Geetanee Napal a consacré l’essentiel de ses recherches universitaires depuis 1997 aux questions d’éthique et de corruption dans le monde des affaires. Elle enseigne l’éthique à la faculté de droit et de gestion de l’Université de Maurice depuis 2001. Soucieuse de faire entendre son message au public le plus large possible, elle a publié fin 2020 Business Ethics, perspectives from emerging economies. Fruit d’années de recherches, d’analyses et de documentation sur ces questions, cet ouvrage très complet passe en revue tous les questionnements et toutes les facettes de l’éthique dans le monde des affaires, sur les plans théorique et pratique. La corruption ne peut, selon elle, disparaître sans des efforts massifs d’éducation et de sensibilisation dans tous les milieux de la société. Un conseil avisé en ces temps de listes grises ou noires…

Maurice a-t-elle une chance de sortir bientôt de la liste noire de l’Union européenne ?

Maurice a récemment marqué un point sur le classement de Transparency International, avec un indice de perception de la corruption de 53 points, comparé aux 52 points en 2019. Ce nouveau score pourrait-il aider notre pays à sortir de la liste grise de l’Union européenne ? Je pense que nous avons un gros travail à effectuer auparavant si nous tenons à en sortir. Tout tourne autour de l’éducation et des campagnes anti-corruption à travers l’île. Il nous faut revoir nos pratiques et renforcer nos normes d’éthique afin d’améliorer notre image sur le marché international où les attentes sont très élevées.

Le livre Business Ethics marque une nouvelle étape dans votre travail de transmission sur l’éthique. Quelles en sont les grandes lignes ?

Le sujet de mon doctorat, un PhD que j’ai obtenu en 2005, portait sur la corruption dans les pays en voie de développement, Maurice étant le contexte dans lequel j’ai fait l’étude, et où j’ai analysé aussi les réactions du public mauricien. Les résultats de cette étude montraient clairement que la corruption est surtout le résultat des pratiques et des traditions du monde des affaires, alors que dans les pays développés, les gens sont guidés par le sens du devoir et de la moralité.

Dans mon dernier livre, le lecteur trouvera des aspects théoriques et pratiques, incluant des comparaisons en termes d’indice de perception de la corruption, publié par Transparency International, qui est basé sur divers sondages. Même si une perception n’est pas un fait tangible, elle dérive d’une réalité donnée… Dans la première partie, on aborde les différentes philosophies et concepts de l’éthique. La deuxième partie lie le côté théorique à la réalité : la corruption en général, les problèmes qui en découlent dans le monde des affaires ainsi que les problèmes que rencontrent différents pays, etc. Suivant ce raisonnement, si on respecte les règles éthiques, on échoue en affaires !

C’est faux bien entendu, car il a été démontré que l’entreprise qui suit l’éthique obtient la bienveillance de sa clientèle, une bonne réputation et le respect de ses partenaires. Être éthique, c’est avoir un bon sens des affaires, être sociable, ne pas courir après l’argent, ne pas être guidé par la gourmandise. Lorsqu’on laisse la gourmandise guider nos actes, on risque de faire n’importe quoi et d’acquérir une mauvaise réputation, jusqu’au point où les gens nous fuient. Quand on a la réputation d’être corrompu, les gens ne nous font plus confiance. Or la confiance et le respect sont vraiment indispensables pour réussir en affaires et durer dans le long terme. On peut dire ce qu’on veut, on ne redresse pas facilement une mauvaise image… Et le public fonde son jugement sur les faits. Dans les pays en voie de développement, ce qui inclut les petits pays et États africains, Maurice n’étant pas une exception, on recherche des résultats à court terme et les gens qui font des affaires à Maurice estiment que l’éthique n’est pas compatible avec le business. Je ne vois pas les choses bouger dans une autre direction.

Et comment parvenir à modifier ce préjugé ?

Tant qu’il y aura cette perception, on n’avancera pas. L’éducation et la formation à l’éthique peuvent changer cet état de choses, mais là encore, il faut une prise de conscience et une volonté : on ne peut pas éduquer un public qui ne veut pas être éduqué…

Vous dénoncez l’abus de la téléologie. Qu’entendez-vous par là ?

