À qui appartient notre planète ? Cette question, aussi saugrenue puisse-t-elle paraître à première vue, surgit en même temps qu’une polémique entourant le groupe Canal +. Au cœur du litige : le mot « Planète », déposé par le groupe dans le cadre de l’appellation l’une de ses chaînes, et qui l’aura poussé dans le même temps à chercher à en limiter l’usage. Une aberration dénoncée par plusieurs associations environnementales, dont, en première ligne, Planète Amazone et Run for Planet, 15 million trees for Siberia. Avec pour conséquence aujourd’hui de voir les deux parties s’affronter en justice. Tout cela pour simple mot, serait-on tenté de dire. C’est vrai, mais un mot, il faut en convenir aussi, hautement symbolique, qui plus est alors que le monde se trouve en état d’urgence climatique.
L’histoire est insolite, certes, même si elle porte à peine à sourire tant elle paraît tirée par les cheveux. Mais à y regarder de plus près, elle porte en elle les stigmates d’une société en perte de valeurs, si importantes pourtant en ces temps obscurs. Une première question s’impose ainsi : comment une entité, aussi puissante soit-elle, peut-elle être autorisée à s’approprier un mot, un terme ou une expression d’usage de langue française ? D’autant qu’il ne s’agit pas ici d’un mot banal, puisque l’on parle de la planète, de cette terre où nous vivons tous. Par ailleurs, elle oppose dans les faits un puissant groupe médiatique et financier à des organisations œuvrant justement pour le bien-être de la planète. En d’autres termes, pour caricaturer, c’est le combat de la nature contre l’argent, pour ne pas dire celui du pot de terre contre le pot de fer.
Ainsi, ce qui ressemble d’un prime abord à une anecdote linguistique sans intérêt, tout autant d’ailleurs que pouvait l’être celle du « sexe » du virus qui nous préoccupe actuellement, est révélateur d’un mal bien plus profond, celui-là même à la base de tous nos problèmes : notre propension à nous accaparer tout ce qui nous entoure, pour peu que cela nous profite. On pense ainsi tout naturellement d’abord à l’exploitation outrancière de nos ressources, qui continue, malgré nos engagements, à suivre une courbe exponentielle. S’il n’en fallait qu’une preuve, posons-nous la question : y a-t-il, dans la conjoncture sanitaire actuelle, une seule nation ayant récemment fait part de ses intentions de réduire sa production, qu’elle soit énergétique ou industrielle ? Aucune, bien évidemment. Car dans l’état, notre système économique ne permet aucun autre chemin que celui de renouer au plus vite avec la croissance perdue pendant les multiples confinements. En attestent d’ailleurs les multiples interventions de notre bon ministre des Finances à l’effet que 2021 amorcera notre retour dans la course aux profits.
C’est bien là la triste réalité : notre planète n’appartient plus depuis longtemps déjà à l’homme, en tant qu’espèce, mais au système que celui-ci aura engendré, et duquel il ne peut (veut ?) plus se séparer. Les terres les plus fertiles, les étendues les plus minérales, les mers les plus poissonneuses, les espaces terrestres et marins les plus propices à abriter de nouvelles réserves d’hydrocarbures… Rien n’échappe à notre système carnassier, quand bien même le monde court à sa perte. Malgré les avertissements, les alertes de longues dates, les analyses et les projections. Malgré la promesse, si nous poursuivons sur notre chemin, d’une implosion imminente.
Est-ce à dire que tout espoir est vain ? Pas forcément, car il nous reste encore heureusement une (très) légère marge d’action. Mais encore faudrait-il pour cela nous débarrasser une fois pour toutes de notre dogme économique, de cette croyance selon laquelle nous serions capables de renverser la vapeur sans consentir aucune concession. Ce n’est pourtant qu’à ce prix, aussi fort à payer qu’il soit, que nous nous sauverons d’un effondrement total qui, pour l’heure, paraît quasi-inévitable. En d’autres termes, reconnaissons enfin que nous ne sommes que locataires de notre planète, et qu’en aucun cas, ni nos conglomérats, ni nos politiques, ni encore moins Canal +, n’en sont propriétaires. Notre Terre n’appartient d’ailleurs ni aux hommes, ni aux nombreuses autres espèces qu’elle abrite. Longtemps elle aura tourné sans nous, et longtemps encore elle le refera !

Michel Jourdan