Ceux qui, dans notre petite île, suivent un tant soit peu l’actualité étrangère, que ce soit à la télé ou sur la toile, auront remarqué que, en l’espace de quelques mois seulement, dans de nombreux pays occidentaux, la contestation aura pris une ampleur sans précédent concernant les mesures imposées dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Pas question en effet pour leurs populations de voir s’effriter, et encore moins disparaître, quelconque de leurs acquis, estimant au cas contraire qu’il s’agirait d’une atteinte à leur liberté. Aussi, le port du masque, la distanciation sociale, les confinements forcés et la mise à l’arrêt, totale ou partielle, de certaines activités économiques sont-ils perçus comme des actes liberticides, autrement dit une attaque délibérée contre la sacro-sainte démocratie.

Le paradoxe est que dans le même temps, dans d’autres régions du monde – entendez par là moins favorisées –, l’on accepte sans se plaindre les conditions imposées par les autorités, conscients, plus que probablement, que la plus grande des restrictions d’existence est… la mort. Et qu’à ce titre, les mesures de protection, y compris les plus contraignantes, sont un moindre mal face à sa propre fin. Après tout, n’était-ce pas le cas chez nous – quand bien même nous ne faisons pas vraiment partie des plus défavorisés –, où rares sont ceux qui, aux lendemains de l’annonce du “lockdown” et de la fermeture des frontières, auront contesté les mesures gouvernementales ? Preuve en est d’ailleurs qu’un an après, les frontières sont toujours partiellement fermées, et que nombreux sont ceux à encore porter le masque, malgré l’absence de la maladie sur le territoire, si ce n’est bien sûr dans les centres de soins et de quarantaine.

Cet aparté se veut en vérité symptomatique d’un mal profond, et bien réel, indu aux fondements mêmes de notre système capitaliste. Les rancœurs ne sont d’ailleurs pas nouvelles en soi, et n’auront aucunement eu besoin de la Covid pour s’exprimer. Pour les mieux nantis, les Etats-Unis et une bonne partie de l’Europe en tête, aucune liberté ne peut en effet être transgressée, leur peuple estimant que chaque acquis d’aujourd’hui aura été le fruit d’une longue lutte hier, et que d’en restreindre ou d’en interdire l’usage constitue d’emblée un retour à la case départ. Avec, au final, une hérésie intellectuelle : celle de constater que, au jour d’aujourd’hui, l’on s’offusque davantage que l’on ne puisse plus se rendre au bistrot ou chez le coiffeur que de savoir que le personnel des centres de santé soient dépassés et les cimetières, saturés. En d’autres termes : qu’importe que l’on puisse mourir de la Covid tant que l’on puisse reprendre dès aujourd’hui « notre vie d’avant ».

Qu’ils se rassurent néanmoins : la vie, telle qu’ils l’ont connue, ils la récupéreront bien assez tôt, les campagnes de vaccination s’accélérant en effet à grands pas. Cette « nouvelle normalité », néologisme très à la mode que l’on nous martèle quasi quotidiennement, n’est que pure fadaise, car n’impliquant au fond aucun changement profond de paradigme. Rien ni personne ne viendra empiéter sur leur/notre confort, y compris même pour contrecarrer un potentiel nouveau virus ou le réchauffement climatique. Nous le savons, et « eux » le savent tout autant ! Tous, à commencer par ceux qui dirigent nos affaires, politiques et businessmans, ne veulent en vérité qu’une seule chose : que l’on puisse reprendre le plus rapidement possible la course à la croissance et que l’argent se remette à couler à flot.

Ce n’est d’ailleurs plus qu’une question de mois. Après quoi, la machine industrielle redémarrera à plein régime, et probablement même au-delà de ses capacités. Histoire de rattraper le temps perdu. Accélérant du coup la production, l’exploitation de nos ressources naturelles, et de facto l’émission de gaz à effets de serre. Et poussant le bon petit peuple à consommer davantage, à alimenter le système en billets verts. Tout en ignorant l’appel de détresse des populations les plus pauvres, du reste du vivant et, plus généralement encore, de la planète. Bref, comme nous l’avons toujours fait. Preuve que contrairement à la Covid, la « nombrilite », elle, n’est décidément pas prête de voir débarquer un vaccin…

Michel Jourdan