FRANCK HATTENBERGER

Lorsque j’étais enfant et que la famille s’embarqua pour un nouveau continent, Papy me tint ces propos bienveillants : « Ne pleure pas de partir, fils, car tu ne dois pas t’attacher à la terre. » Or, j’omis bien vite ces recommandations, oubliant que notre planète devait être ma seule nation.

Le 31 décembre 2019, me voici fraîchement débarqué à Maurice, après une vie à courir le monde en quête d’une terre promise. À cette heure, j’ignore qu’en Chine on dévore des pangolins, et que cette addiction pousserait notre ère à son déclin.

J’ai toujours détesté le réveillon du Nouvel An, et ces vertueuses pensées, délestées en cotillons dans la fureur de cet élan. Les embrassades et les souhaits, les rires, les cris et les accolades enjouées, n’ont d’autres effets que de me plonger dans la mélancolie d’une façade inavouée. Oui, je pleure au milieu de tant de joie, submergé par l’émoi qui vient me chanter, combien je me sens loin de chez moi.

Parti seul à songer sous la voûte étoilée, je m’interroge sur 2020, et sur mes doutes à peine voilés que mes simples rêves soient vains. Cela fait un mois que je suis ici, à Maurice, à ressasser, sur cette Calédonie que j’ai fuie par peur d’en être chassé. Mais en partant je vous ai promis, mes amis, mes aimés, que je reviendrais sur cette terre qui m’a contraint à m’essaimer. Je l’entends hurler dans mon cœur les passions que j’y ai vécues, vingt années d’illusions et les démons qui m’y ont vaincu. Il est minuit, le ciel s’est embrasé, tout le monde s’est embrassé et moi, je croule en silence sous les sanglots de ma vie passée.

Me voici posé sur le rivage de la Mer des Indes, badant l’océan qui me sépare de mon ancien monde. Par cette sinistre nuit de fête de l’hiver de ma vie, je voudrais y plonger pour me noyer dans l’oubli. Ainsi je ferais fi de feu mon ère féconde, immergeant dans l’infini ce que le beau a d’immonde. Là-bas, sur l’autre berge du Styx, je pourrai me fondre dans l’éternité et m’alléger des fardeaux de cette vile réalité.

Le 24 février 2020, je me sens partagé, entre l’envie de dire merci à cette jeune nation qui m’a si chaleureusement accueilli, et la hantise de voir l’humanité emportée par les affres d’une pandémie. Médias et amis n’ont d’autres mots pendus aux lèvres que cet ennemi sans visage, un virus semblant tout droit sorti du fond des âges. Des villes, des pays et des peuples ont été barricadés, pendant qu’ici je retrouve le goût de croire et de m’évader. Pour moi, seul compte le fait que les forfaits du malin sont au loin, et que blotti contre mon île, je peux demeurer serein. L’ascendant autruche dont on m’a souvent taxé avec un brin de dérision, révélant ici toute sa dimension.

Depuis plusieurs jours, la pression est à son comble, mêlant fausses et vraies nouvelles, suppositions, bruits de couloirs et affabulations. La COVID serait ici, laissant libre cours à paniques et prophéties. Pourtant, malgré les ruées qui déferlent sur les supermarchés, je n’imagine pas que dans mon exil doré je puisse être touché. Quoi qu’il en soit, maintenant que mes biens et les miens sont à l’abri, je pourrai bientôt regagner ma Calédonie où jour après jour, le ciel s’est assombri. Cet appel vient de mes tripes, attaché que je suis à cette terre, comme un enfant l’est à sa mère. Toutefois, que cette mère fût ingrate n’ôte rien à cette idylle vaine et idolâtre.

Le 19 mars 2020 au réveil, je reçois la nouvelle tel un assommoir. La veille, dans son allocution du soir, le Premier ministre a gravé les mémoires. Après la découverte de trois cas, le pays entre en guerre, fermant les écoles, verrouillant les frontières et imposant dès demain un couvre-feu sanitaire. Cet adieu à mes rêves d’envol est un épieu qui m’achève et m’étiole. En une simple fraction de temps, je me ternis, je me flétris, l’énergie acquise se disperse dans le vent.

Je passe les jours suivants abattu, lorgnant la course des nuages à travers l’éther, libres poursuivants invaincus d’un voyage planétaire. Assujetti à mon jardin comme une bête l’est à sa cage, je geins, je gronde et j’enrage. Les yeux rivés au récepteur, je suis le bilan, qui chaque heure devient plus alarmant. À poursuivre cette chute vers les tréfonds de mon être, je me voue à chavirer, couler et disparaître. En m’entêtant, je sens que l’overdose me guette, prête à cueillir pour le jeter ce fruit blet. Il me faut le sursaut d’un homme fort et fier, un regain d’orgueil, pour ne plus raccourcir dans l’ivresse et la bière mon chemin pour le cercueil.

