À partir de mardi, sauf virage inattendu, le pays commencera à s’inscrire dans une « near normal ». La situation ne retournera pas à la normale à 100%, mais la plupart des Mauriciens, qui durant ces deux derniers mois vivaient sous la cloche du confinement avec toutes les restrictions en matière de liberté personnelle que cela comporte, pourront désormais sortir de leur maison. Du moins, c’est ce que souhaite une bonne partie de la classe politique. Les leaders des partis de l’opposition parlementaire, Arvin Boolell, Xavier-Luc Duval et Paul Bérenger, ont affirmé en chœur hier que « l’heure est arrivée pour permettre à la population de quitter leur maison et d’accélérer le déconfinement en général en prenant en considération les barrières sanitaires nécessaires et les limites aux manifestations publiques ». L’exercice de tests de dépistage de la population — qui avait déjà atteint le nombre de 108 501 (27 487 PCR et 81 014 Rapid Antigen Tests) jeudi soir — devrait bien entendu se poursuivre. Cela sera d’ailleurs facile avec l’ouverture des bureaux. On s’attend à ce que les entreprises encouragent leurs employés à se soumettre au dépistage qui s’avère être utile, ne serait-ce que pour la paix d’esprit, pour les personnes concernées, leurs entreprises et le pays. Les modalités de déconfinement ont été évoquées par le Conseil des ministres hier matin. Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a pour sa part donné une indication sans équivoque jeudi : « De grands pays ont débuté leur phase de déconfinement malgré le nombre de décès enregistrés. Nou pa pou kapav res lakaz toultan. » Le message est clair. Il faut apprendre à vivre avec le virus et l’économie mauricienne doit recommencer à fonctionner.

Mais force est de reconnaître que le confinement avait permis aux uns et aux autres de rester à l’abri des attaques du nouveau coronavirus, ayant contaminé des millions de personnes à travers le monde et faisant des centaines de milliers de victimes, en particulier chez les plus faibles et vulnérables. À Maurice, le nombre de cas positifs à la Covid-19 a été maintenu la semaine dernière à 332 avant de passer à 334 grâce aux mesures prises par le gouvernement, au dévouement de tous les frontliners et au sens de la discipline de la population.

Cependant, l’heure est venue de faire face aux dures réalités. Les dégâts économiques et sociaux sont considérables. Le manque à gagner pour le pays s’élève à plusieurs dizaines de milliards de roupies. Des dizaines d’entreprises, faute d’activité de production, ont déjà jeté l’éponge. Les secteurs les plus touchés sont ceux orientés vers l’exportation des biens et services. Le tourisme est tout simplement à l’arrêt, au point où certains opérateurs lancent des messages de détresse. Une industrie qui n’engrange plus de revenus, n’a pas les moyens de continuer à encourir tous ces frais. Une situation insoutenable pour les groupes hôteliers sans la mise en place d’un burden sharing important entre toutes les parties prenantes de l’industrie. Les licenciements et le chômage technique guettent des milliers de travailleurs, qui vivent dans l’angoisse et l’incertitude quant à leur avenir immédiat. Le secteur manufacturier est également en panne. Les fonds de roulement font défaut. Alors que le plan de soutien mis en place par le gouvernement prend fin avec le déconfinement, les banques commerciales hésitent avant de s’engager et gardent l’œil sur leurs profits annuels. Dans les milieux des entrepreneurs, on les accuse de « sit on the fence » et d’attendre pour voir ce que fera le gouvernement. Entrepreneurs et employés demeurent aussi impatiemment dans l’attente de ce que proposera le gouvernement jeudi prochain dans le budget, qui compte inclure un plan d’action concernant la reprise économique et l’investissement.

Pour l’instant, ce qui crève les yeux, c’est la société à plusieurs vitesses dans laquelle nous évoluons. Dans ce pays qui, avant le confinement, se targuait d’être à quelques encablures du seuil d’un high income country, la misère et les disparités sociales existantes sont effrayantes. La situation des squatters n’est qu’une des manifestations. Il faudra désormais toutes les compétences, toute la compassion, toute la discipline des dirigeants et de toutes les parties prenantes pour éviter que la situation n’empire. Pourrons-nous réussir sur le plan économique et social ce que nous avons réussi sur le plan sanitaire ?

En passant, la pilule des Chagos qu’on nous a servie cette semaine, bien qu’elle comporte un élément positif, ne nous guérira pas de la pandémie économique qui nous menace.