ALAIN JEANNOT

L’histoire de notre pays est indissociable de ce crime contre l’humanité que fut l’esclavage. Aussi, il est tout à fait salutaire que la commémoration de son abolition soit accompagnée d’échanges d’informations et de réflexions, ses conséquences se conjuguant à tous les temps. Certains avanceront que cela ne sert à rien de remuer le passé, qu’il faut que nous avancions d’autant plus que le soleil brille pour tout le monde en démocratie. Nous voudrions bien les croire, mais il n’y a rien de moins vrai lorsque les retards du passé tendent à se répéter, faute d’en avoir étudié les causes profondes. Nous voudrions bien les croire si les préjugés ne perduraient pas sous les auspices d’une ignorance qui demande à être davantage dépoussiérée. Nous voudrions bien les croire si la discrimination et l’exclusion, aussi inofficielles soient-elles, n’étaient pas la part ‘belle’ d’un peuple sur qui les rayons, pour de multiples raisons, semblent se détourner.

Pour saisir la portée de l’esclavage, il faudrait d’abord lui accorder sa spécificité dans le concert des regrettables épisodes de prédation de l’homme par l’homme. L’esclavage a été une entreprise d’état soutenu par un cadre juridique connu sous le nom de « Code noir », lequel code, promulgué en 1723 sous notre soleil, a été déterminant dans le parcours de l’esclave et de ses descendants.

Et là, il convient de souligner que le nom donné à cette ordonnance royale porte bien le nom de la majorité des victimes de la servitude. S’il est vrai que certains Asiatiques furent, eux aussi, réduits en esclavage, il n’est pas moins vrai que leur nombre était marginal. C’est bien parce que les captifs réduits en servitude étaient noirs que l’affreux texte s’appelait le « Code noir » !

Lorsqu’une loi vous relègue au rang de biens meubles et vous dérobe votre identité humaine, lorsqu’elle vous dénie le droit de faire du commerce, de posséder des terres, seriez-vous surpris que ces victimes et leurs descendants soient plus mal lotis que ceux qui n’ont pas évolué sous son régime ? Dépoussiérée par le professeur Louis Sala Molins dans les années 80, la codification de l’esclavage est très peu vulgarisée. Une copie est exposée au musée du Château des Ducs de Bretagne, mais le monstrueux code brille par son absence au mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes. Comment remémorer la servitude sans faire référence à l’échelle légale qui lui a permis de prendre de l’altitude ?

La question n’est pas de trouver des prétextes pour se lamenter sur le sort de l’esclave et de ses descendants. Il s’agit de démasquer le mécanisme afin de faciliter la cicatrisation des plaies, détruire la discrimination et les préjugés et promouvoir toute forme de réconciliation et de réparation. Après avoir compris, par exemple, que ses ancêtres n’avaient pas le droit de posséder des terres ou de faire du commerce, le descendant d’esclave pourra mieux prendre la mesure de son retard au lieu d’intérioriser certains préjugés, lui attribuant l’héritage viscéral transmis par une race de fêtards invétérés affichant peu d’intérêt pour le sacrifice de l’épargne et de la valorisation des biens !

Cette frivolité injustifiée tranche ironiquement avec l’exploitation organisée à laquelle l’esclave a été soumis ! Et lorsque nous nous dressons en donneurs de leçons en exhortant l’effort chez leurs descendants comme une condition sine qua non à leur avancement, nous impliquons insidieusement que leurs ancêtres et eux n’en ont pas assez fait.

Or, de leur contribution à la construction des premières infrastructures du pays en passant par l’installation et l’entretien opérationnel du chemin de fer aussi bien qu’à leur participation dans le domaine de la mécanique industrielle, entre autres, l’esclave et ses descendants n’ont jamais cessé de transpirer pour gagner leur vie et construire la nôtre.

En plus, les asservis ont indirectement injecté £ 2,112,632 dans l’économie du pays, rançon consentie par l’Empire britannique sous forme de compensation à ceux qui les tenaient en otage à travers l’esclavage ! Cette manne énorme, qui équivaudrait aujourd’hui à plus de Rs 15 milliards, a servi à donner un sérieux coup de fouet à nos assises financières et notre santé industrielle. Le nombre de sucreries doubla presque 30 ans après l’obtention de la compensation, grimpant de 167 en 1833 pour atteindre le chiffre record de 303 en 1863 !

Ce n’est là qu’une retombée de cette fameuse compensation qui contribua à redessiner notre destinée sous toutes ses formes. Curieusement, pendant longtemps, l’histoire a minoré ou oublié cette poignée de main en or au même titre qu’elle aura essayé de justifier le sort de ceux qui en étaient à l’origine et qui n’ont rien reçu !

La démystification de toute cette histoire complexe passe obligatoirement par la transparence et la vérité. Il ne faut ni avoir peur d’en parler ni craindre de la vulgariser. Quand l’humanité a été cassée, il faut bien chercher et recoller les morceaux pour la réconcilier. Il y va de notre destin commun.