REYNOLDS MICHEL

L’explosion de la culture noire à Harlem dans les années 1920 n’est pas que littéraire, même si c’est dans ce domaine qu’elle est la plus bouillonnante. De fait, elle est d’une extraordinaire diversité créatrice, allant de la création musicale (le Blues, le Jazz) à la création littéraire (poésie, roman, théâtre…) en passant par la création artistique (peinture, sculpture, photographie…). Parmi les peintres et illustrateurs, Aaron Douglas (1899-1979), s’est rapidement imposé comme un artiste de talent très sollicité.

Arrivé en 1925 à Harlem, il s’est immédiatement investi dans le mouvement naissant du New Negro, plus connu sous le nom de Renaissance de Harlem, au point de devenir une des grandes figures du mouvement. Il est surtout connu pour ses peintures murales sur les aspects de la vie des noirs américains, « Aspects of Negro Life », et ses illustrations des couvertures des grandes revues noires (Opportunity, The Crisis…) et des grandes œuvres des écrivains du New Negro (James Weldon Johnson, Alain Locke, Claude McKay, Langstone Hughes…). Son parcours est des plus intéressants.

 

De Topeka à Harlem

Aaron Douglas est né à Topeka dans le Kansas, le 26 mai 1899, d’un père artisan boulanger, Aaron Douglas, et d’une mère au foyer, Elisabeth Douglas, qui adorait dessiner et peindre. Le petit Douglas partage très tôt la passion de sa mère pour le dessin et la peinture, passion qu’il cultive tout au long de ses études primaires et secondaires dans sa ville de naissance. Après l’obtention de son diplôme de fin d’études secondaires (High School) en 1917, il a dû différer d’une année son entrée à l’Université de Nebraska, faute de moyens pour financer sa scolarité. Il a alors exercé de petits métiers, notamment à Detroit (Michigan) à l’usine Cadillac, tout en suivant des cours gratuits au Musée d’Art de Detroit. Pendant ses études universitaires, il a également travaillé comme serveur. Ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir son baccalauréat ès arts en 1922  à l’Université de Nebraska et l’année suivante un autre diplôme de baccalauréat des Beaux Arts (BFA) à l’Université de Kansas. Il a ensuite enseigné les arts (dessin, peinture, pochoir et batik) durant deux années à la Lincoln High School de Kansas City, Missouri.

Lecteur et observateur averti, Aaron Douglas suivait de près les changements qui se produisaient dans la communauté noire depuis la Grande migration du sud vers les régions du Nord et du Midwest, entre autres, la montée en puissance d’une culture noire et d’une classe moyenne afro-américaine, fer de lance du combat pour l’émancipation de leurs frères et sœurs. Déjà connu comme un excellent graphiste, il est invité à se rapprocher de New York par le magazine Opportunity, fondé et édité par le sociologue et universitaire Charles S. Johnson. Ce dernier était à la recherche de nouveaux talents à travers le pays. Mais, c’est après la lecture du numéro du Survey Graphic, de mars 1925, intitulé « Harlem : la Mecque du nouveau nègre » ‒ numéro consacré au mouvement littéraire et artistique afro-américain et édité par le philosophe Alain Locke , qu’il se décide à rejoindre le mouvement du New Negro. Il est chaleureusement accueilli par les éditeurs de The Crisis et d’Opportunité, W.E.B. Du Bois et Charles S. Johnson respectivement, par Alain Locke, et James Weldon Johnson auteur d’une anthologie de la poésie noire-américaine, American Negro Poetry (1922) et militant des droits civiques.

Un illustrateur très demandé par de nombreux écrivains

Aaron Douglas s’immerge immédiatement dans le mouvement en produisant les illustrations pour les couvertures d’Opportunity et The Crisis, tout en étudiant avec l’artiste Fritz Winold Reiss (1888-1953), graphiste américain d’origine allemande, par le biais d’une bourse. Ensemble, ils vont illustrer, fin 1925, la nouvelle édition de Survey Graphic en format de livre, sous le titre du The New Negro : An Interpretation. Aaron Douglas est dès lors très sollicité comme artiste s’inspirant de l’art africain. En 1926, il épouse l’enseignante Alta Mae Sawyer et leur maison de Harlem devient rapidement le lieu de rendez-vous des écrivains et artistes noirs. La même année, il collabore avec les romanciers Wallace Thurman, Zora Neale Hurstone, Langstone Hughes, Gwendolyn Bennett et Richard Bruce à la naissance éphémère de la revue FIRE !! (FEU !!) – un numéro unique (novembre 1926)  – en illustrant la couverture de la revue ainsi qu’un groupe de dessins figurant au milieu de la revue.

En 1927, W.E.B. Du Bois l’invite à rejoindre l’équipe de The Crisis comme critique d’art. La même année, James Weldon Johnson lui demande d’illustrer son recueil de poèmes God’s Trombones (Les trombones de Dieu), sept sermons noirs en vers, publié en 1927. Si le travail poétique de James Weldon Johnson est unanimement salué par la critique, les illustrations de Douglas pour cette publication sont reconnues comme inspirantes et révolutionnaires et son style, caractérisé par des silhouettes élégantes et rythmées, est considéré comme la signature d’un grand artiste. Le succès rencontré par cette publication a suscité des demandes d’illustrations de la part des écrivains tels que Langstone Hughes, Countee Cullen, Claude McKay…et des magazines populaires tels que Harper’s et Vanity Fair. Cette même année, il réalise au Club Ebony sa première peinture murale, Jungle and Jazz, consacrée à la vie nocturne de Harlem. En 1928, Douglas et son collègue artiste Gwendolyn Bennett reçoivent respectivement une bourse de la Barnes Fondation à Merion dans la banlieue de Pennsylvanie. Douglas trouve à la Fondation Barnes, le temps d’une année, la possibilité de mieux étudier l’art africain et l’art moderne.

