L’ambassadeur de France, Emmanuel Cohet, que Le Mauricien a rencontré en marge de la fête nationale française, célébrée hier, estime que Maurice est un « partenaire important dans la stratégie indopacifique de la France » qui a été présentée par le président Emmanuel Macron en octobre dernier à La Réunion. Il profite de l’occasion pour rendre hommage aux autorités mauriciennes et à tous les secteurs économiques qui, pendant la pandémie, « ont joué un rôle important », selon lui. « Je voudrais rendre aussi hommage aux médias pour leur rôle extrêmement important de continuité d’information des citoyens », a-t-il ajouté.

Vous êtes la première mission qui organise une réception depuis la fin du confinement à Maurice. Ce qui veut dire que vous estimez que la situation sanitaire s’est bien améliorée à Maurice…

Nous organisons cette réception dans un format restreint. C’est surtout l’occasion de marquer notre fraternité et notre reconnaissance à tous ceux qui ont combattu cette épidémie, ce qu’on appelle à Maurice les “frontliners”, à leur engagement, que ce soit sur le terrain médical, paramédical. Je rendrai également hommage aux autorités mauriciennes et à tous les secteurs économiques qui, au plus fort de l’épidémie, ont joué un rôle important. Je voudrais rendre hommage aux médias pour leur rôle extrêmement important de continuité d’information des citoyens qui est essentiel et à tous les acteurs qui ont contribué à lutter contre la pandémie et faire en sorte que population en soit protégée. Ce sera également l’occasion de se souvenir avec émotion et respect des victimes de COVID-19.

Comment avez-vous apprécié la façon dont les autorités mauriciennes ont géré cette crise sanitaire ?

C’est une crise sans précédent. Les autorités mauriciennes ont pris rapidement les mesures nécessaires, que ce soit en termes de fermeture des frontières, de tests de dépistage, de confinement et d’autres mesures qui ont été prises. Je crois qu’elles ont su réagir efficacement et maîtriser du mieux qu’on pouvait l’épidémie.

Vous avez vous-même été très actif, notamment pour le rapatriement des Français bloqués à Maurice et le rapatriement des Mauriciens bloqués à l’étranger. Comment avez-vous vécu cette situation ?

Il y a eu plusieurs temps. Avant le début du confinement à Maurice, la France avait aidé à l’évacuation des étudiants et étudiantes bloqués à Wuhan qui ont bénéficié d’un vol d’Air France et qui sont restés en quarantaine en France avant d’être rapatriés à Maurice. Cela a été très positif. Ensuite, ici nous avons dû procéder à l’évacuation des touristes qui souhaitaient partir dans un premier temps par les vols commerciaux et ensuite, nous avions mis en place des vols de rapatriement entre Paris et Maurice, un vol vers La Réunion. Ensuite, nous avons mis en place un vol militaire entre La Réunion et Rodrigues. En cette occasion, je voudrais remercier les autorités mauriciennes et tous les partenaires mauriciens qui nous ont aidés à gérer tous ces mouvements de nos compatriotes français et européens qui souhaitaient quitter Maurice et à gérer les cas humanitaires. Nous avons essayé de répondre à toutes les urgences. Je pense surtout aux urgences des médicaments et médicales. On a très bien travaillé avec toutes les autorités et les différents ministères mauriciens. Les Français qui étaient dans des centres médicaux ont aussi pu partir à la suite de leur traitement à Maurice.

Comment les Français qui étaient à Maurice ont géré la situation ?

Il y avait beaucoup d’attentes et, bien sûr, des appréhensions. Il y avait des touristes qui voulaient rentrer et des Français basés à Maurice qui avaient des problèmes liés à la scolarité de leurs enfants, aux problèmes médicaux. Il y avait, ce qui est normal, dans ces circonstances exceptionnelles, des interrogations sur un certain nombre de sujets.  Nous avons apporté des réponses avec les services de l’ambassade et je rends hommage à mes collègues de l’ambassade et, bien sûr, aux autorités mauriciennes.

Comment s’est passée la coopération régionale sur le plan sanitaire ?

Sur le plan sanitaire, il y a un travail très important qui a été fait et qui, je voudrais souligner, a été effectué par la COI en matière de sécurité sanitaire. Il y a eu un réseau d’alerte, le SEGA, qui a très bien fonctionné entre les différents membres de la COI. Il y a eu un soutien de la France ainsi que de l’Union européenne. Il y a aussi eu des échanges entre les différents acteurs, notamment les compagnies aériennes pour voir comment travailler ensemble.

