Anthony Leung Shing, Country Senior Partner de PwC Mauritius, a bien voulu nous éclairer sur les enjeux du prochain budget qui sera présenté par le ministre des Finances le 11 juin. Après avoir été secoué par l’impact de deux confinements, le pays n’est pas au bout de ses peines, puisque cette crise risque « de durer très longtemps » et qu’il sera difficile d’éviter « une vague de licenciements », explique le patron de PwC. Il anticipe un taux de croissance de moins de 5% pour l’année. Dans le même souffle, il évoque d’autres sujets d’actualité comme le projet World Trade Centre à Côte-d’Or, en lâchant au passage qu’il faut « éviter les gaspillages ». La priorité est de prendre des mesures courageuses pour renforcer la compétitivité de Maurice.

Pour dynamiser une consommation locale, il suggère d’adopter le concept de “Mauritius reboot” et de supprimer ou appliquer une TVA réduite sur les produits fabriqués localement. Interrogé sur l’éventualité d’une hausse des taxes dans le budget pour compenser la chute des revenus de l’Etat, Anthony Leung Shing estime que la fiscalité doit au contraire relancer l’activité économique au moyen d’incitations. Concernant la Mauritius Investment Corporation, il se dit inquiet sur la gouvernance, la transparence et la responsabilisation autour de ce mécanisme.

Quel est l’état de l’économie après un deuxième confinement ?

Cette deuxième vague a été différente de celle de l’année dernière puisqu’on connaissait mieux la menace que représente le virus et les mesures à mettre en place pour atténuer les impacts collatéraux de la pandémie. Le coût du premier confinement de 2020 était estimé à Rs 35 milliards pour une durée de dix semaines et je pense que l’effet de ce deuxième confinement sera un peu moins important, vu que nous avons mieux géré la situation cette fois-ci.

Malgré cela, il ne faut pas oublier que le pays subit l’impact combiné de ces deux confinements, et la perte de confiance des entreprises aura, à mon avis, un effet significatif sur la reprise. Les indicateurs économiques sont dans le rouge et le pays est au bout du rouleau. Avec les nouvelles vagues, restrictions et variants à travers le monde, les entreprises restent pessimistes quant à une fin de la pandémie avant 2022. Du coup, les prévisions de la croissance économique pour 2021 devront être révisées à la baisse et je pense qu’on tournerait à moins de 5%.

Le ministre des Finances pourrait se contenter de faire du “fire fighting” dans le budget et annoncer des mesures diverses pour faire plaisir à certaines catégories de personnes, sans énoncer une vision d’ensemble pour l’économie. Quelle devrait être la vision et le message de Renganaden Padayachy ?

Les budgets de ces dernières années ont porté sur des projets d’infrastructure ainsi que diverses micromesures pour stimuler l’économie. Je lisais récemment que le gouvernement comptait lancer un projet immobilier à Côte-d’Or… mais avons-nous besoin encore de bâtiments avec toutes les “smart cities” qui sont déjà en cours ? Je pense que le gouvernement devrait se recentrer sur les activités essentielles d’une fonction publique et, avec une marge de manœuvre limitée, il faudrait privilégier une meilleure allocation des ressources publiques et éviter les gaspillages. Il faut se poser la question : qu’avons-nous besoin en ce moment de crise ? Encore plus de projets d’infrastructures, de fonctionnaires ou de pension ? À mon avis, il faudrait prendre des mesures courageuses pour renforcer la compétitivité de l’économie, redynamiser les institutions publiques et encourager l’entrepreneuriat. Les PME représentent 55% de l’emploi et doivent faire partie de la solution.

Ces dernières années, beaucoup d’efforts ont été consentis pour augmenter la consommation locale. Mais il reste un long chemin à faire pour encourager la production locale. Le gouvernement est-il en mesure de donner un coup de pouce à ce niveau ?

Économiquement, le pays souffre d’un coût élevé de production et d’un manque de productivité. Le volume des importations de produits alimentaires dépasse les 80% de ce que nous consommons à Maurice et il y a donc un marché potentiel à exploiter. Malgré les mesures de soutien en termes de subventions, les marges préférentielles pour les contrats de marché public et incitations fiscales, la production locale reste insuffisante. Avec un budget restreint, le gouvernement devrait cibler les subventions ainsi que les produits forts en valeur ajoutée et respectueux de l’environnement. Le ciblage permettrait une meilleure allocation des ressources publiques, avec le même argent. On devrait encourager la création des usines de transformation écologique des produits issus des ressources locales, et il faudrait plutôt inciter les entreprises locales à se moderniser et se rendre plus compétitives.

