PHILIPPE GOUPILLE
Président du Conseil des Religions

Les évènements de 2020 et d’autres plus récents qui ont bouleversé la population et bousculé la vie des citoyens mauriciens appellent à une réflexion en profondeur. Dans le cadre de la Journée mondiale des Religions célébrée ce dimanche 17 janvier il est intéressant de voir de quelle manière les religions peuvent contribuer à cette démarche dans le but de faire progresser la société et pour le bien commun.

La société mauricienne fait face à différents problèmes :

– Recrudescence de la violence sous toutes ses formes (crimes atroces, assassinats d’enfants et de personnes âgées, vols avec violence, agressions verbales entre autres);

– Déficit en crédibilité de certaines institutions et perte de confiance de la population en ces organismes censés être des garde-fous;

– Danger du retour au communalisme primaire;

– Nombre inquiétant d’accidents de la route mortels;

– Indiscipline dans plusieurs secteurs et non-respect des lois.

Les causes de ces problèmes sont multiples :

La crise économique mondiale atteint plus durement notre pays que les grandes nations. L’augmentation du coût de la vie pèse sur toutes les familles, et particulièrement les plus démunies, privées souvent de l’essentiel. La création de nouveaux emplois nécessaires aux jeunes se révèle très difficile et le chômage prend des proportions alarmantes. Tandis que l’incertitude de l’époque actuelle décourage l’investissement local. En outre, des carences, des cas d’injustices accentuent les déséquilibres sociaux. Il y a nécessité de favoriser la sérénité dans l’administration de la justice.

Incertitudes politiques. Certains souhaitent des changements fondamentaux que d’autres redoutent. Trop de citoyens, peu avertis des exigences du « Bien Commun », se tiennent à l’écart des efforts positifs au progrès de la vie en société.

Identité culturelle. La volonté légitime de divers groupes de personnes et communautés d’affirmer leur identité culturelle, de maintenir et développer leurs valeurs traditionnelles, n’est pas comprise souvent.  Cette démarche est perçue parfois comme une perspective de domination sur autrui ou comme un risque de divisions et d’affrontements inter-sociaux.

Vie familiale perturbée. L’instabilité des foyers engendre des drames dont les enfants sont les premières victimes ; elle désagrège le tissu social. Une évolution rapide marquant particulièrement les jeunes, et rendant souvent fort difficiles la compréhension, le dialogue confiant entre eux et leurs parents.

Ce n’est là qu’une ébauche rapide des raisons d’inquiétude que nous partageons. L’analyse pourrait en être beaucoup approfondie. Elle apporterait nuances et degrés de compréhension nécessaires.

Que faire ? Que proposer ?

REFUSER LA PEUR

S’appesantir sur les raisons d’inquiétude n’est pas y faire face ; nous les avons évoquées pour les ramener à de justes proportions. Certaines d’entre elles sont hors de notre contrôle car étant d’ordre international et débordent notre région. Mais il en est beaucoup qui sont à notre portée et sur lesquelles nous pouvons agir, à condition cependant de refuser la peur qu’elles pourraient susciter. La peur est mauvaise conseillère. Ni la naïveté et la vérité refusée ! Ni la démission et la fuite !

Car Dieu nous a faits et nous veut créateurs avec Lui. Parce que Dieu aime le monde et les hommes, il compte sur les croyants pour y apporter la Lumière et ouvrir le chemin. Voilà ce que nous croyons !

Ce rappel n’a d’autre but que de vous inviter à continuer l’effort que beaucoup accomplissent avec générosité. Et, à partir de leur expérience, à avancer ensemble dans cette tâche d’approfondissement et d’ouverture de nos convictions religieuses.

DES LIGNES DE RÉFLEXION ET D’ACTION

Voici quelques lignes de réflexion et d’action que nous vous présentons pour une ouverture à la recherche, au dialogue, et à l’effort commun.

Le monde moderne apporte des maux et des dangers nouveaux, mais aussi quantité de bienfaits que nous ne savons pas assez reconnaître. Des discernements, des choix sont à faire, dans un regard d’espérance. Certes, on construit l’avenir en luttant contre le mal, mais plus encore en développant et améliorant tout ce qui existe d’utile, de bon et de beau. Ce sont des signes que Dieu nous donne. Des progrès considérables ont été accomplis ces dernières années en de nombreux domaines de la vie matérielle, et eu égard aussi à la santé, à l’enseignement, aux loisirs, et à la communication des idées… Il importe de travailler à leur accroissement et à une meilleure répartition de ces progrès pour le bien de tous. De même, nous nous réjouissons de voir progresser le désir d’être mieux informés et de réfléchir chez beaucoup de Mauriciens.

Combien sont encourageants aussi les développements multiples de la vie associative ; syndicats, coopératives, groupes divers qui, au-delà  d’inévitables conflits, font avancer le respect de l’homme, de la justice, et favorisent ainsi un équilibre social profitant à tous !

