PAULA LEW FAI

Elle est là, devant moi. O., une jeune femme de 25 ans. Elle baisse les yeux, mutique. De longs, longs moments passent. Le silence complet, celui d’une souffrance qui ne peut se dire.

Une belle âme me l’a envoyée. Cas de harcèlement sexuel par un supérieur. Courage pour affronter les autres, incrédules. Courage pour raconter aux représentants de l’institution où elle travaille. Les investigations ont lieu, longues et pénibles. Elle est reconnue comme victime mais le traumatisme est vivace, comme une pieuvre qui broie tout l’être.

Elle est donc là, ne sachant quoi faire. Que dire ? Immense honte de soi devant les autres, devant moi. Comment apprivoiser cette souffrance-là ? Puis, comme si ce long silence ouvrait une petite fenêtre à la confiance, les mots surgissent, hachés. Bribe par bribe, les phrases se mettent en place ; se dénoue graduellement une forte tension intérieure. « J’avais envie de crier, je dis à Dieu de m’aider, pourquoi il m’a abandonnée. Je ne pouvais pas le repousser ; il était répugnant. Il m’embrasse partout… Il essaie de mettre la main dans mon pantalon, la passe sur mes fesses, met sa tête sur ma poitrine… To bizin fer mwa kalin…. Je lutte, je lutte…Je ne peux rien faire ; ça parait une éternité.  À chaque fois, je pleure, je pleure, me lave partout. Je me sens salie. Je suis dégoutée ». Une éternité : quatre ans.

« Tout ce qui m’arrive, j’accepte. Je fais comme si c’est normal mais au fond, ça me tue. Un fardeau que je porte sans que quiconque le remarque. À l’intérieur, je suis déjà morte ; quelque chose m’a clouée à l’intérieur. Tout le temps ‘kasiet’. Une telle honte pour moi. Je ne l’ai pas accusé, je m’accusais moi-même ; j’avais peur des représailles ; je gardais le sourire et puis…, encouragée par un ami et une collègue, j’ai parlé… ».

Nous prenons le temps, tout le temps qu’il faut pour se déculpabiliser, retrouver peu à peu l’estime de soi. Après bien des séances, « ça va mieux ? ». « Oui, je me sens plus légère mais je n’arrête pas de rêver qu’on me tripote ».

Et nous revoilà, en silence. Moins difficile que le premier car la confiance est là. C’est un silence annonciateur de secrets longuement gardés et minutieusement refoulés. C’est l’histoire d’une petite fille de 5 ans et d’un jeune oncle de 10-11 ans. Une petite fille qui va rendre visite à son oncle, habitant dans la même cour familiale, en train de regarder un film porno. Il retire son pantalon et demande à la petite de tendre la main et de ‘trape’. « Non, mo pa pou trape ». « Trape enn tigit, mo pou donn twa gato ». Il la force à le faire ; « Pa dir to mama narien, to pou gagn bate ». Suivent des scènes (pendant six ans) que la jeune femme raconte très en détail, les unes plus sordides que les autres. Juchée sur deux blocs ou sur un rocher au milieu des cannes à sucre, elle subit des actes qui la déchirent physiquement et ruinent son enfance. « Ki to gagne fi ? demande maman. Je me rappelle combien je suis restée tranquille. La pluie tombait. Mon cœur était mort ».