La téléologie à laquelle je me réfère dans la première partie consiste à instrumentaliser par anticipation les fins ou les conséquences d’un choix. Le décisionnaire utilise les conséquences, les fins recherchées pour justifier les choix qu’il fait, et donc les moyens qu’il met en œuvre. Ça consiste surtout à maximiser les bonnes conséquences et minimiser les mauvaises. Il y aura donc toujours une minorité, un pourcentage du personnel ou de la population qui subira les effets négatifs de cette décision. Le chef d’entreprise qui utilise cette philosophie, parfois sans s’en rendre compte, est généralement motivé par l’idée de faire un gros profit.

Pour ma thèse qui portait sur les faits de corruption, et sur ce qui pousse les gens à corrompre, j’ai utilisé un indice, qui a fait ses preuves aux États-Unis dans le contexte du marketing et de la vente. Ici, la dimension culturelle, les traditions, les coutumes et les mœurs ont le dessus sur le sens du devoir et la moralité.

Pourriez-vous nous donner des exemples qui illustrent ces phénomènes ?

Le chef d’une petite entreprise ou quelqu’un qui travaille à son compte pourrait opter pour un deal afin d’éviter de payer sa licence. Il pourrait choisir d’offrir un petit pot-de-vin à celui qui « l’aide ». Quand, au cours de mes analyses, les participants ont évalué ce genre de comportement, la plupart ont trouvé cette méthode acceptable et courante, alors que le même scénario dans un contexte américain est considéré comme inacceptable.

Un autre exemple : mon enfant a de mauvais résultats à l’école. Si j’ai un ministre parmi mes contacts, je vais faire toutes sortes de démarches pour que mon enfant obtienne une bourse, pendant que, même avec les meilleures notes possibles, l’enfant pauvre ne pourra pas avoir la bourse dont il aurait pourtant besoin. D’une manière générale à Maurice, aller solliciter quelqu’un pour obtenir des faveurs est considéré comme normal. La méritocratie est un vœu pieux.

Le problème est que, par essence, les faits de corruption sont camouflés. Il est très difficile d’en avoir les preuves…

Jusqu’à ce qu’il y ait une dénonciation justement ! Cela arrive généralement quand les choses tournent mal pour le ou les corrompu/s. Si les différentes parties impliquées sont satisfaites, elles ne vont rien dénoncer…

Quelle est l’ambition de ce livre ?

Si nous voulons nous débarrasser de la corruption, nous devons éduquer le public. Et pour cela, il faut qu’il lise. Avec les jeunes, qui sont les décideurs de demain, il y a peut-être une chance de faire avancer les choses, mais cela dépend de la volonté de chacun. Il est grand temps que le public comprenne l’importance du sens des valeurs — l’honnêteté, le respect, la modération, la loyauté, la confiance, le sens de la justice — c’est-à-dire toutes ces valeurs qui doivent guider l’individu dans sa vie de tous les jours. Un peuple bien éduqué sur ces questions saura distinguer le bien du mal, et aura la bonne réaction face à quelqu’un qui essaie de le corrompre. Cet ouvrage pourrait aussi servir de référence au personnel enseignant et aux étudiants du tertiaire.

Si des pays comme Singapour et Hong Kong ont réussi à éradiquer la corruption, il n’y a pas de raison que Maurice n’y parvienne pas. Singapour était pire que nous dans les années 50/60. Hong Kong a fait un nettoyage massif dans les années 70. D’ailleurs, nous avons suivi le modèle de l’ICAC de Hong Kong pour établir notre commission anti-corruption. La culture mauricienne joue un grand rôle. Si la corruption continue de sévir aujourd’hui, c’est qu’un problème fondamental demeure, qu’il y a des facteurs plus profonds et difficiles à changer…

Avec une réelle volonté politique, nous pouvons combattre la corruption, à condition que la population soit éduquée. La volonté est là en termes théoriques. Nous avons eu pas mal de commissions dans les années 90 à monter. La première était l’Anticorruption tribunal de 1993, qui a laissé la place à l’Economic Crime Office à partir de 1998. Mais c’est surtout à partir du moment où Transparency international a ouvert une branche locale que l’on a parlé de plus en plus des problèmes d’éthique, qui jusqu’alors avaient été plutôt tabous.

Qu’est-ce qui vous a vous-même amenée à travailler sur la corruption à une période où c’était encore tabou ?

