La criminalité financière prend de l’ampleur et représente une menace pour Maurice, et ce, d’autant que la juridiction a été incluse sur la liste noire de l’UE, concernant la lutte contre le blanchiment d’argent et le terrorisme. Mike Rees, Chairman de Mauritius Africa Fintech Hub (MAFH), souligne qu’à l’heure actuelle, moins de 1% des cas suspects rapportés dans le monde finissent par des poursuites. Neeraj Ramyead, Anti-fraud Agent à la SBM, et Kevin Sumputh, Chief Security Officer de l’Absa Bank Ltd, mettent en garde contre le Dark Web, où il est possible de se procurer toute une gamme de faux documents à moindres frais… Ils intervenaient lors d’un wébinaire sur la criminalité financière, organisé par MAFH.

Mike Rees, fondateur de Strategic Vitality et Chairman de MAFH, a d’abord brossé un tableau sombre de la situation : « Financial crime is a major societal problem where unfortunately criminals are currently winning and that is because they are all operating against a fragmented financial system in an increasingly digitalized world and that is all manna from heaven for them. » Selon lui, les crimes financiers représentent un “major long term threat” pour l’économie mauricienne, et pas seulement pour le secteur des services financiers. C’est une véritable guerre qui doit ainsi être livrée aux criminels financiers, qui deviennent de plus en plus sophistiqués, surtout que maintenant, on voit plus de « trade-based money laundering schemes going on and it is the strucutral flaws that are in our system that are bieng exploited ».

Plus l’économie devient sophistiquée, plus les criminels s’adaptent. Pour comprendre l’ampleur du problème, Mike Rees réfère à des sites comme ceux du Wolfsberg Group, et de la Global Coalition for Fighting Financial Crime. « There was a lot of noise rencently about the FinCEN leaks, about the suspicious activity reports (SARS). Banks are doing their job in identifying suspicious activities but the big question is how many prosecutions resulted from those sources ? » demande-t-il, ajoutant que « less than 1% of the SARS globally end up with a criminal prosecution ».

Et ce ne sont pas que les victimes des crimes en question qui en souffrent, car, dans un monde digitalisé, il est plus compliqué pour certains individus d’avoir accès à des services bancaires comme une ouverture de compte, et cela crée une “financial exclusion”. La criminalité financière peut aussi provoquer l’exclusion financière de pays, affirme Mike Rees, car beaucoup de pays en Afrique ne peuvent avoir de « correspondant bank relationships and are therefore not connected to the global financial system ».

Il y a trois facteurs clés dans la lutte contre le crime financier. D’abord la conformité aux règlements. Facile à dire, mais moins évident à mettre en œuvre, car les défis de la conformité ne cessent d’augmenter au fur et à mesure que le crime financier s’amplifie. Mike Rees estime que les entreprises immobilières, les concessionnaires de voiture et les entreprises fournissant des services de paris en ligne doivent aussi être conformes à certains règlements. En Europe, par exemple, les concessionnaires de voitures ne sont plus autorisés à vendre des vehicules contre du cash. Même l’industrie des courses de chevaux est de plus en plus réglementée.

Deuxième élément important dans la lutte contre le crime financier : la collaboration entre les banques. « There is a need for increased information sharing », mais cela demande évidemment un équilibre eu égard à la protection des données des clients. Le Wolfsberg Group travaille actuellement sur la question. Le troisième élément clé est une bonne coordination public/privé. Avec le chiffre de moins de 1% des SARS se terminant en des poursuites, « FIUs are at the start of their journey », lance Mike Rees.

Même si les banques dépensent de grosses sommes sur la conformité, cela n’est pas efficace pour combattre le crime financier tant qu’il n’existe pas de collaboration public/privé à l’échelle nationale. La “data” peut aussi aider à combattre le crime financier, selon le président de MAFH. « We are seeing an increased use of data science and criminologists teams to help tackle this problem. » À cet égard, Citbank et Bank of America sont déjà en avance sur d’autres “global banks” selon lui.

Les banques sont au coeur du “money business” et ont de grosses responsabilités dans leur manière d’appréhender la criminalité financière. Neeraj Ramyead, Anti-fraud Agent à la SBM, observe que la pression des “regulatory obligations” en termes de AML & CFT est bien présente et que l’adoption rapide de plateformes digitales contribue à augmenter radicalement le volume, la complexité et la vitesse des transactions à traiter au niveau des banques.

En outre, les exigences des clients sont accentuées et le secteur bancaire dans son ensemble doit s’évertuer à répondre à cette demande tout en étant conforme à ses obligations. « When we are doing transaction monitoring, we are actually trying to identify known-types of transactions so we model things out of issues we have identified and try to predict what can happen but fraudsters try to stay a step or two ahead. If we are more reactive than proactive as an industry, the fraudsters will always be using the gaps in the system and coming up with new ways of laundering their money. »

Toutefois, il précise que le secteur bancaire « is trying to address these issues » aussi efficacement que possible. Commentant le faible niveau de poursuites concernant les SARS, comme mentionné par Mike Rees, Neeraj Ramyead indique : « We might be overfiling STRs (NdlR : Suspicious transaction resports) », et que c’est une tendance mondiale, selon lui. Il a par ailleurs évoqué l’adoption de cryptomonnaies et mis en garde contre le Dark Web, qui encourage le financement d’activités illicites par les cryptomonnaies notamment.

« Fake statements and fake KYC documents »

Kevin Sumputh, Chief Security Officer chez Absa Bank, abonde dans le même sens. « There are emerging risks coming (…) On the dark web there are artefacts available. Even a fourteen year old can do hacking nowadays with the tools available on the dark web. » Kevin Sumputh explique qu’on peut s’y procurer des faux-documents, tels passeports et permis de conduite, et ce, pour de faibles sommes.

« These documents are done in such a sophisticated way that it is difficult for the banking and financial sector to identify those fake documents. Within the last two years in the banking sector, we have seen an emergence of fake statements. Fortunately, banks work together and there is collaboration amongst us in terms of checking statements. »

Là où l’affaire se complique, c’est lorsque les banques traitent avec des compagnies offshore. « And they need to go to other insitutions to check those documents. From a financial crime perspective it is complicated, we have come to a situation where we have fake statements and fake KYC documents », affirme le représentant de l’Absa Bank. Il mentionne également les problèmes qui peuvent surgir au niveau des nouveaux secteurs en développement, tels que le “peer-to-peer lending” et les “e-wallets”, des secteurs encore très peu règlementés. « We dont have much regulation about peer to peer lending and for e-wallets as well where money is transfered from an account to an e-wallet and expenses are being done and money is being transfered to other people from that wallet. This is where the focus should be put on. »

Veeren Manikion, Director Business Development & Sales chez Global Primex Mauritius, est également intervenu lors du wébinaire. Il a abordé plusieurs aspects et fait ressortir que « from what we have seen, there is not a concise ways of reporting suspicious transactions ». Il a souligné les défis en termes de “data management”, car la “KYC information” est obtenue de sources variées.

Le problème se situe aussi selon lui au niveau des “small continuous transactions”, « where banks are unable to track these type of transactions ». Pour lui, la solution au crime financier se trouve notamment dans la technologie, l’intelligence artificielle et le “machine learning”. Il plaide pour une plus grande collaboration entre la Financial Services Commission et la banque centrale.