Pour dynamiser la consommation locale, je pense que le gouvernement pourrait adopter un concept de “Mauritius reboot” et supprimer ou appliquer une TVA réduite sur les produits fabriqués localement. L’effet multiplicateur de cette mesure compensera largement le manque à gagner en TVA et entraînera plus de production, de revenu et d’emploi.

Les revenus du gouvernement sont en baisse avec la crise et la tentation est grande de jouer sur le clavier fiscal pour retrouver un certain équilibre. C’est une solution que vous redoutez, n’est-ce pas ?

Le PIB a connu une décroissance d’environ 15% en 2020 et, tenant compte du ratio des recettes fiscales par rapport au PIB, je m’attends à une réduction de 10% des recettes fiscales de l’Etat. La crise va accentuer le déficit budgétaire et la tentation sera d’utiliser le levier fiscal pour réduire le déficit.

De manière générale, la tendance mondiale pousse vers une hausse du taux d’imposition. Les États-Unis ainsi que le Royaume-Uni comptent augmenter les taux d’impôt, mais il faut faire attention avant de nous comparer à ces pays développés : nous n’avons pas de marché intérieur suffisamment large pour soutenir une croissance durable à long terme, et notre attractivité à l’échelle mondiale dépend de notre réputation, notre écosystème et d’une fiscalité légère. La fiscalité est un élément important à prendre en compte dans une période de crise et devrait avoir comme objectif de stabiliser et stimuler l’économie. La fiscalité doit relancer l’activité économique en modifiant les comportements des agents économiques au moyen des incitations proposées. Une hausse du taux d’imposition aura un effet contraire.

Le FMI a pointé du doigt le fonctionnement de la Mauritius Investment Corporation qui distribue des milliards aux compagnies en difficulté on ne sait sur quels critères. Quelle est votre analyse ?

Pour faire face à cette crise économique sans précédent, tous les gouvernements à travers le monde ont déployé de nombreuses mesures d’urgence. Je pense que notre gouvernement n’avait pas le choix. Pour moi, la mise en place d’un mécanisme de soutien n’est pas nécessairement problématique en elle-même, mais c’est plutôt la gouvernance, la transparence et la responsabilisation autour de ce mécanisme qui m’inquiètent. Par conséquent, le rapport du FMI ne m’étonne pas et j’avais déjà tiré la sonnette d’alarme lors de la création de la MIC.

Sans remettre en cause l’aide nécessaire aux grandes compagnies en difficulté, vous qui êtes expert-comptable devez sans doute savoir que parmi les compagnies qui sollicitent la MIC, certaines étaient sans doute déjà en difficulté avant la COVID… Ne serions-nous donc pas en train de Throw good money after bad dans certains cas ?

Les plans de soutien, tels qu’ils sont proposés par la MIC, peuvent fausser l’équilibre économique des entreprises et le danger, c’est qu’une fois la somme dépensée, celles-ci se retrouvent à nouveau dans une situation difficile. Il n’est jamais évident de décider de la viabilité d’une entreprise, particulièrement au vu des changements économiques structurels engagés par la pandémie.

Dans un premier temps, l’objectif du gouvernement a été la préservation de l’emploi et l’évitement de faillites en cascade. En cette deuxième année de pandémie, je pense que les autorités doivent cibler les entreprises les mieux placées pour favoriser une reprise axée sur la productivité, tout en garantissant un redressement plus résilient, et avec une restructuration de dettes, permettant d’éviter une vague de cessations de paiement. Il faut faire attention à ne pas soutenir involontairement des entreprises qui avaient déjà des problèmes de viabilité avant la crise.

Avec la vaccination qui avance, tout le monde attend la réouverture des frontières pour voir l’économie repartir. Or, nous savons tous que rien ne sera comme avant et que nous allons devoir galérer même si les frontières rouvrent. Vous avez vous-même dit que le secteur touristique prendra quatre ans avant de repartir. C’est très long ! En d’autres mots, la crise économique risque-t-elle de perdurer pendant plusieurs années ?

En début d’année, j’étais plus optimiste avec l’introduction des programmes de vaccination à travers le monde. Mais aujourd’hui, avec les nouveaux variants du virus, confinement et déconfinement, je pense que cette crise va être plus longue que tout ce que nous aurions pu imaginer ! Une chose est sûre, le monde n’est plus le même et la reprise sera définie par la demande et les nouvelles attentes des voyageurs.

Pour que la demande du transport aérien augmente, il faudra que les passagers se sentent en sécurité. À Maurice, l’objectif fixé par le gouvernement est d’atteindre l’immunité collective de 60% à travers une vaccination de masse, mais l’accès aux vaccins, ainsi que la volonté de la population à se faire vacciner freinent le programme et font reculer l’échéance. Une réouverture des frontières de manière durable nécessitera, non seulement, un programme de vaccination accéléré, mais aussi un changement dans notre mode de vie : il faudrait éduquer nos citoyens à apprendre à vivre avec la COVID-19.