J’ai commencé à travailler sur ce sujet en 1997, après être entrée à l’université. J’ai eu la chance d’avoir un père qui ne faisait pas de différence entre les filles et les garçons pour les études. Il voulait que je devienne expert-comptable. J’ai préparé mon “primary degree” en Business Economics & Social Studies, à Dublin. J’ai vite réalisé que la comptabilité ne m’intéressait pas. Alors que j’entamais ma troisième année, on a introduit un module de management des ressources humaines et cette matière, grâce au professeur que j’avais, m’a ouvert de nouvelles perspectives, notamment l’idée de pouvoir changer les choses. Tout au moins, je voulais y croire. Pour ma maîtrise, j’ai donc pris une spécialisation en ressources humaines. Lorsque j’ai commencé à la préparer, j’ai entendu parler d’éthique pour la première fois, et je me suis rendu compte que cela m’intéressait plus que tout le reste. Je suis rentrée à l’Université de Maurice, pour enseigner la gestion des ressources humaines à partir de 1996, et en 2001, j’ai commencé à enseigner l’éthique, en même temps que je démarrais mon PhD avec le soutien du professeur de Trinity College Dublin, qui signe la préface du livre.

Pourquoi la nécessité de travailler sur l’éthique s’est-elle imposée ?

Mon propre parcours, mon expérience du monde professionnel m’a instinctivement guidée vers ces sujets. Quand vous étudiez les ressources humaines à 21 ans, et quand ensuite, dans l’entreprise, ça ne marche pas, vous perdez vite vos illusions. Il faut analyser le comportement humain, comprendre pourquoi le chef d’entreprise croit qu’il n’a aucun intérêt à valoriser son personnel. L’éthique lui enseignera qu’il doit faire confiance à son personnel et reconnaître sa contribution, car sans lui son entreprise n’existerait pas.

John Bristow, de Trinity College, dit dans sa préface que Maurice est un pays où l’éthique évolue lentement…

Maurice comme le reste du continent africain est lente dans sa démarche d’éduquer la masse et de renforcer les normes d’éthique. C’est tellement plus commode de rester dans sa zone de confort, et suivre les traditions qui mènent à l’argent facile. John Bristow connaît bien Maurice car il a suivi notre pays en tant que membre du FMI dans les années 80, 90. C’est un économiste très qualifié.

Quels sont les faits de corruption qui vous ont le plus marquée ?

C’est la puissance de corruption du pouvoir : lorsqu’une personne détenant un pouvoir l’utilise pour écrire toutes sortes de niaiseries, pour intimider les gens et faire peur à ses employés. Quand vous n’utilisez pas votre pouvoir à bon escient, vous pouvez créer de l’injustice. Il y aura toujours une partie du personnel qui passera son temps à flatter la direction, pendant que les autres travaillent et se font taper dessus injustement. La conscience professionnelle est nécessaire à tous les échelons de la hiérarchie. Le manque d’éthique marche souvent avec un manque de leadership et un mauvais management, qui font que des gens vont être lésés par rapport à d’autres.

Ce qui est fait contre l’éthique maintenant va avoir des répercussions plus tard, à long terme. Et quand les effets négatifs arrivent, il est déjà trop tard pour réparer ses erreurs, car cela a déjà créé une mauvaise impression auprès du public. Le public juge d’après ses expériences, et une mauvaise expérience ne se défait pas…

Mais une personne qui enfreint l’éthique va tout faire pour le cacher…

Certes, mais une fois qu’un acte non éthique a été commis, ça se sait dans un milieu restreint et ça se communique de bouche-à-oreille petit à petit. Il a été scientifiquement prouvé que la grande crise financière de 2008 était le résultat d’un manque d’éthique dans le milieu des affaires à l’échelle mondiale. Or aujourd’hui, nous faisons face à une crise mondiale encore plus dramatique, avec la COVID et pas mal d’entreprises qui ne fonctionnent pas. Dans la crise actuelle, plus on va contre l’éthique, plus les choses seront difficiles.

Justement dans la gestion de la crise sanitaire, avez-vous détecté des agissements contraires à l’éthique ?