Combien est encourageant de voir l’essor des grands moyens d’information et de culture, dès lors qu’ils servent la vérité et promeuvent le meilleur au cœur de l’homme. Ô combien sont importantes les coopérations universitaires qui se mettent en place depuis quelques années. Les formes d’échanges culturels, lorsqu’ils sont de véritables « rendez-vous du donner et du recevoir » et où le partage se fait dans la reconnaissance et l’accueil des valeurs de chacun sont signe d’espérance.

Nous ne nions pas les ombres, erreurs et carences. Mais accepter le positif de tels bilans nous paraît tracer la voie de l’avenir.

ÊTRE BIEN INFORMÉ — REJETER LE MENSONGE

« Celui qui fait la Vérité vient à la Lumière » …« La Vérité vous rendra libres ».

Nous venons de souligner l’importance d’une information solide et vraie, de nous réjouir du besoin de réflexion qui apparait chez beaucoup. C’est un des aspects essentiels du développement de l’homme, de l’épanouissement de la liberté. Être bien informé et préparé à analyser l’événement, afin de le comprendre et si possible de le maîtriser, plutôt que de le subir.

Refuser aussi les mirages de promesses démagogiques jamais tenues ; les slogans sonores mais creux ; les revendications souvent excessives qui entretiennent mécontentement et irresponsabilité plus qu’elles ne font progresser justice et meilleures conditions de vie.

Apprendre à rejeter les mensonges de tant de propagandes qui déforment la vérité pour embrigader. Apprendre à reconnaître les pièges de publicités fallacieuses : pour le profit de minorités, elles poussent à la dépense et à la consommation irréfléchie, trahissent les foyers par le déséquilibre de leur budget, engendrent des frustrations multiples, éloignent des vraies raisons et joies de vivre. Autant de manipulations de l’homme insuffisamment averti, trop crédule ou passif, qui le rabaissent et le rendent dépendant ; l’asservissent au lieu d’éclairer ses choix et d’améliorer ses conditions d’existence.

Aider l’homme à déjouer ces manœuvres et tromperies pour décider et choisir plus lucidement ses engagements et ses modes de vie, c’est le rendre plus adulte et plus libre.

LES EXIGENCES DE LA VIE FAMILIALE

Au sommet de la pyramide des vivants, l’homme est le premier à se tenir debout. Symbole du rôle qui lui est assigné. Non pas réservé à quelque élite mais proposé à tous. Ainsi la tâche des religions, notre mission commune, est-elle de travailler à faire des hommes et des femmes responsables, à les sortir de ces attentes passives de solutions toutes faites qui ne règlent rien. Il n’est de progrès réel que par la volonté de chacun, de chaque groupe de se prendre en charge, de construire l’avenir, solidairement.

En dépit de ce que pensent certains, la passivité n’est point vertu religieuse. Être religieux n’est pas se limiter à quelques pratiques rituelles mais chercher à éclairer des lumières de la Foi tous les aspects de l’existence humaine. C’est se confronter à l’inquiétude et aux nouveaux problèmes nés des changements, par une recherche et une information vraie, par une réflexion commune sérieuse, par une action qui peu à peu apporte réponse et fait grandir l’humain.

Déjà un excellent travail s’accomplit dans nos différentes religions pour répondre aux exigences de la vie conjugale et familiale. Des couples, malgré épreuves et tensions, fortifient leur amour, croissent en unité et des parents ne démissionnent pas devant les difficultés dans l’éducation de leurs enfants et poursuivent un dialogue à la fois ferme et confiant avec leurs jeunes.

Les excès de certains groupes de jeunes ne doivent pas cacher la générosité du plus grand nombre dès lors que des activités exigeantes leur sont proposées et où ils peuvent s’exprimer et donner le meilleur d’eux-mêmes. Souvent l’agressivité de certains jeunes traduit un désir d’autre chose, une recherche maladroite de meilleures raisons de vivre.

CULTURE

Volonté de revenir à ses racines profondes, de s’exprimer dans sa propre culture. Il y a un besoin d’être reconnu et accepté selon son identité propre et pas uniquement par rapport à la désignation de son nom ; être accepté et accueilli, selon son origine de naissance et avec ses façons uniques de parler, de penser, de travailler, de vivre. Quoi de plus naturel, nous semble-t-il ? Du moins en ce qui concerne notre communauté humaine car inconsciemment notre réaction fréquente est de méfiance, sinon de rejet, voire de mépris, vis-à-vis de tout ce qui nous paraît étranger. Nous revendiquons le droit d’être « nous-mêmes » sans prendre garde que nous refusons l’autre parce qu’il est « autre ».

La vie commune des diverses populations d’un même pays suppose certes un accord de fond sur des règles et comportements pratiques et le partage de moyens d’expression, de culture, qui permettent de se comprendre et de faire progresser l’unité. Cependant, l’unité n’est pas uniformité, « rabotage » des originalités propres et appauvrissement par repli sur soi. L’unité est ouverte, intégration de la diversité, compréhension et accueil des valeurs d’autrui pour constituer un patrimoine commun.