Quand on parle de réouverture, on pense évidemment à Air Mauritius. Après plus d’un an sous administration, on ne sait toujours pas ce qu’il adviendra de la compagnie. A-t-elle un avenir ?

La COVID-19 a durement frappé l’écosystème de l’aviation et les compagnies aériennes en ont fait les frais. De manière générale, l’aviation est à forte intensité de capital mais à faible rendement sur l’investissement, et les derniers échanges parlementaires indiquent une nécessité d’injecter Rs 9 milliards pour sauver Air Mauritius. La connectivité aérienne est une nécessité et un outil stratégique important pour tout petit Etat insulaire en développement comme l’île Maurice. Mais à quel coût ? À un moment où les compteurs sont remis à zéro, il est temps de revoir le modèle économique d’Air Mauritius en termes de stratégie, gouvernance, et opération pour s’assurer qu’elle est plus compétitive, financièrement durable et résiliente à long terme.

Dans ce contexte, je pense qu’il faudrait conclure des alliances stratégiques et renforcer notre positionnement régional afin d’éviter les chevauchements et l’inefficacité. Les prévisions de reprise du trafic aérien restent sombres et il est impératif de contenir les coûts opérationnels.

Le Wage Assistance Scheme ne sera pas éternel. Beaucoup d’entreprises sont maintenues en vie artificiellement grâce à cette aide gouvernementale. Verra-t-on une forte hausse des licenciements dès que le gouvernement aura fermé le robinet ?

Depuis l’introduction du Wage Assistance Scheme, de mars 2020 à ce jour, un montant d’environ Rs 15 milliards a été déboursé. Cette assistance financière est aujourd’hui principalement accordée aux opérateurs du secteur du tourisme et, pour le moment, les entreprises ne peuvent licencier jusqu’au 30 juin 2021. Entre les mois de mars 2020 à février 2021, le pays a enregistré environ 9 000 cas de licenciement et, selon les dernières statistiques, le nombre de chômeurs s’élevait à 52 000 en 2020.

À mon avis, le WAS masque la réalité et ce sera difficile d’éviter une vague de licenciements, malgré un déconfinement, puisque je m’attends à une reprise lente avec le dépistage sporadique des cas de COVID qui continuera. Il faudrait laisser les entreprises évaluer la situation, assumer les risques d’un marché libre, et prendre des décisions en tenant compte des perspectives économiques futures. Le rôle du gouvernement sera ensuite de mettre en place des mécanismes de soutien aux licenciés : allocation de chômage partiel, formation, entreprenariat, etc.

Le déficit commercial explose et la dette publique a crevé la barre de 91,3%. Des suggestions au ministre des Finances pour contenir ces deux indicateurs importants de notre économie ?

Les indicateurs économiques se sont détériorés sous l’effet de la pandémie en 2020 et il n’y a pas mille façons de s’en sortir : soit on augmente le PIB à travers la croissance, soit on contient les coûts. Les deux ne s’excluent pas mutuellement mais se recoupent et sont complémentaires. J’ai déjà discuté plus haut des mesures de relance, ainsi que du besoin d’éviter le gaspillage et de se recentrer sur l’essentiel d’une fonction publique. Tout cela aidera à améliorer ces indicateurs économiques et il nous faut apporter un réel changement, des mesures courageuses, structurelles et durables. Il faut faire attention, en cette période de crise, d’utiliser les effets techniques de “window dressing” pour cacher le vrai bilan de notre économie.

Au vu des événements et scandales divers qui secouent le pays depuis plusieurs mois, quelle est l’importance de l’“accountability”, de la bonne gouvernance, la liberté d’expression et du respect des droits humains dans un pays qui, il y a encore quelques années, était qualifié de tigre de l’océan Indien et même comparé à Singapour ?

La prospérité de notre pays dépend de notre attractivité à l’échelle internationale et la bonne gouvernance est un outil stratégique important de développement. La bonne gouvernance, c’est quoi ? Le respect des droits humains, le contrôle de la corruption, la transparence de l’action publique et le fonctionnement d’un marché libre. Ils sont tous essentiels pour un développement durable. La gouvernance assure un niveau de confiance, un système de régulation fiable, et lié à la croissance économique.

La bonne gouvernance est un élément important pour la réputation et l’image du pays. Les investisseurs internationaux font de la bonne gouvernance un critère majeur de localisation de leurs investissements. Prenons du recul : il est important que le gouvernement revoie le fonctionnement des institutions publiques et prenne les actions nécessaires.