JASON LINGAYA

     Le portail du cimetière grince et s’ouvre lentement avec un bruit sinistre. Déjà je tremble, j’ai peur. Pourtant, je sais que je dois avancer. Au loin le ciel gronde. La pleine lune disparaît peu à peu derrière d’épais nuages mornes. C’est sûr, il va pleuvoir tout à l’heure.

Un ballet lugubre de chauves-souris plane au-dessus de ma tête. Une scène de vampire digne d’un film d’horreur me revient d’un coup. Mauvais présage décidément. Partout des tombes poussent à l’infini… Une phrase me revient en mémoire : « Pas de repos pour les damnés ! »

     Au même instant, je me retourne. Une silhouette étrange se faufile vers moi à travers la brume. « WOOAAAH !! » m’écriais-je, saisi. Elle a une langue de reptile qui ondule dans tous les sens, de grosses canines luisantes et littéralement des yeux de braise… Terrorisé, je me barre à toute vitesse !

     Dans mon dos j’entends le souffle de la bête. Elle me rattrape. Je zigzague entre les tombes mais réaction idiote je me mets à y regarder de plus près – il y a des noms inscrits, des dates aussi. Ça me fait perdre un temps fou. Je constate que les tombes sont alignées par catégorie de couleur. Il y a des rangées rouges, des bleus, des jaunes et des vertes.

      Tout à coup l’affreuse bestiole, toujours à mes trousses, hurle après moi : « Pa sove ta kapon ! Mo le kone ki to kouler ??? » Surpris par cette drôle de question je réponds en accélérant le pas : « Pa kone !! Les mwa trankil. »

Mais soudain je n’avance plus. Une main m’a agrippé la cheville alors que je tentai d’enjamber une tombe ouverte. Elle m’attire vers le fond avec une force incroyable. Je vais être enterré vivant…

      Et pourtant, je fais des tonneaux de plusieurs étages. Et je me retrouve… en pleine mer ! Je suis descendu à deux mille mètres, peut-être trois. Comment je le sais ? L’épave du vraquier WAKA-machin – celui-là même qui a fait couler beaucoup d’encre et inversement – est juste là devant moi. Une colonne de « fumée » sombre et visqueuse s’échappe de son flanc et remonte à la surface.

      Je suis attiré par une plainte sur l’autre face. Je m’approche. C’est épouvantable ! Quatre superbes cachalots s’affrontent sans merci. Un vrai massacre. Fait troublant : ils sont chacun de couleurs différentes – rouge, bleu, jaune, vert.  Je n’en avais jamais vu des comme ça !!

       « Ase!!! » criai-je, désemparé « Kifer zot pe lager ? Zot bann labalenn non ? Tou frer ek ser ki la…» Ils s’arrêtèrent net, interdits un moment par mon intrusion soudaine. Puis me répondirent dans leur langage : « Nou labalenn wi, me pa mem bann. Nepli ena ase ler pou sirviv, nou pe toufe. Mama lamer ki finn deside. Seki met for gagn for… Me twa to dan ki bann, ki to kouler??? » Troublé une fois de plus par cette question je répondis comme je l’avais fait avant : « Pa kone! ». Mais les cachalots le prirent très mal et foncèrent sur moi avec rage.

     Une seule solution, la fuite. Je nage de toutes mes forces mais j’ai l’impression de faire du sur place. Il me faudrait des ailes pour semer ces titans. Leurs gueules énormes se rapprochent. Elles s’ouvrent et se referment avec un claquement d’une violence inouïe. Est-ce la fin ?

     Pas tout à fait. Au moment où je sens que tout est perdu, je me retrouve pris dans une bulle d’air qui me transporte très vite hors de l’eau. Je survole un champ de cannes un temps et une brise légère me dépose comme une feuille, au sommet du Corps de Garde, un pic que je connais bien.

     L’endroit est paisible, la vue splendide. D’où que je regarde l’île Maurice s’offre à perte de vue. Cinq ou six pailles-en-queue majestueux traversent le couchant.  Qu’est-ce que je suis crevé parbleu. Je vais m’asseoir, mais je n’ai pas le temps !

Le ciel s’obscurcit, un éclair, puis un autre et une tempête phénoménale surgit. Pétrifié, je vois sur l’horizon s’élever un gigantesque raz de marée. L’eau est noire de fioul et détruit tout sur son passage. Elle avance très vite et j’ai la certitude que de là d’où je suis, je ne serais pas épargné!

