DR AVINAASH MUNOHUR
Politologue
Président de la Commission Développement Durable du MMM

C’est quoi l’Anthropocène ?

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est clair et sans ambiguïté : l’être humain, et les systèmes productifs qui permettent sa vie sociale, sont aujourd’hui devenus capables de transformer les cycles climatiques, géologiques et biologiques des systèmes de la nature. Ce qui nous arrive n’est donc pas qu’une crise environnementale, mais une révolution géologique d’origine humaine – ce que les scientifiques nomment l’Anthropocène.

L’Anthropocène – ère géologique succédant à l’Holocène, qui a vu les grands processus de dégel ayant permis l’essor de la vie sociale et sédentaire de l’Homme sur Terre depuis à peu près 12 000 ans – est en réalité un concept hautement discuté et débattu dans les milieux scientifiques. Par delà le débat scientifique, il exprime le fait que les transformations humaines sur les système de la nature – qui se sont accélérées au sortir du XVIIème siècle avec la succession des différentes révolutions industrielles et l’extension de la logique du capitalisme aux mondes coloniaux puis postcoloniaux – ont produit une convergence de l’Histoire humaine et de l’Histoire géologique.

Cette convergence de l’Histoire de l’Homme et de l’Histoire géologique de la Terre signifie une chose très simple : nos systèmes économiques, sociaux et culturels sont désormais inséparables des systèmes et des rythmes de la Nature.

En d’autres termes, les structures permettant le déploiement de l’Histoire humaine (la société, la politique, l’économique, le culturel etc.) ne peuvent plus être considérées comme des concepts et des entités séparés des processus de la Nature, mais doivent plutôt être entièrement intégrées aux systèmes naturels, dans une approche holistique. C’est la grande séparation entre Nature et Culture – fondement même de la Modernité – qui est appelée à être réconciliée.

Mais par delà la discussion scientifique, le dernier rapport du GIEC nous met en face d’une évidence : nous sommes pris dans une accélération dangereuse et profondément inquiétante de la dégradation de la Nature et du délabrement socio-économique.

Le cas de Maurice

La République de Maurice se trouvait à la 16ème place des pays les plus exposés aux risques et aux conséquences du dérèglement du système climatique par la United Nations Environment Programme (UNEP) en 2018. Dans les faits, nous ne participons que très peu aux émissions de gaz à effet de serre qui sont la cause première du réchauffement climatique, mais nous faisons partie des pays les plus exposés aux risques du réchauffement.

Les conséquences directes et pour le moyen terme pour nous sont :

– la montée des eaux causée par la fonte de la calotte glaciaire au pôle nord et qui va accélérer l’érosion de nos plages et de nos côtes ;

– le réchauffement de la température des mers qui risque de tuer les systèmes coralliens, détruisant nos lagons et leurs écosystèmes ;

– l’exposition croissante aux UV et le prolongement des périodes de fortes chaleurs, qui produiront un risque accru pour la santé publique ;

– l’aridification de nos terres et un accès de plus en plus difficile à l’eau et aux ressources qui représentent un risque majeur pour la sécurité alimentaire ;

– la destruction des chaines trophiques de la faune terrestre et marine.

Il s’agit là uniquement de quelques exemples mais nous devinons facilement les conséquences dramatiques pour notre modèle de développement, nos secteurs économiques et pour la sécurité alimentaire, civile et sanitaire de notre pays.

Un modèle de développement

trop dépendant des importations

De manière plus profonde, c’est toute l’orientation sociétale de Maurice qui sera appelée à se transformer. En effet, notre pays s’est entièrement construit sur l’essor de la circulation des flux de capitaux, de marchandises et de personnes. D’une île déserte à une économie moderne, toute l’Histoire de Maurice s’ancre résolument dans le développement, l’accroissement et la diversification des flux de la mondialisation. Et notre dépendance aux flux mondialisés n’a fait que s’accentuer depuis quelques années. La primauté des Foreign Direct Investments, de l’industrie touristique et notre besoin constant en importations (énergétiques, agro-alimentaire, main-d’œuvre etc.) témoigne de cette dépendance à la circulation et au bon fonctionnement de la mondialisation.

