KAVINIEN KARUPUDAYYAN

« Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés/Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer /Ils mettent des rubans autour de l’alphabet /Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air », chantait Léo Ferré à propos des poètes.

Né à Camp de Masque Pavé en 1946, Gassen Soupaya Murday (1946-2021), plus connu sous son nom de scène Gassen Singaron, était un poète-chansonnier du quotidien. « C’était vers la fin des années 60. À cette époque, il y avait une grande ferveur qui entourait le départ de quelqu’un pour l’étranger. Je me souviens d’une fête qu’on avait organisée pour mon cousin qui allait se rendre en Angleterre et on avait invité le FUEL Band auquel appartenait Gassen Singaron. Je n’oublierai jamais cette soirée et cette voix de stentor de Gassen qui aimait beaucoup reprendre les chansons de Kishore Kumar », témoigne Rajen Chinapyel, un habitant de Flacq, qui l’a connu à ses débuts.

C’est justement en reprenant l’une des chansons de Kishore Kumar intitulé « Albela Mastana » que Gassen Singaron a été propulsé au-devant de la scène. Cela lui a permis de remporter le premier prix au concours Sugar Time en 1971;  il a par la suite reçu une coupe de la main du docteur Raman et une somme de 1500 roupies. Il représentait alors l’établissement de FUEL où il allait travailler durant trois décennies.

Autodidacte, il aimait la musique et tout comme son illustre aîné Ti-Frère, il adorait sculpter les mots en peignant des scènes de vie. Un trait chez Gassen Singaron qui le place dans la lignée des grands du séga traditionnel, c’est l’importance accordée à l’oral.  À ses débuts, il composait et chantait ses vécus sans pour autant les coucher sur papier. Ce n’est que plus tard qu’il a commencé à retravailler ses textes, comme pour faire écho aux propos de Malcolm de Chazal qui disait, « Il faut parler vivant et écrire vivant. » (Adorable langue créole!, Le Mauricien, 29 avril 1961).

Outre des fragments de vie, Gassen Singaron pouvait même retracer tout un pan de l’histoire dans ses chansons comme le témoignent ses textes, ‘Souvenir Gran Tata’ et ‘Tamoul kan ti vinn Moris’ qui content l’histoire de l’arrivée des Tamouls à l’île Maurice. Cela illustre aussi ce besoin chez lui de transmettre ses connaissances aux générations futures.

Sa première cassette, « Cozé mamé », sort en mai 1997 et compte entre autres morceaux « Maplé Ponnou », « Pacheri Cocom », « Calloo Sarayon » et « Mine Cari ». À travers sa chanson éponyme « Maplé Ponnou », Gassen Singaron raconte les us et coutumes relatifs au mariage tamoul, qui s’étale sur au moins trois jours, tout en décrivant en détail la veille de cette union avec le fameux set kari, le parfum des épices aidant, en passant par le jeu du morlon jusqu’au kari bouk et le sarayon vide konjon konjon. Aujourd’hui encore, cette chanson continue de faire le bonheur des amoureux du séga tamoul dont Gassen Singaron est le pionnier – qu’on peut reconnaître dès qu’on entend « Tana tananana ». Marchant avec son temps, il sort en 2006 un CD intitulé « Amizé Sondon » – qui est disponible sur la toile, notamment sur le site Filoumoris.

La plus grande contribution à la musique de ce vrai Mauricien qu’est Gassen Singaron restera sans doute sa force à transporter des mots tamouls comme « Keti torpon », « Kari Vendiyon », « Kattarikaay, Pacheri », « Maple Ponnu » pour ne mentionner que ceux-là et à ainsi enrichir notre langue créole. Dan so Kafe pa ti ena triyaz car il était à l’aise aussi bien en hindi, en tamoul, en bhojpuri et en kreol morisyen, ce qui lui a permis de voyager et de faire connaître sa musique. Notre souhait le plus cher est que ces textes soient publiés pour la postérité.

Qui plus est, dans l’émission Star Show auquel il a participé en 1993 au « Cinéma Lido », Beau-Bassin, Gassen Singaron chantait, « isi nou tou enn lokater/dime nou lekor pou vinn lapousier/isi nou tou nou enn vwayazer ». Gassen Singaron a joué son rôle de passeur et il est parti sur la pointe des pieds au matin du lundi 19 avril. Puisse son âme reposer en paix.

À sa famille, ses amis et tous ceux affligés par cette perte, nous présentons nos plus sincères condoléances. Salam Mame !