La crise sanitaire a été très bien gérée. Nous avons malheureusement perdu un éminent pneumologue, ce que je trouve très triste. Mais encore une fois, toute la question relève du respect des consignes. J’ai vu dans les lieux publics ou collectifs des gens papoter en toute insouciance, comme s’ils n’étaient pas conscients de leur responsabilité vis-à-vis d’autrui. Quelques commerçants ont aussi bien profité de la situation, avec par exemple des systèmes de commande en ligne à des prix exorbitants…

Quelles sont les trois idées phares que vous avez cherché à démontrer dans votre livre ?

Premièrement, que suivre une démarche éthique dans le monde des affaires mène au succès. Deuxièmement, il faut prendre l’exemple des pays qui ont réussi à combattre la corruption, et qui ont maintenu de bons résultats sur trois ou quatre décennies, Singapour en premier lieu. Et enfin, l’éducation est la solution s’il y a une ferme volonté de combattre la corruption.

Pensez-vous qu’on a suffisamment de points communs avec Singapour pour pouvoir appliquer ici les mêmes méthodes ?

Les Mauriciens se comparent souvent à Singapour et Dubaï. Mais nous sommes loin derrière ces deux pays. Maurice se retrouve avec un indice de perception de corruption de 53, alors que Singapour a un score de 85 et les Emirats arabes unis sont à 71. Pourquoi ne pas aspirer à devenir aussi bon que Singapour, si cela peut nous aider à vaincre la corruption ? Cela demandera beaucoup d’efforts et de sacrifices, mais ça apportera de grands bienfaits à long terme.

Mais qui serait notre Lee Kwan Yew ?

Il faudrait un leader qui focalise sa politique sur le sens du devoir, qui donne le bon exemple, et qui saurait valoriser ceux qui prennent de bonnes décisions. Personne n’aime être critiqué mais autant aller dans la bonne direction et se faire respecter…

Mais le sens du devoir ne s’inculque-t-il pas déjà très tôt à l’école ? Pourquoi ne le met-on pas en œuvre après ?

Chacun est plus ou moins guidé par l’opportunisme et la soif d’argent. Il y a aussi des formes de concurrence peu honnêtes qui entretiennent cela constamment. Je me suis rendu compte aussi que certaines personnes prétendent être de fervents défenseurs de l’éthique, mais se considèrent comme une exception à la règle quand elles-mêmes recherchent des faveurs. Pour beaucoup de gens, l’éthique, c’est pour les autres…

Quelles sont les formes de corruption les plus courantes à Maurice ?

Le favoritisme incontestablement, le népotisme quand on recrute du personnel et qu’on donne priorité à ses proches ou aux membres de sa famille au lieu de considérer les qualifications des candidats. Il faut à tout prix éviter de privilégier le marketing que fait le candidat sur sa personne. Les recruteurs ou tout décideur qui embauche devraient mieux sonder la sincérité de leur interlocuteur. Il y a aussi dans les appels d’offres des manières souterraines de s’attirer les projets, sans suivre les procédures. Va-t-on rechercher des faveurs ? Faire jouer ses contacts ?

Mais on vit dans un monde où l’on ne cesse de nous dire qu’il faut avoir un bon réseau pour réussir…

Oui certes, mais il y a un minimum de procédures à respecter. Le networking est important, et encore plus maintenant avec l’influence des réseaux sociaux, mais dans le respect de l’autre et de l’adversaire aussi. Il faut savoir utiliser son réseau sans faire de mal à ses concurrents.

Quelles grandes affaires de corruption présentez-vous dans ce livre ?

Entre autres, je parle du grand scandale d’Air Mauritius qui a éclaté en 2001, de la MCB, et aussi dans une moindre mesure de celui de la Delphis Bank, et du gouverneur de la Banque de Maurice de l’époque. Je ne peux pas traiter de celles qui n’ont pas encore été jugées.

Quels sont les avancées et les retards de Maurice dans ses initiatives de lutte contre la corruption ?

Au niveau institutionnel, l’ICAC mène des campagnes d’éducation et de sensibilisation auprès des écoles. Mais la formation anti-corruption doit atteindre l’ensemble du public. Pour véritablement lutter contre la corruption, on a besoin de tout le monde, tous les milieux sociaux, les chefs d’entreprise, les commerçants, les hommes d’affaires, etc. D’une manière générale, il y a encore beaucoup à faire au niveau des pratiques et des traditions. Il faut changer profondément l’état d’esprit de la population pour pouvoir arriver à réduire la corruption, changer les comportements et la manière de prendre des décisions.

Propos recueillis par Dominique Bellier