Les vols spéciaux entre Maurice et la France ont continué…

Après les vols commerciaux, nous avons activé quelques vols spéciaux pendant la période de confinement. Il y a eu aussi des vols qu’Air France et qu’Air Mauritius ont ouverts dans le sens Maurice-Paris afin de permettre le transport des marchandises, le rapatriement des ressortissants mauriciens d’une part, et d’autre part des Français et des Européens de toutes les nationalités.

Vous êtes arrivé à la fin de votre mandat de trois ans à Maurice. Quels sont les grands moments que vous souhaiteriez garder en mémoire ?

J’ai passé trois années extrêmement intéressantes à Maurice, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel. Nous avons eu des moments très forts sur le plan bilatéral. Je voudrais remémorer la célébration du 50e anniversaire de l’indépendance de Maurice qui avait donné lieu à plusieurs événements, notamment une grande exposition au Vieux Conseil. Il y a aussi eu, à cette occasion, la venue de Jean-Baptiste Lemoine, secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Nous avons eu une année 2019-2020 assez chargée avec la visite du ministre des Affaires étrangères, Jean Yves Le Drian, en février dernier. Ça a été une visite très dense. Nous avons pu avancer sur plusieurs dossiers dont l’enseignement supérieur, la coopération concernant les projets de l’économie bleue, le financement de la nouvelle piste d’atterrissage de Rodrigues avec l’Union européenne. Nous avons ainsi progressé sur plusieurs secteurs. En novembre 2019, nous avions eu une très belle exposition des grands maîtres de la peinture du 20e siècle au musée d’histoire naturelle à Port-Louis. J’ai accompagné le Premier ministre Pravind Kumar Jugnauth à Rodrigues pour le lancement du projet de la nouvelle piste d’atterrissage. Nous avons avancé sur plusieurs grands dossiers pilotés par l’AFD. Je pense aux questions liées aux infrastructures.

Au chapitre de la coopération liée à la défense et à la sécurité, nous avons eu un exercice militaire dans les eaux mauriciennes avec une composante navale impliquant les gardes-côtes mauriciens et la marine nationale française. C’était une année très riche car malgré la pandémie, nous avons pu travailler et coopérer pour répondre au mieux aux défis de la crise.

Au début de votre mandat, vous aviez identifié plusieurs axes de développement dont l’enseignement supérieur, la lutte contre le réchauffement climatique et le développement durable, la recherche et le partenariat économique. Quel bilan faites-vous aujourd’hui concernant ces dossiers ?

Nous avons pu avancer sur chacun de ces sujets de manière collective, notamment avec l’AFD et les partenaires mauriciens. Au chapitre de l’enseignement supérieur, nous avons pu signer à l’occasion de la visite du ministre Le Drian un document établissant un réseau d’études françaises à Maurice. Nous avons mis en réseau toutes les établissements d’enseignement supérieur français ayant des partenariats avec leurs homologues  mauriciens soit plus d’une soixantaine de programmes de coopération pour permettre de faire la promotion des études françaises à Maurice auprès des Mauriciens mais également dans la région, et plus largement en Afrique et d’autres régions grâce au réseau Campus France. Ce sera extrêmement intéressant et prometteur car il permettra aux étudiants et étudiantes d’Afrique de venir suivre les études françaises supérieures à Maurice en partenariat avec les établissements d’études supérieures mauriciens. J’ai aussi durant ma mission ici augmenté et réorienté le nombre de bourses au bénéfice des étudiants qui souhaitent étudier soit en France métropolitaine, soit à La Réunion.

Sur le terrain de la recherche, nous avons en 2019 signé avec la ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookhun un Partenaire Hubert Curien Le Réduit. Maurice fait ainsi partie des 56 pays avec lesquels la France a un partenariat en matière de recherche. Les deux pays mettent la même somme dans un budget commun pour financer la mobilité des chercheurs. Les chercheurs français ont ainsi la possibilité de venir à Maurice et les chercheurs mauriciens peuvent se rendre en France. Ce programme donne l’occasion de faire des recherches et de favoriser l’innovation à Maurice. À ce propos, nous avons officialisé en 2019 la création de la “French tech” Maurice qui rassemble les start-up françaises et mauriciennes intéressées à travailler ensemble dans les domaines de l’innovation. Sur la partie climat, il y a eu plusieurs étapes importantes. La première a été la participation du Premier ministre de Maurice au Sommet de 2017 à Paris. Parallèlement, nous avons, dans le cadre des différents programmes que nous avons financés, essayé de contribuer à la lutte contre le changement climatique, à la promotion de la biodiversité. L’AFD met en oeuvre le programme Sunref destiné à financer des projets d’équipement en solaire et énergies renouvelables avec des prêts de plus de 75 millions d’euros ici à Maurice. Elle travaille sur un projet de programme sur la cartographie du littoral de Maurice. Nous travaillons également avec les autorités mauriciennes sur la mise en œuvre des objectifs, dans le cadre de l’Accord de Paris, dans la perspective de la conférence de Glasgow qui aura lieu en 2021.