Ces questions de confrontations interraciales et culturelles ne sont pas simples. Mais il est très positif que nous en soyons mieux avertis aujourd’hui. Un champ immense d’ouverture mutuelle et de réflexion commune est possible aujourd’hui et cela ne peut être que fécond d’y travailler.

ÉCONOMIE

Notre fonction d’hommes religieux ne nous constitue pas experts en économie. Toutefois, elle nous fait un devoir de rappeler quelques vérités simples, conséquences de la tâche créatrice que Dieu confie aux hommes et du projet de grande famille, généreuse et fraternelle, qu’Il leur demande de construire. La bonne gestion et le juste partage des réalités et fruits de l’économie en constituent un fondement essentiel.

Les temps sont durs. Cesser de travailler, la crainte d’investir ou investir ailleurs, ne peuvent qu’aggraver les difficultés que nous connaissons. Mais rien de solide ne peut se faire sans une volonté de travail et la création d’entreprises locales.

Nous rappelons aussi que le droit de propriété au regard de Dieu n’est jamais un absolu. Le dépouillement de la mort le manifeste. C’est un pouvoir de gestion. Disposer de richesses importantes et refuser qu’elles soient utilisées à la création d’emplois pour des populations (qui ont souvent contribué à produire ces richesses) est un comportement dont Dieu demandera compte.

SOCIÉTÉ

Un autre chantier grand ouvert à la recherche et à l’action des hommes de bonne volonté : le social.

Nous connaissons les lourdes différences de richesse et niveaux de vie, l’existence de privilèges abusifs, d’injustices… qui marquent nos populations. L’ignorance de tant de gens désarmés face aux nécessités de tout ordre de la vie moderne constitue un appel à instituer des organisations et des actions d’éducation de base et de formation à la responsabilité.

L’absence fréquente de loisirs éducatifs et de qualité — pour les jeunes notamment — en dépit de bien d’efforts fructueux, demeure une invitation aux compétences et générosités.

L’alcoolisme et la drogue ainsi que les drames que de tels fléaux provoquent requièrent aussi recherches et actions, tant pour les remèdes à trouver et mettre en œuvre, que pour l’élaboration d’une stratégie de lutte contre leurs causes: pauvreté économique et culturelle, chômage, absence de vie familiale, oisiveté, manque de raisons de vivre…

POLITIQUE

« La politique est la forme la plus haute de la Charité. » Il s’agit là d’un enseignement que l’on retrouve dans d’autres religions, que plusieurs papes récents ont rappelé. L’organisation et la bonne gestion de la vie publique, à tous ses niveaux, local et régional, national et international, sont une responsabilité de très grande importance dont dépendent l’harmonie sociale et le bonheur des populations. C’est pourquoi nous insistons sur les devoirs civiques et politiques de tous indistinctement – de simples citoyens à ceux travaillant dans la fonction publique, professionnels dans tous les secteurs ainsi que ceux exerçant diverses formes du pouvoir.

Une religion n’est pas un parti politique et de ce fait elle n’a pas à dicter à ses membres leurs choix et leurs engagements. Ouverte à l’universel, elle ne peut qu’encourager un pluralisme qui permet la présentation et la défense des aspirations, les besoins et intérêts des différents milieux humains et groupes de population, y compris ceux des minorités.

Mais il est aussi du devoir de toute religion de toujours rappeler les exigences de droiture dans la vie publique. Les religions ne s’opposent pas aux valeurs mais encouragent la recherche fraternelle afin d’aider les hommes et les femmes à faire leur autocritique en vue de favoriser un esprit de justice et d’amour les uns envers les autres et à avancer vers la Vérité, vers Dieu.

COOPÉRATIONS MULTIPLES

À la lumière des textes sacrés, éclairer l’ensemble des tâches humaines – de la vie familiale à la sphère politique – est un effort considérable et de longue haleine. Cela suppose compétence, sagesse et requiert des coopérations multiples. C’est pourquoi nous encourageons tous les groupes religieux qui s’y emploient déjà à continuer et à approfondir leurs réflexions et leurs engagements. Il est bon que se développe peu à peu dans la société, entre nos divers corps religieux, entre tous les milieux sociaux et culturels, ce dialogue sur les principaux problèmes de la vie au sein des différents groupes socio-économiques de notre pays.

L’ampleur de la tâche et sa complexité conduiraient vite à l’essoufflement et à l’abandon si nous ne demeurions pas attentifs à l’approfondissement de notre conviction religieuse et de notre fidélité à la prière.

Cet effort de prise de conscience, d’éducation mutuelle à la responsabilité et à une meilleure prise en charge de nos vies — auquel nous vous invitons à coopérer — requiert humilité et patience. C’est un fruit qui ne mûrira que lentement et sans résultat spectaculaire le plus souvent. Ce sont d’abord les cœurs et les mentalités qui doivent évoluer. Des  actions, des structures nouvelles se mettront en place, des progrès divers d’ouverture aux autres, de justice se réaliseront sans dire l’origine de leur inspiration. Voilà notre cri d’Espérance en cette Journée mondiale des Religions !