La planète va mal, très mal. En quelques décennies seulement, sa santé s’est tellement détériorée qu’elle se retrouve aujourd’hui aux soins intensifs. Malgré cela, et malgré son état critique, personne ne vient à son chevet, que ce soit pour lui poser une perf ou même simplement pour lui « rendre visite », bien trop occupés que nous sommes avec le virus. Et pendant ce temps, eh bien la planète se meurt.

Pour être honnête, cette métaphore n’est pas seulement exagérée; elle est même complètement fausse. Car la planète, la Terre donc, se porte en fait très bien. Qu’elle continue d’abriter la vie pendant quelques milliards d’années ou qu’elle suive le chemin de sa petite sœur Vénus, en se dotant de nuages d’acide sulfurique et d’une température de surface avoisinant les 475°C, rien ne l’empêchera en effet de continuer de tourner. Dire que la planète est à l’agonie n’est donc qu’une vision purement anthropocentriste. Tout au plus pouvons-nous dire que ses signes vitaux s’affaiblissent dangereusement.

Nous pourrions cependant développer cette métaphore médicale en faisant un bilan de santé de la « patiente ». Après quoi il nous faudra poser un diagnostic, rechercher l’origine du problème et, enfin, élaborer un traitement. Concernant le bilan de santé d’abord, celui-ci vient d’être établi par des chercheurs faisant partie d’un groupe de pas moins de 14 000 scientifiques, et pour qui la priorité demeure une déclaration d’urgence climatique mondiale. Ainsi, en analysant les 31 « signes vitaux » de la planète qu’ils ont identifiés (gaz à effet de serre, épaisseur des glaciers, déforestation, etc.), ils sont arrivés à la conclusion que 18 d’entre eux ont déjà atteint leurs limites. À l’instar du CO2 et du méthane, dont les taux de concentration ont battu des records depuis le début de l’année, et ce, malgré la chute des émissions de gaz à effet de serre liée à la pandémie de Covid-19 et aux confinements associés.

Idem pour les glaciers, qui fondent 31% plus vite qu’il y a 15 ans à peine. Quant à la déforestation en Amazonie brésilienne, elle a atteint un pic en 2020 avec, pour résultat, de métastaser le poumon de la planète, puisque les surfaces originelles de ce puits de carbone naturel émettent désormais plus de CO2 qu’elles n’en absorbent. Tout cela sans compter l’élevage intensif qui, avec quatre milliards de têtes de bétail, dépasse maintenant, en masse du moins, celle des humains et des animaux sauvages combinés. Or, le bétail, rappelons-le, est doublement polluant, puisqu’il émet des quantités astronomiques de méthane par ses déjections tout en nous poussant à transformer les forêts en prairies et pâturages, qui n’absorbent que très peu de CO2. Autant d’indices, donc, que nous avons déjà atteint les points de rupture.

Ce bilan de santé étant effectué et le diagnostic, posé, reste maintenant à en identifier la cause. Et inutile de dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir « fait médecine » pour cela; le coupable est tout trouvé. En fait, pour être plus précis, disons que si le premier responsable est évidemment l’homme, c’est surtout le système économique qu’il aura mis en place qui est en cause, et plus exactement encore la surexploitation des ressources naturelles qui le sous-tend.

Arrive enfin la question principale : y a-t-il un traitement ou le cancer s’est-il déjà trop propagé que pour espérer en guérir ? La réponse, ici, est un peu plus complexe. Car sans pouvoir affirmer que nous avons déjà atteint tous les points de bascule – entendez par là de non-retour –, il est un fait non contestable que, quels que soient nos choix et les actions que nous pourrions prendre, il est trop tard aujourd’hui pour certaines composantes, comme la fonte des glaces ou la disparition des coraux, devenues inévitables. Idem pour les températures. Les phénomènes extrêmes vont donc s’accentuer, entraînant avec eux la mort de dizaines de milliards d’êtres vivants – humains et non humains – dans les prochaines décennies. Pour autant, nous pouvons encore « limiter la casse ». Pour peu, bien sûr, que nous agissions vite. Le problème, c’est que l’heure tourne, et que d’ici que nous prenions simplement conscience du génocide environnemental dans lequel nous nous sommes engagés, la planète, elle, sera peut-être déjà en état de fibrillation ventriculaire.

Michel Jourdan