Fidèle à une tradition bien établie, une séance spéciale de l’Assemblée nationale a été convoquée par le Speaker, Sooroojdev Phokeer, pour rendre un hommage au grand tribun qu’a été sir Anerood Jugnauth, décédé le 5 juin dernier. Cette séance solennelle et mémorable a donné ses lettres de noblesse au temple de la démocratie qu’est l’Assemblée nationale. Ce n’est pas tous les jours qu’on témoigne d’une telle unanimité autour d’une personnalité politique qui a profondément marqué l’histoire du pays et du Parlement. SAJ y a siégé entre 1963 et 1967, entre 1976 et 1995, entre 2000 et 2003 et, enfin, entre 2014 et 2019. Il a été pendant longtemps le doyen des parlementaires avant de passer le relais à Paul Bérenger.
Tous les leaders politiques présentement au Parlement ont, à un moment ou un autre, travaillé sous sa houlette, alors qu’il occupait les fonctions de Premier ministre. Ce qui explique que tous les intervenants, mercredi, aussi bien de la majorité que de l’opposition, ont mis en sourdine leurs différends politiques, idéologiques, personnels, voire leurs désaccords sur l’interprétation des Standing Orders, pour se concentrer sur cet « illustrious son » du pays, dont le destin est étroitement lié à celui de la nation mauricienne. Chacun a eu un mot approprié en la circonstance.
Son fils, qui occupe le fauteuil premier ministériel, a confié avec émotion que « Lady Sarojini a perdu un pilier, j’ai perdu un père que j’aimais et qui était ma source d’inspiration, et le pays a perdu un fils illustre qui a consacré 60 ans de sa vie au service du pays ». Xavier-Luc Duval s’est, lui, souvenu que c’est grâce à l’intervention de SAJ qu’il a été libéré de son emploi pour s’engager dans l’arène politique, et a rappelé l’étroite collaboration entre son père, sir Gaëtan Duval, et SAJ à l’issue des élections générales de 1983. « C’était une période de transformation pour le pays avec une croissance économique rapide », a-t-il souligné.
Pour Steven Obeegadoo, la mémoire de SAJ n’appartient pas uniquement au MSM, mais au pays. Paul Bérenger, qui n’a pas caché sa profonde tristesse, a évoqué le rôle inoubliable joué par SAJ, alors que ses amis et lui étaient en prison en 1972, pour maintenir le lien entre les détenus et le monde extérieur, ainsi que la victoire électorale de 1982. Arvin Boolell soulignera pour sa part la capacité de SAJ à gérer les compétences comme un maestro.
Alan Ganoo et Ivan Collendavelloo se sont souvenus de la force de caractère de ce leader, qui savait non seulement apprécier les victoires, mais avait aussi l’énergie nécessaire pour se relever après ses échecs, alors que Buisson Léopold garde le souvenir d’un homme qui aimait l’île Rodrigues. Tous ont rendu hommage à son rôle devant la CIJ en faveur des Chagos. Laissons aux historiens le soin de mettre en perspective son oeuvre politique.
Cette séance restera gravée comme un moment fort dans les annales du Parlement. Un moment où tout un chacun a pris conscience que les parlementaires, quel que soit leur parti politique, ont un destin commun et une mission commune, qui est de travailler pour l’avancement du pays et de la population. Il est cependant dommage qu’à l’occasion de ce moment solennel, la télévision publique, la MBC TV, ait choisi de faire l’impasse sur plusieurs orateurs du gouvernement et de l’opposition, et pas des moindres, lors de ses bulletins d’information. Ce qui ne reflète aucunement l’esprit qui prévalait durant cette séance parlementaire, qui était bien au-dessus de la mêlée partisane.
Après cette trêve politique, les travaux parlementaires ont abordé depuis hier après-midi une phase cruciale dans le développement du pays avec la présentation du budget 2021-2022 qui, aux dires du ministre des Finances, devrait mettre le pays sur la voie d’une croissance forte. On s’attend à des débats très musclés à partir de lundi. L’attente du pays en ce qui concerne les mesures pour réformer et relancer l’économie, l’ouverture des frontières, la relance des investissements, la protection de l’emploi, la gestion de la dette publique, et la gouvernance du pays en général, est grande. Il va sans dire que la mémoire de sir Anerood Jugnauth planera sur les débats du budget. Chacun tentera de lui rendre hommage à sa manière.
Terminons avec cette citation de William Shakespeare dans Julius Caesar : « His life was gentle, and the elements so mixed in him that Nature might stand up and say to all the world : “He was a man”. »