PÈRE PHILIPPE GOUPILLE

Dr François Guy est décédé. Je voudrais rendre hommage à un grand médecin, un chercheur, un chrétien exemplaire, un Mauricien d’adoption. Avec son épouse Dr Michèle Guy, il fut un des piliers de l’Action Familiale.

Il nous faut brièvement resituer l’Action Familiale dans son contexte. En 1960 l’île Maurice n’est pas encore indépendante et dépendait toujours du Royaume Uni. Devant le baby boom causé par l’éradication graduelle et efficace de la malaria, Maurice fait face à une démographie galopante. Plusieurs citoyens responsables tirent alors le signal d’alarme. Le gouvernement s’adresse aux Professeurs Titmus et Meade de la célèbre London School of Economics. Leur rapport, publié en 1960, recommande trois mesures simultanées pour le contrôle de la démographie : l’émigration, le développement industriel, le contrôle des naissances.

Cette troisième mesure, le contrôle des naissances, oppose d’une manière sérieuse l’État aux valeurs prônées par l’Église catholique locale agissant en conformité avec le discours officiel de l’Église catholique universelle. Déjà dans les années 50 le Pape Pie XII avait accompli un pas considérable en acceptant la méthode Ogino pour une régulation naturelle des naissances. Le Pape restait intransigeant sur la contraception artificielle. Pour l’Église catholique, le couple qui utilisait des contraceptifs agissait contre les principes de l’éthique sexuelle en ne respectant pas la loi de la nature.

Quand en mars 1960 le conseil Législatif mauricien décide – pour mettre en application les rapports Titmus et Meade – de légiférer pour rendre possible la contraception dans tous les hôpitaux et Child Welfare Centers de l’Etat, l’Église catholique locale se trouve devant un grave cas de conscience. D’une part, il fallait collaborer avec le gouvernement pour réduire la natalité, d’autre part il fallait permettre aux fidèles catholiques de trouver un moyen pour le contrôle des naissances ne contredisant pas les principes moraux de l’Église.

Après avoir confronté l’État momentanément sur le projet de loi, il fallait que l’Église catholique puisse proposer une alternative fiable aux couples catholiques. C’est à ce moment qu’avec beaucoup de courage Monseigneur Jean Margéot, qui n’était pas encore évêque de Port Louis, fonda l’Action Familiale avec le concours de certains médecins et couples mauriciens. Il fallait trouver à ce moment des experts pour suivre le programme proposé par l’Action Familiale et le développer. Jean Margéot en profita pour proposer un contrat de travail de deux années aux docteurs François et Michèle Guy. Avec leurs quatre enfants ils s’installèrent à Maurice en 1964 pour deux ans. Avec d’autres laïcs mauriciens issus surtout du mouvement familial Les Equipes Notre Dame, l’Action Familiale lança une immense campagne de conscientisation, non seulement auprès des couples catholiques mais aussi auprès de tous les couples mauriciens.

Personnellement, après 5 années d’études à l’étranger j’étais revenu à Maurice pour des vacances en 1965. C’est alors que je fis la connaissance de François et Michèle Guy. Plus tard en 1970 quand je revins dans le diocèse après mes études de théologie, l’évêque Jean Margéot me confia l’accompagnement spirituel de l’Action Familiale, un service que j’ai assuré pendant plus de 15 ans. Pour moi ce fut une occasion exceptionnelle de travailler avec François Guy et son épouse Michèle, et de continuer cette collaboration avec d’autres médecins comme le Dr Pierre Piat et le Dr Jacques Ythier. Pour moi ce fut la meilleure université que j’avais eu l’occasion de fréquenter, une université sur le terrain où l’énergie déployée par toute l’équipe de l’Action Familiale m’a fait comprendre l’importance de la structure familiale comme pilier essentiel d’une société saine et harmonieuse.

François et Michèle Guy continuaient d’être en étroite correspondance avec nous. Ils venaient souvent en visite pour épauler l’Action Familiale.

Quel a été l’apport de François et Michèle Guy au progrès de la cellule familiale mauricienne ? Difficile de résumer un tel parcours en quelques lignes… Mais il faudrait souligner les points suivants :

1) L’Action Familiale contribua à lever le tabou qui entourait la maîtrise de la fécondité et une saine connaissance de la vie sexuelle, non seulement chez les couples catholiques mais aussi chez les couples mauriciens d’autres religions. Je retiens la collaboration de François et Michèle avec un Pandit hindou et avec des autorités religieuses musulmanes. Pour cela il fallait des qualités de modestie, d’humilité qui étaient profondément inscrites dans la personnalité du Dr François Guy. Il savait écouter, suggérer, accompagner, toujours motivé pour apprendre des autres.