Il faut me trouver un refuge plus sûr, mais je me retrouve pris au piège, car la bestiole du cimetière – celle du début – est revenue me barrer la route. Physiquement elle est la même, sauf que maintenant c’est un monstre à quatre têtes ! Oui, c’est ça, quatre têtes : rouge, bleu, jaune, vert. Tour à tour ses bouches mauvaises me crachent après : « Asterla to tase. Kot to pou sove ? Bon to pou reponn : Ki to kouler toi? » Et comme je ne disais rien, elles ont martelé avec plus d’insistance: « Ki to kouler ? Toi ki toi ? Ki to bann? REPONN !! »

      À un moment les têtes m’ont pour ainsi dire oublié et se sont mises à se chamailler entre elles. J’en profite pour faire un pas en arrière, puis deux… Mais je glisse et tombe dans le vide.

     C’est alors que je me réveille en sursaut sur mon fauteuil ! En sueurs. J’ai dû m’assoupir. Un journal traîne par terre. Quel drôle de rêve… J’en ai les tripes toutes retournées.

      Je relève la tête, la pendule indique 15 heures. Sur le mur, il y a un vieux poster de Kaya « The Seggae Experience » qui trône là sereinement depuis des années. De mémoire, je sais que chacun des titres de ce Best Of est un héritage culturel inestimable qui a bouleversé la vie de milliers de Mauriciens.

      « Quel drôle de rêve tout de même » je ne peux m’empêcher de penser encore… « Mais qu’est-ce qui coince dans ce monde ? Qu’est-ce qui cloche à Maurice ? » Je me demande morose, alors qu’une succession d’images intenables de mammifères échoués sur des plages souillées se rappelle à moi dans toute leur fureur.

       La marche de Port-Louis a eu un succès d’affluence au-dessus de toutes espérances. C’est indéniable. J’ai croisé des jeunes débordant d’enthousiasme, des vieillards qui ‘rajeunissaient’ à vue d’œil, des groupes qui dansaient au rythme de djembés enfiévrés et d’autres encore, qui scandaient des slogans à pleins poumons. Chacun était comme porté dans un élan puissant, uni et fier d’être là et de pouvoir apporter sa touche à l’ensemble.

         Pourtant, malgré la réussite populaire de cette marche, des germes profonds de division sont là, bien réels et ils rongent la société de l’intérieur. Depuis des générations. En vrac, quelques-unes des plus tenaces:

1. Se définir d’abord d’une communauté avant de s’identifier comme Mauricien.

2. Vivre sa religion comme un moyen d’exclusion plutôt qu’une opportunité d’ouverture vers les autres.

3. Favoriser la perpétuation d’un système pourri qui tolère les inégalités et injustices en élisant des gouvernants sur la base de leur « appartenance », de leurs noms (fils de/fille de), de leurs diplômes, de leurs titres et de leur compte en banque plutôt que sur leurs mérites – par exemple : la validité de leurs actes sur le terrain.

        J’allume le poste de radio. On y joue « Redemption Song » de Bob Marley. Songeur, je vais à la fenêtre.   

       À l’autre bout de la rue, se dresse un badamier géant. J’ai dû le voir mille fois ce gaillard-là sans le regarder vraiment. Ses larges feuilles vertes, rouges et jaunes taquinent le bleu limpide du ciel. Une nuée d’oiseaux y vivent dans une ambiance de fête foraine, un peu comme le feraient des gamins chahuteurs en costumes de scène.

       Dans mon cauchemar, les couleurs sont en opposition et s’entredéchirent. Elles sont associées à la mort et à la destruction tandis que chez le badamier le processus est inverse : il forme un tout cohérent où chaque partie travaille intensément au bonheur de l’autre. Il est, dans son essence, un écosystème  bienveillant et protecteur au service de ‘La Vie’ dans son sens le plus large.    

      Et tandis que Bob Marley entame son deuxième couplet, je revois la foule d’anonymes solidaires. Tous n’étaient pas là pour les mêmes raisons. Mais beaucoup portaient haut les couleurs du drapeau.

     Je souris. Rien n’est écrit. Et Les yeux posés sur le badamier je pense à Kaya, le Seggaeman de mon pays, parti trop tôt.