JEAN CLEMENT CANGY

Edouard Maunick – poète et diplomate – se définissait comme un parleur. Il avait le verbe haut et incisif. Défini par Léopold Sedar Senghor, poète et ancien président de la République du Sénégal, comme un poète de la négritude de la deuxième génération, Edouard Maunick chantait aussi le métissage.

Dans Manière de dire non à la mort qui retrace ses cinquante ans de poésie, Edouard Maunick disait : «…Les mots m’ont trouvé au seuil d’une identité métisse. Insulaire des Mascareignes aux confins de la mer indienne, ayant reçu don de poésie, c’est davantage dans la parole que dans l’écriture que naît, s’anime et s’épuise mon souffle ; de même c’est moins du cerveau que des entrailles que jaillit mon dire. (…)Je suis donc d’une race de parleurs. Mes mots dansent d’instinct… » Jean de La Fontaine est poète et fabuliste et c’est le 400e anniversaire de sa naissance cette année. Ce que l’on sait moins, c’est que des fables de Jean de La Fontaine sont empruntées à Esope, ancien esclave nubien et qui a vécu 564 ans avant Jésus-Christ. Nombre d’entre nous se rappelleront sans doute que leurs mères leur racontaient Zistwar Liev ek Torti au coucher et cette fable est d’Esope tout comme La Cigale et la Fourmi. On se souviendra longtemps des poèmes d’Edouard Maunick comme on garde souvenir aujourd’hui des fables de Jean de La Fontaine, et moins d’Esope et c’est là une injustice.

Ecoutons Edouard Maunick nous parler dans un de ses premiers recueils de poèmes : Fusillez-moi (1970) :

(…) d’une île décalogue

je crie mes désobéissances au malheur

non je ne poignarderai pas le hasard

ma vie ne sera jamais mort d’avant la mort

l’été n’aura de droit que sur l’été austral

je continuerai à réciter Hiroshima Nagasaki

la parole restera ma seule vraie légende

la mer toujours me racontera debout (..)

En mémoire du mémorable est publié en 1979 et le poète dit son amour pour la langue créole et qu’il ne faut pas craindre « de bondir sur les mots les plus créoles, de réciter Rimbaud à la sauce séga et de marronner Molière » :

en mémoire du mémorable

ne pas craindre de bondir

sur les mots les plus créoles

ils ont goût de petits piments verts

mais aussi saveur de mangue qu’on tête

mots cris mots crus cadence

à couvrir zistwar gran papa bondié

à cascader des injures plus images que sales

à déverrouiller les reins d’un grand coup d’amour

en mémoire du mémorable

ouvrir toute grande sa gueule

d’insulé en rupture de malédiction

pour réciter Rimbaud à la sauce séga (…)

À Aimé Césaire, poète de la négritude qui a ramassé ce mot de nègre jeté à son visage avec mépris pour se revendiquer comme tel, il consacre : Toi Laminaire (Italiques pour Césaire) paru en 1990 et qui résonne comme un chant de revendication. Mais les plus beaux chants, comme disait Léo Ferré, ne sont-ils pas des chants de revendication. À Césaire donc :

.. . je te parle ici

au nom de notre âme

jamais plus couchée

désormais à jamais réveillée

… je te parle ici 

au nom de ton pays et du mien

aux abords antillais

aux confins mascareignes

… archipel-ultime continent

DEBOUT

Comment résister, pour conclure ce voyage en terre maunickienne, à cet extrait de ce poème…

Cholo je suis/cholo je reste

tant pis pour ceux que cela dérange

l’Histoire m’a fait qui je suis.

J’assume l’Histoire sans parcimonie.

l’Histoire et ses victoires !

l’Histoire et ses défaites !

j’assume tout : responsable ou pas !

j’additionne le meilleur et le pire !

je réponds présent à la table de l’humanité…

Cholo! mais pas moins beau pour autant

Parleurs savoureux également, Jean de La Fontaine (400 ans) et Esope (2785 ans). Jean de La Fontaine, et avant lui Socrate, a mis en vers plusieurs des fables d’Esope dont La Cigale et la Fourmi, Le Corbeau et le Renard et le Lièvre et la Tortue. Extrait de Le Lièvre et la Tortue :

… D’où vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Sénateur.
Elle part, elle s’évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. A la fin quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la Tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?…

Les fables sont de belles histoires, moralisatrices. Le lièvre présomptueux a tort de ne pas se méfier de la patiente tortue. Au final, l’effort et la persévérance paient davantage que l’insouciance et la suffisance. Bien plus que l’arrogance. Dans La Cigale et la Fourmi, la cigale ne pense qu’à chanter et à s’amuser alors que la fourmi travaille dur et économise pour les temps difficiles. Le souvenir des fables d’Esope, mises en lumière par Jean de La Fontaine, reste vivace en notre mémoire. Traduites en Kreol, les fables ont une saveur particulière. Écoutons cette traduction de Marcel Poinen de La cigale et la Fourmi et qui figure dans 9 Fab Lafontenn (en créole et en français) qui portent la signature également de Danielle Hitié et de Henri Favory :

Konper Griyo et Komer Furmi

dan bon sezon

konper Griyo sante fer tu dimun kontan

me liver li tranble kuma fey

dan so ti lasam anba so molton

li nepli ena lavwa

so vant kriy faminn

so lagorz sek

li rod parsi fuy par la

nayba pa truv nanye

ep li gayn enn lide

li ras depi kot li ete li pik direksyon lakaz so vwazen

li yam par lafnet li truv madam Furmi pe fer netwayaz

konper Griyo :

ki mo kapav dir u

u enn gran madam u

u godam tuzur byen garni

tuzur blo ek tu kalte marsandiz

kliyan aste ankor ena mem

dir mwa komer u pa kapav sed mwa morso

zis pu tini mwa

kuma letan refer

mo rann u tu ek so lintere

La suite, vous la connaissez. La fourmi prévoyante envoya la cigale sur les roses : vous avez chanté tout l’été, eh bien dansez maintenant. Selon Jean-Claude Lau Thi Keng, sociologue : « Les fables sont des reflets du social en ce sens qu’elles en donnent une représentation mentale. Elles reconstituent une atmosphère, une ambiance, des situations, des intrigues et des histoires. Elles construisent une image, une vision du social. (…) La fable la plus neutre qui soit est toujours porteuse d’une invitation à revoir et refaire notre monde car elle choisit, parmi la masse indistincte de vérités qui constituent notre réel, d’en sublimer certaines. »