Quand elle raconte, la peur est là, violente, la sidération, l’angoisse, immenses. Si grandes qu’elle éprouve le besoin de se forger un personnage souriant, joyeux pour qu’on ne remarque rien. « Aussi, je crée tout le temps, depuis petite, des personnages pour ne pas faire face à la réalité. Je leur parle ; ils me parlent. Je crée cette bulle ; je me demande si c’est bien ou mal.  Le monde imaginaire est gros, la réalité est petite. Quand il y a une difficulté, je change de personnage. J’ai peur de me perdre, de perdre ce monde que j’ai créé, perdre le réconfort de mon monde imaginaire. Je ne me sens pas seule. Je leur parle, je pleure, je me sens triste, joyeuse, je ressens tout. Je peux tout contrôler ainsi. Tout ça, c’est un secret pour moi. Même si j’avais des camarades, à quoi ça sert de parler de ça ; ils ne vont pas comprendre. J’ai souvent pensé au suicide. J’avais tout préparé (les comprimés) mais je ne l’ai pas fait le soir. Demain c’est un autre jour. La pensée est là, je ne suis importante pour personne. Toute ma vie, j’ai combattu cette vie. Il n’y a rien qui me retient. Ce qui est à l’intérieur de moi reste à l’intérieur ; ça ne peut pas sortir…J’ai dû arrêter mes études ; je perdais connaissance et faisais des crises d’épilepsie.  Mes parents devaient venir me chercher… Je ne pouvais pas bouger mon corps. Je me sentais rejetée. J’étouffais. Je me suis toujours sentie seule. Je me voyais deux personnes, deux visages. Une personne joviale avec ma famille, à l’intérieur, la mort. Je ne voyais rien qui pourrait me rendre heureuse. Je voulais une enfance normale ; je n’avais pas l’innocence que je devais avoir ».

Très seule, O. rencontre quelqu’un à 20 ans. Six mois de fréquentations et elle est enceinte. Abandonnée, sans aucun recours. « À six mois de grossesse, je monte l’escalier et n’arrête pas de sauter pour le faire partir. Il est toujours là. À huit mois, je pars à Macondé pour me suicider. Je reviens et veux sauter par la fenêtre. Mon père m’a vue et ne m’a pas grondée. Il n’y a pas d’autre solution. Aujourd’hui, mon enfant est mon bien le plus précieux… Je rencontre quelqu’un d’autre. On se voit régulièrement pendant trois ans. Dissensions, conflits. On se sépare. Je me sens à part, si seule. Pourquoi tant de misères de la part des hommes à mon encontre ? ».

« Parfois je suis confuse car j’ai tout fait pour oublier. À côté de la petite fille que j’étais, il y a une autre, plus grande, plus floue, moi. Je suis chagrine et je dis à la petite que ce n’est pas de sa faute. Elle ne dit rien. Je ne peux rien lui dire et je la regarde comme on regarde un enfant avec pitié. Elle souffre, elle souffre. Elle me dit « Comment on va faire ? Tout est déjà perdu ». Je l’ai vue grandir et redevenir petite. Elle pleure. Elle essaie de s’éloigner de moi « J’étais seule, seule ». Elle a peur que je l’abandonne. Elle souffre atrocement.  Elle ne veut pas venir dans mes bras. Je ressens tout ce qu’elle ressent »

Le harcèlement dont elle fut victime, plus âgée, n’a fait que réactiver le traumatisme antérieur. Le chemin est long pour O. pour réconcilier la grande et la petite, le personnage jovial pour l’extérieur et celui qui souffre. « J’apprends à ne pas trop me réfugier dans l’imaginaire, à avoir de l’estime pour moi-même, me respecter. J’apprends à dire NON et je peux aujourd’hui manifester ma colère contre mes agresseurs. L’absence de réaction d’avant me faisait me culpabiliser. Je comprends ce qui s’est passé et je me sens plus légère. Je n’ai plus ce sentiment de révolte impuissante. Je me sens plus vivante. J’ai envie d’apprécier la vie sans dégoût pour moi-même, sans rejet par les autres. Ce fut une lutte de longue durée.

Petit à petit, je retrouve l’enfant que j’étais. Elle jouait. Je l’ai retrouvée et je suis profondément bouleversée de la voir. Avant, elle était loin, loin de moi, de dos, triste, immobile. Elle me fixe. Elle est plus proche de moi maintenant. Je l’entends rire (joyeux). Je vois une autre fille. »

C’est cela Noël. Retrouver l’innocence, la vie, la capacité de mieux s’aimer, d’aimer parce que Le Verbe s’est fait Chair. De l’ombre a surgi la lumière et le silence est habité.

De paix profonde. Même dans la nuit la plus obscure.

« Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule ; On l’appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix ».

Esaïe 9 :6