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En cette Journée mondiale de la Philosophie

JOSEPH CARDELLA

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Professeur de philosophie

au lycée des Mascareignes

Cette journée instituée par l’Unesco depuis 2005 est fêtée le troisième jeudi du mois de novembre. Mais quel est l’intérêt de parler de philosophie à Maurice, et en particulier, dans l’éducation ? Si beaucoup d’étudiants vont entreprendre des études en comptabilité, management, droit, médecine entre autres disciplines, quel intérêt y aurait-il à évoquer la philosophie ? Et en ce qui concerne les collégiens en Grade 12 ou 13, ne sont-ils pas trop jeunes pour faire de la philosophie ?

La philosophie, ce n’est pas sérieux…

Déjà à l’époque de Platon, on trouve cette idée qu’il faut faire de la philosophie quand on est jeune, mais après, quand on arrive à l’âge adulte, quand on passe aux choses sérieuses, il faut laisser tomber ces futilités et s’occuper des affaires plus raisonnables. En effet, c’est dans le dialogue de Platon, intitulé Gorgias, que le personnage Calliclès tient ses propos réduisant la philosophie à des enfantillages ou des bavardages. On voit bien que dès ses débuts, la philosophie a été dénigrée en disant qu’elle ne servait, en définitive, à pas grand-chose, qu’une fois adulte, elle entrave les affaires publiques et privées, et que dans certaines discussions, elle prête à rire. Elle est sans doute trop à part pour que tout le monde puisse s’y mêler.

On entend encore, ici ou là, qu’instaurer la philosophie dans l’enseignement secondaire à Maurice poserait d’énormes problèmes. Quels sont-ils ? Tout d’abord, l’omniprésence du religieux, et pour être plus précis, des religieux, de certains religieux qui souvent disent ce que nous devons penser, comment nous devons nous comporter, comment nous devons être dans la vie. Parmi les religieux, ici, il n’est pas seulement de ceux qui ont un titre et une fonction de religieux, mais aussi de toutes les personnes qui ont intériorisé ce discours qui consiste à dire que la philosophie nous pousse à l’athéisme, nous éloigne de la religion, nous entraîne immanquablement hors des sentiers méticuleusement balisés par celles et ceux qui disent quels chemins il faut emprunter, quelle limite il ne faut pas dépasser, quelle barrière il ne faut pas franchir.

L’autre problème est la confusion qu’il peut y avoir entre spiritualité et philosophie. À quoi cela servirait d’instaurer dans le système éducatif mauricien la philosophie, alors qu’elle est identique à la spiritualité, ou presque. Cette perception de la philosophie par beaucoup est bien présente dans notre île. La spiritualité hindoue, la spiritualité islamique, la spiritualité chrétienne, la spiritualité bouddhiste existent déjà dans notre pays, qu’est-ce que la philosophie apporterait de plus ? En plus de la confusion qui peut survenir entre spiritualité et religion, la confusion plus générale entre la spiritualité et la philosophie, ici, est à l’opposé du premier pseudo-problème posé plus haut, arguant que la philosophie est plutôt matérialiste. Nous avons donc, d’un côté, l’idée que la philosophie nous éloigne de la religion, car pas religieuse du tout, voire athée, et de l’autre, l’idée qu’elle est similaire à la spiritualité, ce qui la rapproche, d’ailleurs, de la religion. Un même mot (« philosophie »), deux perceptions opposées.

Confusion entre philosophie et spiritualité

La confusion entre la philosophie et la spiritualité peut, bien entendu, se comprendre à Maurice, car plusieurs courants religieux n’ont pas eu de distinction assez nette entre la pratique intellectuelle que suppose la philosophie et les prescriptions religieuses propres à toutes les religions pratiquées chez nous. Il faut entendre, ici, par philosophie (car ce mot a plusieurs significations qui parfois peuvent être éloignées) la réflexion et le discours rationnels qui nous permettent d’appréhender la réalité. Si l’on va voir du côté de Platon, et de son maître Socrate, la philosophie est le travail effectué par la raison (notre intelligence) pour tenter de mesurer, d’évaluer et de comprendre toutes les croyances et tous les préjugés qui nous habitent et que nous faisons habiter autour de nous, dans notre vie. Elle est cette activité intellectuelle qui va mettre à jour de quoi est fait ce que nous croyons et pratiquons tous les jours (religion, vie sociale, idées préconçues, vision dogmatique, possession de la vérité, etc.).

Ainsi approchée, on commence à mieux voir la différence entre la philosophie et la spiritualité. La philosophie pense, met à distance, prend du recul, fait voir, alors que la spiritualité pousse encore plus loin la foi dans le sens où elle dépasse les limites ordinairement imposées et elle ouvre plusieurs champs de recherche et d’expérience. Elle nous fait habiter le monde dans lequel nous vivons avec plus d’acuité morale et de profondeur intérieure. Même si la plupart des spiritualités se basent sur des dogmes ou croyances issus de la religion, elles dépassent, d’une certaine manière, ces dogmes car elle les rend plus accessibles et surtout plus ouverts : on peut même dire qu’elle les transcende. La philosophie ne cesse de mettre en doute certaines des idées qu’elle fréquente, qu’elle côtoie, et parfois même arrive à questionner ses propres a priori, alors que la spiritualité pare le monde des habits de la sacralité et transporte l’âme dans des hauteurs insoupçonnées. Les deux peuvent se rejoindre du moment où la philosophie nous aide à mieux vivre en nous faisant mieux comprendre le monde, et du moment où la spiritualité nous aide à mieux vivre en nous faisant mieux ressentir ce même monde.

La philosophie est vitale

Redescendons sur terre dans le domaine scolaire et dans l’éducation nationale, et l’on peut voir que la philosophie devient vitale, car elle permet à tous les élèves d’apprendre à questionner le monde et à se questionner en tant qu’individu et en tant qu’homme. Elle nous fait découvrir que les pratiques et les croyances, bien que différentes parfois, se rejoignent très souvent. Faire réfléchir les élèves de Grade 12 ou 13 (ou même des Grades antérieurs) sur la liberté, la politique, la conscience, la morale, la religion, la science, la vie et la mort, et d’autres notions encore, ne peut être que formateur. Apprendre à poser des questions, s’exercer à prendre du recul, à rationaliser nos pratiques quotidiennes, culturelles, morales, politiques ne peut que mieux servir les jeunes esprits à la fleur de l’apprentissage. Nous ne pensons pas ici seulement à l’enseignement de la philosophie dans le secondaire, mais aussi dans le tertiaire, car elle est aussi absente à l’université en tant que discipline. Pourtant, d’autres disciplines universitaires existent à Réduit, même des disciplines qui sont souvent perçues comme dangereuses par les pouvoirs en place (comme la sociologie ou l’histoire) et qui peuvent parfois être bien critiques dans certains pays, mais la censure et l’autocensure insulaires fonctionnent à merveille à l’UoM.

Pour répondre au personnage Calliclès qui avançait bien plus haut que faire de la philosophie n’est pas très sérieux, le philosophe Épicure lui rétorque ceci : « Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. » Le travail de la raison humaine pour comprendre ce qui nous empoisonne la vie, ce qui nous fait souffrir bien souvent malgré nous, est un remède puissant pour notre existence. La médecine s’occupe de la santé du corps, la philosophie de la santé de l’âme. Elle est donc vitale autant pour les élèves et les étudiants en pleine étude que pour la vie humaine en général et chacun de nous en particulier.

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