TOKTIK

La décision du ministère de l’Éducation d’exiger un minimum de cinq « Credits » pour qu’un enfant puisse être admis en Lower 6 a été applaudie par de nombreuses personnes. Elle peut sembler légitime. On doit, comme on n’arrête pas de le ressasser, travailler, faire de son mieux pour aller plus loin, « piti la bizin travay ». Rien de plus logique. Mais la triste réalité, c’est qu’elle ne fait qu’amplifier le fiasco de notre système éducatif. Il en est ainsi pour plusieurs raisons.

(1) Une décision, qui a un impact sur la vie de milliers d’enfants, doit être fondée sur des recherches scientifiques. Il est impératif de trouver les réponses à plusieurs questions fondamentales, parmi la suivante : combien d’enfants, lors des années précédentes, qui ont été promus avec 3 ou 4 « Credits » sont parvenus à compléter la HSC et à entreprendre des études universitaires ? S’il est démontré que la très grande majorité de ces élèves a échoué, et on en doute sérieusement, c’est que cette décision a sa raison d’être. Mais si on découvre que le contraire est vrai, ce qui est plus que vraisemblable, c’est qu’elle est absurde et cruelle. On pourrait ici citer les exemples de ces jeunes qui ont eu des résultats médiocres en SC et qui ont ensuite fait de brillantes études. Mais il nous faut des chiffres et encore plus de chiffres. Toute décision doit ainsi puiser dans la rationalité scientifique. J’invite les inconditionnels des cinq « Credits » à démontrer de façon indubitable, en s’appuyant sur des chiffres, que ce critère arbitraire sert les intérêts de l’enfant mauricien. On ne décide pas de l’avenir des plus vulnérables au sein de la société en piochant dans le vivier des anecdotes. On mérite mieux que ça.

(2 ) Cette décision contribue à creuser le fossé entre riches et pauvres. L’éducation est une course et tout le monde ne dispose pas des mêmes chances au départ. Il ne s’agit pas de nier que tout enfant a la faculté au choix, qu’il peut décider d’apprendre ou pas mais il évolue dans un contexte qui surdétermine sa capacité à réussir. Des facteurs tels que la classe sociale, le quotient intellectuel, le cadre scolaire pèsent lourd dans le parcours de l’élève. On sait, par ailleurs, qu’il y a une corrélation directe entre le niveau d’éducation des parents et la réussite scolaire*. Il est clair que ce critère pénalise surtout les enfants défavorisés qui n’ont pas accès au même capital social, économique etc que les enfants privilégiés. Mais pire encore, ils ne peuvent accéder à la HSC et à des études universitaires qui sont, comme on le sait, le tremplin vers des salaires plus élevés, des carrières potentiellement gratifiantes, une vie plus épanouie. Notre système éducatif doit opérer selon une logique de la compassion, tout le monde ne fera pas, bien sûr, des études à l’université, les talents sont multiples et il faut trouver un espace pour qu’ils se déploient mais on doit, en même temps, accorder une chance au plus grand nombre, en particulier à ceux qui font face à de nombreux obstacles dans la vie et non inventer des frontières fictives qui détruisent les rêves, qui enferment les plus démunis dans des ghettos qui les condamnent à la marginalité.

(3) Notre système éducatif a été et est une catastrophe. Ces propos peuvent choquer. Mais les faits demeurent. La réussite d’une super élite, les lauréats parmi, ne doit pas occulter une pénible réalité, une vaste majorité d’enfants ne parvient pas à finir leurs études. Cela était ainsi il y a des décennies de cela et cela est toujours ainsi. Cessons de grâce de glorifier un pseudo-passé où les enfants étaient studieux, ou « nou ti kontan anprann ». Ce passé n’a jamais existé. Citons quelques chiffres qui nous permettront de comprendre l’ampleur du problème. Aux examens de la ‘O Level’ de 2019, sur plus 18000 candidats, 2248 ont eu 2 « Credits », 3092 ont eu un « Credit » et 4461 zéro « Credit », en d’autres mots plus de 9801 (!) candidats ont eu 2 « Credits » ou moins. Comment expliquer ce phénomène d’échec ? Les raisons sont complexes. La problématique des langues, parler une langue chez soi et étudier dans deux langues étrangères à l’école, des examens, ceux de Cambridge, qui ne sont pas adaptés aux besoins des étudiants mauriciens ou encore les conditions de travail des enseignants qui sont mal rémunérés et peu valorisés. La liste est plus que longue. Pour parvenir donc à résoudre ces problèmes de fond, pour en finir avec cette catastrophe, il nous faut une nouvelle approche, méthodique et scientifique, qui propose une vision cohérente et ambitieuse et se donner les moyens pour réaliser cette vision. Les décisions à la va-vite qui s’inspirent des « piti la bizin travay » ou « li pas so letan lor tiktok » ont le mérite de la simplicité mais contribuent à creuser un trou qui est sans fond. Ceux, par exemple, qui sont sur le terrain savent qu’il y a de nombreux élèves qui après plusieurs années sur les bancs de l’école sont incapables d’écrire les mots les plus simples. Le critère des cinq « Credits » est symptomatique d’un mal plus profond, absence de vision, absence d’intelligence, absence d’humilité, de véritable compréhension des enjeux éducatifs, politique du colmatage, on répare ici pour casser là-bas, on casse là-bas pour réparer ici, on ne sait pas trop ce qu’on fait mais on le fait quand même avec ce sourire aux lèvres qui dit l’arrogance des « misie konn-tou ».

Notre système éducatif doit être réinventé. Il nous faut un changement de paradigme, ainsi s’attaquer aux problèmes urgents et aussi interroger ses fondements, – l’œuvre d’un projet de modernité capitaliste et coloniale qui est aujourd’hui en voie d’auto-destruction –, qui requiert que les intelligences de bonne volonté se réunissent pour proposer un nouveau projet. Vain désir évidemment. En attendant, les cinq « Credits » et tout le catalogue des décisions absurdes continueront de détruire nos enfants. Que ceux qui rêvent de pouvoir réalisent qu’ils anéantissent les rêves des enfants.

* https://education.stateuniversity.com/pages/2311/Parenting-INFLUENCE-PARENTS-LEVEL-EDUCATION.html