Des peintures murales légendaires

Si après la publication des Trombones de Dieu, Aaron Douglas est déjà un artiste célèbre et  recherché comme illustrateur de livres et concepteur de couvertures de magazines, il le sera davantage pour ses peintures murales, qui restent d’ailleurs ses peintures les plus connues. En 1930, Douglas est engagé pour créer un cycle mural pour la nouvelle bibliothèque du campus de l’université Fisk de Nasville, Tennessee, où il est en résidence artistique. Durant cette même période, il est chargé par le Bennett College for Women en Caroline du Nord de réaliser une peinture murale ayant pour figure centrale celle d’Harriet Tubman (1821-1913), esclave devenue militante abolitionniste. Peu de temps après sa première exposition personnelle d’art à la Gaz Delbo Gallery, en 1933, Douglas commence une série de peintures murales, intitulée « Aspects of Negro Life » (1934), pour laquelle Aaron Douglas est le plus connu. Sur d’énormes toiles, il dépeint quatre étapes de l’expérience afro-américaine : le cadre africain de l’esclavage, le lynchage, la ségrégation dans l’Amérique de l’après-guerre et le mouvement du New Negro de la fierté noire.

En 1936 Douglas est chargé de créer quatre peintures murales pour l’Exposition du Centenaire du Texas à Dallas, quatre peintures murales sur le thème De l’esclavage à la liberté dans le Hall of Negro Life, bâtiment construit pour parler de l’histoire des Noirs. À la fin de la célébration du centenaire, le Hall de Negro Life a été rasé et remplacé par une piscine réservée aux blancs. Et seuls deux panneaux de cet ensemble financé par la Fondation Harmon ont survécu : les toiles « Into Bondage » (En servitude) et « Aspiration ». Dans ses peintures sur la vie et l’histoire des noirs, Douglas lie les Noirs américains à leur passé africain tout en montrant leurs contributions à la société.

Dans les années 1930, Douglas se déplace beaucoup pour son travail comme peintre, mais également pour se former et former les autres. En 1931, il passe une année à Paris à l’Académie Scandinave où il étudie avec Charles Despiau et Othon Friesz. De retour en Amérique, il expose ses œuvres en solo et préside en 1935 la Harlem Artists Guild, dont l’objectif est de soutenir les jeunes artistes, les former et les insérer professionnellement. En 1937, il reçoit une  bourse de la Fondation Rosenwald, pour visiter les universités noires dans le sud des États-Unis. En 1938, une autre bourse de la même fondation pour se rendre en République Dominicaine et en Haïti pour développer une série d’aquarelles illustrant la vie de ces îles des Caraïbes.

De retour aux Etats-Unis en 1940, Douglas est invité à rejoindre l’Université Fisk, à Nashville, pour développer son département d’art. L’invitation venait, soulignons-le, du premier président noir de Fisk, Charles S. Johnson, universitaire connu et ancien éditeur du magazine Opportunity. Douglas servira cette université comme directeur du département des arts, en accompagnant plusieurs générations d’étudiants avant de prendre sa retraite en 1966. Et ce, tout en poursuivant une maîtrise ès arts au Teachers College de l’Université de Columbia, obtenue en 1944, et d’autres activités avec son épouse Alta, notamment à Harlem, où ils sont restés actifs. En 1963, il est invité à la Maison Blanche par le président John F. Kennedy (1917-1963) pour assister à une célébration du Centenaire de la proclamation d’émancipation. Le 22 novembre de la même année, le président Kennedy est assassiné.

Quelques années après sa retraite, en 1970, Douglas retournera à Topeka, sa ville natale, tout en continuant à donner des conférences, à participer à des rétrospectives de son travail, au Musée d’art de Mulvane à Topeka en 1970, à l’Université de Fisk en 1971, et à d’autres activités formatrices. En 1973,  il reçoit le titre de Docteur Honoris Causa de l’Université de Fisk, où il a enseigné pendant de très nombreuses années. Aaron Douglas est décédé à Nashville en 1979 à l’âge de 80 ans. Lors d’un service commémoratif organisé en hommage à Aaron Douglas à l’Université de Fish, Walter J. Leonard, président de l’université, s’est souvenu de Douglas en ces termes : « Il était l’un des  interprètes les plus accomplis de nos institutions et de nos valeurs culturelles ».

Aaron Douglas a été très tôt encouragé à se tourner vers son héritage africain. Il s’en est de fait inspiré en combinant l’art africain avec le cubisme et l’art déco pour créer un style devenu, disent les observateurs, la signature visuelle de la renaissance de Harlem. Les arts ancestraux de l’Afrique sont pertinents, signifiants et, par-dessus tout, font partie de notre héritage, et nous devons les utiliser pour nous projeter, disait-il. Comme portraitiste traditionnel, puis comme illustrateur et muraliste, Aaron Douglas a crée de puissantes images de la vie et des luttes afro-américaines, redonnant de la dignité à l’image des noirs en Amérique blanche. En s’inspirant du célèbre gospel GO Down Moses, pour sa peinture Into Bondage (En servitude), Aaron Douglas évoque le désespoir et l’espoir des Noirs Américains. Sujet d’une actualité toujours brûlante à quelques semaines du scrutin présidentiel américain du 3 novembre 2020.