Sur le terrain de la coopération économique, nous avons essayé de dynamiser tout ce qui pourrait favoriser le développement d’une économie verte. En juin 2019, nous avons organisé un séminaire sur les villes durables avec les partenaires mauriciens, réunionnais, malgaches. L’idée était d’intégrer autant que nous pouvions la composante de développement durable dans les projets économiques. C’est la possibilité de voir comment sur les thématiques importantes, Français et Mauriciens peuvent travailler ensemble sur la question du développement durable.

Il était question que ces questions soient au Sommet Afrique-France…

Le Sommet Afrique-France qui devait se tenir à Bordeaux début juin n’a pu avoir lieu en raison de la crise sanitaire. Ce Sommet Afrique-France devait être consacré à la ville durable. Nous avons beaucoup travaillé à Maurice pour préparer ce Sommet, qui a été reporté. Nous avons identifié un certain nombre de jeunes entrepreneurs et entrepreneuses actifs sur ce terrain de développement durable et de ville durable. Nous avons lancé un appel à projets que nous avons pu mettre en œuvre.

La France est le premier investisseur étranger à Maurice. Est-ce que la COVID-19 va changer la donne ?

Il est difficile de prédire ce que sera l’avenir.  Maurice est pour la France un partenaire stratégique extrêmement important. Tout ce que nous pouvons faire pour consolider ces liens par de l’aide à Maurice ou par des projets communs, nous le ferons. Il y a une relation empreinte d’une grande confiance et d’amitié entre nos deux pays. Les entreprises françaises jouent un rôle important à Maurice. Nous faisons tout notre possible pour que ces échanges économiques puissent se stabiliser ou augmenter. Nous veillerons à ce que tous les projets qui seront menés et qui seront pilotés par l’ambassade avec nos partenaires mauriciens soient menés à bien pour qu’ensemble, nous puissions surmonter cette crise.

Est-ce que les entreprises françaises participent aux appels d’offres lancés par les autorités mauriciennes ? 

Les entreprises françaises se positionnent sur un certain nombre de projets. Je pense qu’il y a des domaines sur lesquels nous pourrons continuer à travailler ensemble et approfondir notre coopération. Je songe à deux sujets importants, dont celui de la lutte contre le changement climatique, et le numérique. Cela veut dire une coopération sur des projets portant, par exemple sur la gestion des déchets et le développement durable, tous les sujets qui sont mentionnés dans le budget présenté le mois dernier par le gouvernement mauricien. L’autre domaine dans lequel nous pourrons intensifier et développer notre participation concerne les projets numériques. Nous avons vu, pendant cette crise, que c’est un domaine extrêmement important. Je crois que compte tenu de ce que nous faisons ensemble entre Maurice et la France, ces pistes sont des pistes très importants pour l’avenir.

Maurice est passée au niveau de pays à revenu élevé. Dans quelles mesures cela change nos relations, par exemple avec l’AFD ?

Par rapport à ce classement par la Banque mondiale légitimant le passage de Maurice au niveau des pays à revenu élevé, l’AFD aura l’occasion de réexaminer son action mais ce n’est pas dans le court terme. Je suis confiant que les projets vont continuer à être lancés et mis en oeuvre et les changements n’interviendront que dans quelques années. L’AFD a un portefeuille important ici. Elle continuera de coopérer avec des opérateurs sur des projets de développement durable et favorisant l’inclusion.

En matière d’investissement, on souligne que vous avez été très vigilant dans le domaine immobilier à Maurice…

L’immobilier est un domaine où les investisseurs français sont présents comme d’autres investisseurs.

Avez-vous constaté des irrégularités dans ce domaine ?

Difficile à dire. Je n’ai pas nécessairement toutes les données en main. Il est fondamental que tous les investisseurs respectent les lois et les règlements qui s’appliquent à leurs transactions. La sécurité juridique est très importante pour les investisseurs français et européens.

Avez-vous suivi le dossier concernant l’inscription de Maurice sur la liste noire de l’Union européenne ?

Sur cette question d’inscription de Maurice sur la liste du GAFI et de l’Union européenne en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme, la France oeuvre avec d’autres membres du GAFI pour coopérer et aider au mieux Maurice par un dialogue politique et technique pour trouver les meilleures solutions qui permettent une sortie de Maurice de ses listes le plus rapidement possible et dans les meilleures conditions.

