la croissance ? Pourrons-nous remplacer ce vieux baratin par un nouvel horizon, dépassant ainsi ce rôle restreint qui nous a été attribué par l’économie de marché lorsqu’elle a fait de nous un « facteur de production » ?
La bataille qui doit s’engager est celle des mots. Elle est de l’ordre du récit, et doit conduire à la victoire des hérétiques et, surtout, de leurs hérésies au détriment des funestes théories qui ont pignon sur rue. C’est ainsi que nous avons toujours écrit l’histoire, justement en nous libérant des déterminismes, en enjambant les obstacles qui nous brident et nous enferment. L’histoire n’est que conquête.

Hélas, ces derniers temps, à mesure que nous avancions dans ce monde complexe, notre vocabulaire n’a cessé de se rétrécir. Les mots dont nous disposions, tragiquement, ne disaient qu’une réalité, forcément tronquée, nous empêchant de voir ce qui pourrait advenir. Trop souvent, les mots se sont tus pour laisser parler les chiffres, chargés pour leur part de dire les nombres, les augmentations, la croissance, bref, à faire croire que l’on avance. De nature absolue, ils oublient les nuances et donnent l’illusion d’une simplicité qui finit par nous abêtir.

Une société qui préfère les chiffres aux mots pour se raconter est une organisation moribonde. Leur utilisation ne peut qu’être fallacieuse, car n’ayant qu’un seul objectif : dissimuler les fractures qui traversent la communauté. Les cacher plutôt que les résoudre. Ignorer, tout simplement, au lieu d’intégrer.

Panser le présent pour penser l’après

Ce vieux monde, oublieux de certaines strates, de certaines vies, agonisait déjà. À en croire les murmures qui nous entourent, il serait tombé sous les coups de ce virus, apôtre de l’égalité. Tout d’un coup, les désordres de ce monde sont apparus sous une lumière nouvelle, et l’odeur de ses immondices continue, des semaines plus tard, de nous brûler les narines.

Mais ceux qui en ont longtemps profité continuent d’y croire, en espérant que ce système dévoyé soit, une fois de plus, sauvé de la mort. Et les autres, habitués à n’en être que les petites mains, attendent fébrilement qu’un acte de décès soit signé. C’est à cette seule condition qu’ils réussiront à se libérer du joug de leur oppresseur.

Les mots, les seuls qui doivent être employés, doivent dire l’espoir. Sans doute doivent-ils, avant toute chose, mettre un point final aux récits anachroniques encore ressassés. De ce monde d’avant, il s’agit d’en écrire la nécrologie. En pesant et sous-pesant chaque mot pour tout dire, les succès et les échecs. Dire que, par un effet d’optique étonnant et déroutant, ce système inique a donné à une dystopie, nommée capitalisme, des allures de paradis. Grâce à une narration pernicieuse, il fait encore saliver celles et ceux qui en pâtissent.

Le deuil de ces vieilles obsessions, qui ne manqueront pas d’animer les esprits chagrins, ne doit point s’éterniser. Nous devrons trouver le courage que nous exige l’histoire pour surmonter les contradictions qui nous tenaillent. Au moment de s’engager dans ce carrefour, faut-il encore que nous nous souvenions qu’un de nos plus beaux privilèges, en tant qu’acteur de notre destin, est de choisir la finalité de notre présence au monde.

-FIN-