Or, nous voyons bien – depuis le début de la pandémie – l’effet dévastateur d’une décélération de la circulation et d’un arrêt des flux de la mondialisation sur notre économie et sur nos modes de vie. Augmentation du prix des énergies, hausse du prix des marchandises importées, une industrie touristique à l’arrêt, un endettement national qui explose, entre autres, sont les conséquences directes d’un ralentissement de la circulation. Il s’agit bien évidemment d’une contingence sanitaire dont on ne pouvait prévoir l’apparition. Mais il s’agit également d’une répétition générale pour des phénomènes qui pourraient bien se multiplier à l’avenir, car nous pouvons facilement deviner que la problématique des émissions de gaz à effet de serre va progressivement intégrer les décisions collectives et individuelles. Ceci aura un impact sur la manière de consommer, de produire et de voyager, ce qui – en retour – pourrait bien voir un ralentissement de la circulation mondiale. Ce qui est certain, c’est que le rapport du GIEC appelle à un recul drastique des émissions de gaz à effet de serre et la COP26 de Glasgow, qui se tiendra en novembre, devrait envoyer un signal fort dans ce sens.

Nous devons être réalistes, les choses ne changeront pas du jour au lendemain. Mais les mouvements environnementaux, les ONG et la société civile elle-même deviennent des acteurs majeurs de la lutte politique contre le réchauffement climatique à l’échelle du globe ; et leurs voix pèsent de plus en plus lourdement dans la balance des décisions et de la délibération publique. Parallèlement à cela, les nouvelles technologies, la digitalisation et les dispositifs énergétiques décarbonés avancent à grands pas et acquièrent une capacité de remplacement accru des énergies fossiles. Nous ne sommes, en réalité, pas si éloignés que cela de la prochaine révolution industrielle : celle du renouvelable, du décarboné et du digital. Mais nous ne sommes pas encore là, et l’horizon de 2040 posé par le GIEC nous impose des politiques publiques qui préparent notre pays aux risques à venir, tout en construisant des transitions socio-économiques importantes.

Que faire donc ?

Nous n’avons ainsi pas d’autre choix que de faire évoluer notre modèle de développement, notre manière de faire croître l’économie et notre manière de construire nos politiques publiques ; et les impératifs de la crise climatique se doivent d’être intégrés à l’agenda de toutes les décisions politiques et gouvernementales.

Par exemple, face aux potentielles disruptions de la circulation, nous devons absolument régler la problématique de notre dépendance aux importations en fruits et légumes. Or, réorienter et faire croître le secteur de l’agro-alimentaire requiert de pouvoir s’attaquer à tout un ensemble de problèmes qui l’empêche aujourd’hui de se moderniser et de devenir un secteur économique porteur d’emplois, de croissance et d’exportations. L’un de ces problèmes est que la productivité à Maurice est en recul constant depuis au moins 20 ans, ce qui a poussé nos gouvernants à faire le choix de l’importation plutôt que celui de la relance de la production. Ils y ont trouvé un moyen facile pour continuer à produire de la croissance et pour faire vivre l’illusion du bien-être à travers l’endettement à la consommation. Mais nous devons absolument relancer ce secteur et en faire une ressource pour réduire le risque de l’insécurité alimentaire à Maurice, tout en en faisant un secteur durable grâce aux nouvelles techniques permettant un recul conséquent de l’utilisation en pesticides et en eau.

Il ne s’agit là que d’un exemple. Nous avons, jusqu’à présent, plus ou moins réussi à contrebalancer ce recul de la productivité par l’importation du travail, des investissements et des marchandises. Et nous ne sortirons pas de ce modèle du jour au lendemain, mais nous devons intégrer cette problématique dans nos prises de décision afin de trouver des solutions pour les moyen et long termes.

Nous voyons bien que la question du réchauffement climatique ne se limite aucunement à des questions d’environnement, mais requiert une méthodologie politique prenant en ligne de compte le lien entre environnement, société, économie et politique. Et considérer la crise environnementale comme isolée et divorcée de la crise de la démocratie, de la crise des institutions, de la crise économique, de la crise de l’éducation, de la crise de la production, de la crise des systèmes de solidarité ou encore de l’insécurité à Maurice est une erreur fondamentale. C’est d’ailleurs le sens profond du concept d’Anthropocène.

L’Anthropocène appelle l’humanité à un changement de civilisation. Il nous impose de casser de vieux réflexes et de développer d’autres manières de faire et de penser – comme ce fut le cas à partir de la fin du XVIème siècle. Notre insularité ne nous épargne pas de ces obligations, elle nous exhorte même à les prendre très au sérieux puisque nous sommes en première ligne des victimes. Mais l’Anthropocène nous donne également les éléments et les outils essentiels à la construction d’autres imaginaires. Il pose du moins clairement les défis environnementaux, économiques, sociaux et politiques à relever pour les prochaines décennies, et donne à toute une génération qui n’a pas connu les grands combats politiques du XXème siècle, le socle pour le renouveau de la lutte politique et la construction de l’espace publique à Maurice. C’est maintenant à nous de nous soumettre, entièrement, à cette ouverture des possibles. Notre destin commun en dépend.