Avez-vous suivi l’adoption de nouveaux textes de loi à ce sujet par le Parlement ?

Oui bien sûr. Je pense que ce sont des développements positifs.

Est-ce que Maurice a sollicité votre aide au niveau européen ?

Nous avons des échanges avec mon collègue européen basé à Maurice avec les autorités mauriciennes à ce sujet.

La France accorde une grande importance à l’axe de coopération Maurice-Réunion. Où en sommes-nous ?

C’est un axe fondamental. Le président de la République, Emmanuel Macron, a présenté en octobre dernier à La Réunion la stratégie indopacifique de la France. Un des axes importants de cette stratégie est de travailler pour renforcer la coopération régionale et faire en sorte que nos territoires de La Réunion et de Mayotte dans l’océan Indien puissent développer la coopération avec leurs partenaires. Maurice est un partenaire extrêmement important pour la France et pour notre territoire de La Réunion. Notre volonté, notre ambition est de multiplier les partenariats entre La Réunion et Maurice. Les entreprises mauriciennes sont actives à La Réunion où Maurice est un investisseur important. Les entreprises réunionnaises travaillent à Maurice et se positionnent pour des sujets d’avenir qui sont l’habitat vert, le changement climatique, la gestion des données, des sujets liés au numérique, l’intelligence artificielle. C’est extrêmement positif. Tout ce que nous pourrons faire pour intensifier les liens entre les deux îles ainsi que Rodrigues est extrêmement important. Sur Rodrigues, nous avons une coopération intéressante. Outre la piste d’atterrissage que nous allons financer, nous avons inauguré un nouveau lycée agricole auquel a contribué le conseil régional Conseil général de La Réunion à Saint-Gabriel. Nous coopérons avec l’Assemblée régionale de Rodrigues pour le projet d’exportation de limons de Rodrigues vers la France pour l’industrie comestique.  Nous avons des projets en termes de formation avec Rodrigues. Ils sont portés par un certain nombre d’opérateurs réunionnais qui travaillent avec Maurice et Rodrigues. Nous avons un autre projet très important auquel je me suis beaucoup intéressé qui concerne une coopération entre La Réunion et Maurice sur l’enseignement agricole. Nous souhaitons travailler avec Maurice pour qu’un enseignement agricole soit orienté vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Je crois que cela rencontre beaucoup l’aspiration des Mauriciens. Il s’agit de faire en sorte que le lycée agricole de Saint Paul à La Réunion puisse travailler avec les partenaires du ministère de l’Éducation et la Chambre d’agriculture de Maurice.

Dans le cadre de la coopération entre La Réunion et Maurice, il y a beaucoup de partenariats sur le plan sectoriel comme les douanes, le trafic routier, la coopération sur les questions de sécurité. La coopération entre les autorités de défense dans le but de lutter contre le narcotrafic dans la région est importante à nos yeux et nous travaillons main dans la main avec les autorités mauriciennes.

Il y a aussi le programme MASE financé par l’Union européenne qui rassemble plusieurs pays dont la France avec La Réunion, Maurice, Madagascar, les Seychelles, Comores et auquel se sont joints les pays de la région. L’idée est d’avoir une coopération liée à la surveillance maritime et de voir comment nous pouvons lutter contre tous les trafics et favoriser un développement sûr dans cette région.

Comment la France participe-t-elle à l’économie bleue dans la région ?

Lors de la venue du ministre Le Drian, nous avons décidé de renforcer la coopération dans ce domaine pour voir comment on peut, dans un cadre d’échange d’expertise, travailler sur un certain nombre de projets. Nous avons aussi des coopérations plus spécifiques sur lesquelles les ONG réunionnaises et mauriciennes travaillent, notamment sur la question de la préservation de la biodiversité en mer. La question est de savoir comment on peut travailler sur tout ce qui concerne la préservation du lagon.

Est-ce que vous travaillez déjà sur l’ouverture des frontières ?

Nous sommes en dialogue avec le gouvernement mauricien à ce sujet. La décision incombe aux autorités mauriciennes. Dès que la décision sera prise, nous ferons de notre mieux pour faciliter la reprise des flux entre Maurice, la France métropolitaine et La Réunion. Le respect des conditions de sécurité et de santé pour tous les usagers et tous les citoyens est vital. Dès que la situation sanitaire s’améliorera – elle l’est déjà à Maurice – les liaisons aériennes pourront reprendre. Je ne doute pas que les flux touristiques entre la France et Maurice pourront reprendre. J’ai l’espoir que cela pourra se faire dès que possible.

Propos recueillis par

Jean Marc Poché