GÉRALDINE HENNEQUIN-JOULIA
Leader, Idéal Démocrate

Il sévit à tous les niveaux. De manière insidieuse. Bizarrement, nous le vivons, nous le constatons mais nous en parlons peu. Ce virus, qui s’ajoute à celui qui provoque une pandémie mondiale, s’est infiltré à tous partout. Si la COVID-19 a mis un frein brutal à nos modes de vie, qui tendaient vers un individualisme décomplexé, l’appauvrissement rappellera très vite à nos consciences notre destinée commune. Nous gagnerons à regarder de près ce phénomène – dont on devrait s’inquiéter plus sérieusement – et comprendre très vite, pour commencer, qu’il touchait, avant même la COVID, la classe politique et par extension la pensée et le discours politique. Il suffit de regarder nos élus, en tenant compte du fait qu’une mutation de la scène politique mauricienne s’est enclenchée depuis une quinzaine d’années sans doute. Son renouvellement tant espéré, si nécessaire, nous offre un spectacle désolant – à voir ceux qui s’asseyent aujourd’hui au Parlement.

À quelques exceptions près, nous tanguons entre la volonté des partis de recycler ceux qui sont sur le déclin et l’émergence de figures nouvelles, démontrant que la politique est devenue une classe d’amateurs loin des sir Harilal Vaghjee, sir Seewoosagur Ramgoolam, Renganaden Seeneevassen parmi d’autres. C’est pour cela qu’évoquer le passé ne doit pas faire peur et doit être effectué à bon escient. Car les hommes et les femmes politiques construisent les discours politiques et par conséquent devraient être en mesure d’offrir des lignes structurantes pour le débat public. Tristement, à force de faire la courte échelle aux cousins et cousines, aux copains et copines, à ceux prêts à entrer en politique sans une once de conscience de ce qu’est le bien commun, sans une volonté de s’engager au nom d’un certain patriotisme, les partis nous condamnent depuis des années à une volée de pique-assiettes qui rivalisent de batchiarisme… Ils ne peuvent proposer ni de fond, ni de forme pour le renouvellement d’une pensée politique. Tous ceux qui ne leur ressemblent pas et qui émergent sont classés – ou faudrait-il écrire « traités » – d’intellectuels et de « bourgeois ». Encore une démonstration d’une absence de maîtrise du sens des mots ! Ce drame serait tout mesuré si ces politiciens n’avaient pas habitué leur électorat à percevoir les choses sous cet angle. Ainsi donc, on multiplie les plateformes de prise de parole sur les réseaux sociaux, dans les médias pour être présents, pour faire du bruit, pour dire une chose et son contraire, pour dire des choses sans fondement ou pour dire des évidences, ou pire pour dire le contraire de ce qu’on a fait quand on a fricoté avec le pouvoir ! Peu importe, il faut se faire entendre. Voilà aujourd’hui la préoccupation principale des nouveaux en politique ou des « faux » nouveaux. Ainsi, ils appauvrissent sans le dire la clé de voûte de notre démocratie.

L’autre coup sérieux à encaisser est l’appauvrissement de nos institutions. Elles ont été dangereusement gangrenées par l’installation calculée de nominés politiques qui sont, pour la majorité, soit mendiants de faveurs quelconques, soit des béni-oui-oui qui estiment comme on le dit si bien chez nous ‘zot finn arive’ ! Ainsi donc arrivistes et nominés dépècent sans honte les gardiennes de la République. Ceux-là ont pour caractéristiques de répondre à la lassitude des Mauriciens face à ce délitement par leur seule arrogance ! Dans un environnement démocratique fragilisé il faut travailler à redonner à nos institutions leurs forces vitales. Dire à ceux, confortables dans leurs illusions de puissance, que les institutions sont toujours plus fortes que les hommes : ils passent, elles restent !

La crise sanitaire mondiale est venue aussi gratter le vernis que nos « élites » avaient posé sur notre économie. Connue à l’échelle du continent africain comme une économie solide, dynamique et intelligente, capable de creuser de nouveaux sillons, il serait prudent que nous questionnions aujourd’hui ce qui va la relancer. Nous savons tous qu’un de nos piliers, le tourisme, a été mis à l’arrêt. Un stop brutal qui a débouché sur un nombre impressionnant de suppressions de postes ; d’autres sont en sursis. Pour ceux qui bénéficiaient indirectement de ce juteux marché, cela a été une cessation d’activité tout aussi nette. Mais avant même cette crise majeure, notre économie amorçait un dangereux virage que l’échelle de notation de Moody’s nous a signalé. Elle n’est pas seule à avoir tiré la sonnette d’alarme de notre glissement vers une société dite à risque. Où est ce visionnaire, au sein de l’actuel pouvoir, qui saura dégager une nouvelle voie avec des solutions structurantes pour notre économie ? Nous avons besoin aujourd’hui d’entendre, de lire, de voir ce plan de relance qui sera favorable au développement de nouvelles activités économiques et qui va redonner confiance dans les mois qui viennent. Certes, c’est avec difficulté et au prix d’efforts considérables mais Maurice a su déjouer tant de pronostics mortifères et dispose de ressources humaines douées et volontaristes. Ce qui manque à celui qui tient le gouvernail, c’est la vision ! Ce n’est pas à coup de smart cities sur notre île confetti qu’on va affronter la crise économique à venir. Ce n’est pas non plus en dégradant la confiance, socle majeur de l’investissement étranger, que nous allons attirer chez nous ceux qui veulent développer du business. Ce n’est pas en gérant à coup de décisions prises sous le coup de la panique que nous allons rassurer la population locale et lui offrir de vraies issues de secours en attendant l’avènement d’un apaisement tombé du ciel. Depuis la crise sanitaire, plusieurs coups de pouce ont été donnés aux ménages, aux travailleurs informels, aux entreprises et ils ont été salutaires même si pas bien pensés. Mais les coups de pouce ne remplaceront jamais les réformes et sont loin d’être suffisants pour permettre aux entreprises de réinvestir en faisant si nécessaire évoluer leurs modèles. L’investissement est la clé de toute relance.