2) Le mérite de l’Action Familiale a été de faire découvrir aux hommes leur responsabilité dans la gestion de la fertilité du couple. Beaucoup d’hommes se contentaient d’encourager de loin leurs femmes à aller au dispensaire prendre leurs pilules ou recevoir la fameuse « piqûre trois mois ». C’était la femme qui devait se sacrifier, faire face toute seule aux inconvénients de la contraception chimique. Le mari l’a laissée se débrouiller. Pour pouvoir suivre la méthode naturelle proposée par l’Action Familiale, il fallait absolument que les hommes prennent leur responsabilité et acceptent de recevoir une formation. Non seulement cela a permis un progrès qualitatif dans le dialogue conjugal et la vie sexuelle des couples, mais encore en ces jours où on parle beaucoup de gender equality François et Michèle Guy en ont été les prophètes bien avant les protagonistes de la gender theory que nous côtoyons aujourd’hui. Ils avaient une conviction équilibrée et saine de l’égalité et de la complémentarité homme-femme.

3) L’expérience avait montré à Françoise et Michèle Guy qu’il était absolument nécessaire de travailler en amont à la préparation des couples au mariage et même à l’éducation sexuelle et affective des jeunes depuis leur adolescence. Il en résulta un immense bienfait pour la société mauricienne, même si ses programmes d’éducation affective et sexuelle des adolescents ont pris bien du temps pour intégrer le cursus scolaire. Les rencontres de préparation au mariage sont devenues monnaie courante dans la pastorale familiale de l’Eglise catholique et sont l’objet d’intérêt des autres religions à Maurice.

Alors que j’étudiais la théologie à Rome de 1965 à 1969, j’allais de temps en temps retrouver François et Michèle Guy dans leur maison de Grenoble entourés de leurs enfants et petits-enfants.

Pour transmettre les valeurs qui étaient les siennes aux générations futures, même si ce n’était pas tous les jours facile, ils nous laissent le témoignage d’un couple qui donne du courage aux parents d’aujourd’hui. Souvent j’entends les parents dire avec regret qu’ils ont eu du mal à transmettre les valeurs à leurs enfants. François et Michèle Guy ont toujours cru que la persévérance et l’authenticité de leur exemple de vie porteraient éventuellement du fruit.

Je remercie François et Michèle pour le soutien qu’ils ont toujours apporté au prêtre que je suis et à tous les prêtres qui collaboraient avec eux. Leur relation avec les prêtres a permis à beaucoup d’entre nous non seulement de mieux comprendre et de mieux accompagner la vie des couples, mais nous a aussi fait découvrir la véritable complémentarité entre le sacerdoce du prêtre et le sacerdoce du couple chrétien.

Il aurait fallu que je témoigne aussi de la dimension internationale et du rayonnement de François et Michèle Guy auprès des papes Paul VI et Jean Paul II. Ils avaient été appelés à Rome au sein de la Commission Pontificale pour la Famille pour partager leur expérience, et ont ainsi contribué de manière tangible aux efforts de l’église universelle dans le domaine de la pastorale familiale. Il faudrait aussi noter tout l’impact de leur engagement en France auprès des mouvements qui œuvrent pour la protection de la vie humaine dès sa conception, et dans le domaine de la recherche avec des scientifiques aussi éminents que le Professeur Lejeune*.

Je voudrais dire ma sympathie à Michèle Guy et à ses enfants et petits-enfants. Je n’oublierai jamais le charisme spirituel et humain de François Guy. Qu’il repose en paix ! Merci François.

* Jérôme Lejeune, né le 13 juin 1926 à Montrouge et mort le 3 avril 1994 à Paris, est un médecin et professeur de génétique français. Il est le co-auteur de la découverte de l’anomalie chromosomique responsable de la trisomie 21, en collaboration avec Raymond Turpin et Marthe Gautier. Il est également connu pour son opposition à l’interruption volontaire de grossesse. Il est reconnu vénérable par l’Église catholique en 2021.