Le déclic tant attendu provient au second jour d’avril, saturé d’effroi et des chiffres annonçant le péril. Il est bien beau de tout savoir, de le croire ou supposer, mais la survie m’impose pour ne pas choir de m’y opposer. Pour conjurer la psychose, j’appose un filtre aux nouvelles, ne voyant plus dans cette affaire qu’une réelle aubaine. Désormais, j’ignore combien de malades, de râles et de défunts, la maladie embaume de son parfum. Ayant négligé le son du tocsin, j’attends celui de la cloche, qui fera tinter en mon sein l’heure du départ vers mes proches. Cette expérience m’inscrit dans un temps long, dont il n’y a plus de rythme, de jours et de mois pour en poser les jalons. Je fais un pacte avec l’inconnu, afin que cet acte me porte aux nues. Ivre de m’être imbibé de ces résolutions, je prie cette idée d’être la solution.

Mon horizon n’est plus cette île aimée à sept fuseaux horaires, mais le mur qui me sépare de mes voisins et son halo d’horreur. Alors je le franchis, j’ouvre cette porte sur le monde extérieur, je défis, j’ose, je bannis les interdits et les peurs. Maintenant, je suis libre, affranchi de cet innommable qui soumet des milliards de mes semblables. Pendant que la vie de la rue meurt ou subit l’indicible, je répands la rumeur sur un autre possible. Oui, nous pouvons nous parler, nous voir et aider, sacrifiant des lois sur l’autel de la solidarité. En peu de temps, ce petit monde égoïste forgé par la société, se mue en choriste d’un opéra d’équité.

Dès lors dans le quartier, nous proclamons l’abolition des privations, avec viandes, poissons et enivrantes boissons, légumes, pains ou fruits de la passion. Chacun fait marcher son réseau, ses amis ou son cerveau, pour être un maillon utile au renouveau. Le collectif n’est plus une chimère ou un vain mot, mais le creuset qui sublime les âmes du hameau. Souvent, je disparais et déambule tel un profane, à travers l’insoumise étendue de la savane. Pendant que mon espèce s’emmure et se fane, je glane du grand air et je flâne.

À la Saint-Honoré qui se célèbre mi-mai, j’en omets de fêter ma nouvelle année. À quoi bon souffler sur des printemps en bougies, sans amis à joindre à cet instant de magie. Je n’ai pas envie de compagnie pour un ban, quand ailleurs succombent autant de gens.

 

Dehors, beaucoup s’impatientent de ce confinement qui traîne en longueur, liberticide théâtre d’un abattement, qui s’égrène en langueurs. Là, je ne me sens pas plus proche des Chinois, Mauriciens, Gaulois ou autres Calédoniens, mais de chaque être humain. Oui je le déclame d’un ton fier, sapiens est mon frère.

Le dernier weekend de mai sonne le glas de notre détention, et le peuple tout entier lance des hourras, pour chanter sa libération. Entre voisins, nous abrogeons ces distances immondes et nous nous embrassons tous sous un grand tamarinier, que nous baptisons l’arbre-monde. Il chapeaute de son auguste ramure, le renouveau des illusions et la chute des murs. En observateur de notre espèce, j’avoue qu’elle m’a souvent déçu par ses faiblesses, son orgueil et ses bassesses. Mais, ici, seul le meilleur a prévalu, troquant l’ego pour la vertu. Cet épisode m’aura en partie réconcilié avec l’humain, augurant de temps moins noirs dans l’histoire de demain. Toutefois, à défaut de sombrer dans l’angélisme, je demeure sous les feux du réalisme. Je sais aussi que l’homme est un loup pour les siens et qu’il ne peut avancer sans un fléau pour l’y pousser.

Les mois qui suivent contribuent à m’insérer dans ce pays. Malgré l’économie qui a fort à pâtir de la fermeture des frontières, je découvre un peuple uni, prêt à compatir, souriant et fier. Il tranche avec le ressenti qui m’a fait fuir de cet ailleurs, dont l’absence m’a si souvent privé d’être gai et rieur. Aujourd’hui, j’ai enterré mon passé et mon autre vie, je n’ai pas renié ni oublié, mais simplement choisi. Pour chacun des citoyens de la Terre, 2020 restera le symbole d’une tragédie, le retour à des temps occultes marqués par les grandes peurs et les épidémies. Cependant, l’irruption de cette improbable situation m’aura permis d’éclaircir le chemin qui mène un homme de la résignation à la sublimation. Car moi l’étranger, qui le fus partout, j’ai le sentiment d’être ici chez moi, n’ayant jamais vécu ce tout qui comble un être d’émoi.