Car finalement ces mesures qui agissent aujourd’hui comme des pansements prêts à tomber ne peuvent venir contenir l’appauvrissement de la classe moyenne et le désarroi qui a gagné les foyers les plus pauvres du pays. Des milliers de gens survivent actuellement. Il suffit de prendre la peine de quitter les fauteuils reluisants de la Place d’Armes et de descendre à la rencontre des familles dans nos cités ouvrières. Pas pour leur balancer un paquet de ‘macaroni’ en guise de bon geste mais pour leur parler, comprendre le tourbillon sans fin de leur quotidien. Il faut rencontrer ceux qui vivent également dans le stress de perdre leur emploi parce que l’État n’aidera pas ad vitam aeternam les entreprises.  Combien de temps pourra-t-on contenir l’explosion de cette cocotte-minute sociale ?

Dans cette dangereuse spirale de l’appauvrissement, il faut impérativement renforcer le cœur de notre République : l’Éducation nationale. Nous pouvons questionner la qualité de l’éducation dispensée à nos enfants. L’école est-elle uniquement le lieu d’apprentissage de la lecture, l’écriture et de la maîtrise des chiffres ? Est-ce que nous invitons les enfants à comprendre le sens de ce qu’ils apprennent ? Est-ce que l’école invite à une approche de la citoyenneté et du lien social ?  Quel est le projet d’orientation offert par exemple à nos collégiens ? Et les formations dispensées dans le tertiaire, sont-elles en adéquation avec ce que le marché demande aujourd’hui et son évolution demain ? Personne n’est dupe du fait qu’aujourd’hui, à la sortie, nous fabriquons de plus en plus une « élite » minoritaire et de l’autre une masse qui se redirige comme elle peut sur un marché du travail à bout de souffle, éprouvée par une crise sanitaire d’envergure mondiale. Nous tendions depuis 1968 à une école toujours plus juste, toujours plus égale. C’était le combat de nos pères qui ont lutté pour une éducation gratuite, pour l’arrivée des filles sur les bancs de l’école. Cet accès au plus grand nombre sans segmenter et avec pour objectif de montrer la volonté d’un pays de mettre un projet républicain en marche, nous en avons hérité. Il s’agit pour nous de toujours l’améliorer ! Pourtant, le dernier rapport de l’UNESCO sur l’Éducation à Maurice indique qu’en 2019 le pays comptait plus de 3500 enfants et adolescents hors du système scolaire !

L’appauvrissement est enfin un phénomène inquiétant quand il ronge avec persistance le monde de l’art et de la culture ! Sur ce plan, voilà bien un secteur qui a offert dans ce pays toute sa résistance et sa résilience depuis des lustres mais que la crise actuelle rend vulnérable à souhait. Il y aurait tant à dire de la lutte que mènent les artistes pour « exister ». Rien que cela ! Les gouvernements se sont succédé sans que jamais, personne n’ait trouvé urgent et essentiel de donner un statut à ceux qui exercent dans le milieu des arts. De réunions en livre blanc, aucun ministre de la Culture n’a pu et n’a su reconnaître la contribution des artistes à l’économie d’un pays. Personne n’a travaillé à avoir les coudées franches pour développer là une vraie industrie. Profitons pour évaluer aujourd’hui les lieux publics où les professionnels (tous arts confondus) peuvent diffuser leurs créations ! Nous serions bien en peine de comparer ce qui reste aujourd’hui de ces espaces ! Oubliés les galeries comme celle appelée Max Boullé, les théâtres pour citer Le Plaza et le Théâtre de Port-Louis, etc. Nous dépeçons les mémoires, nous réduisons les lieux de l’expression artistique comme peau de chagrin, nous déployons des schemes comme une mendicité faite aux artistes ; nous effaçons à coup de tractopelle le patrimoine bâti. Voilà notre politique culturelle ! L’appauvrissement de la culture remplirait un livre à lui tout seul.

Seules les énergies démocratiques peuvent se mettre en marche pour contrer cette fatalité de l’hyper pouvoir, concentré dans les mains d’un seul homme !