Inspiration : des traditions millénaires à la nouvelle ère

Il y a dix ans, un voyage enchanteur sur les Routes de la soie nous a fait découvrir les merveilles de l’Ouzbékistan…

Samarcande, bâtir ensemble

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Atelier Meros, polissage du papier de soie

En mars 2013, lors de notre premier voyage familial en Ouzbékistan, la fin d’hiver est déconcertante. Certaines routes recouvertes de neige sont impraticables. Une pluie intermittente tombe sur la ville assombrie par un ciel bas et gris. Les fréquentes coupures d’électricité plongeant Samarcande dans l’obscurité la déconnectent du reste du monde. Il n’y a plus de lumière dans les magasins, plus de réseau dans les cyber-cafés, plus de chauffage en ville ! À l’aube, une lumière étincelante descend du ciel, signe d’espoir et de douceur. En ville, chacun vaque à ses occupations. Les autobus traversent Samarcande, le grand Bazar Chorsu s’anime. La ville semble être en fête car Norouz, le nouvel an annonçant le printemps, approche. On va bientôt commencer la préparation du soumalak, douceur festive faite à partir des graines de blé.

À Samarcande, le mariage de l’art à la science, préserve la mémoire millénaire de la ville, déroute l’esprit cartésien, touche la sensibilité des rêveurs et exalte le cœur des romantiques. Dans le mémorial dédié au grand astronome Ulugh Beg, le sextant, le quadrant et la sphère armillaire transportent ceux qui ont les pieds sur terre vers la voie lactée. Les fresques murales datant du VIIe siècle recueillies au musée historique d’Afrasiab relatent la vie à la cour du roi Varkhuman. Celle représentant le cortège des ambassadeurs accueillis par le souverain de Samarcande évoque la richesse des échanges et le rôle de la tolérance sur les Routes de la soie depuis l’Antiquité. À l’entrée de la nécropole Shah-i-Zinda, quarante marches nous mènent vers un portique qui s’ouvre sur une allée flanquée de chaque côté de plusieurs mausolées de la famille royale. Le dôme bleu du Gur-I-Mir, « tombeau du souverain », reflète aussi bien la richesse du royaume timouride que les larmes cachées du grand conquérant Tamerlan qui y enterra aussi son petit-fils décédé à l’âge de vingt-et-un ans. La place du Régistan est presque déserte. Jadis, avant la construction des trois médersas qui accueillaient des savants, des poètes et des hommes de sciences, une des épouses de l’Amir Timour avait construit une galerie commerciale très fréquentée. Aujourd’hui, lorsqu’il pleut, certaines personnes délaissent la grande place pour s’y abriter. D’autres hèlent des taxis collectifs où les uns se serrent contre les autres. Ces petits véhicules électriques sans portières roulent lentement sous la pluie intermittente vers l’autre bout de la ville.

Tableau de Behzad

Célèbre centre culturel et scientifique depuis le Moyen-Age, la ville de Samarcande, meurtrie au fil du temps, s’est reconstruite. Ouvrant ses portes au monde, elle poursuit son développement à l’aube du XXIe siècle. L’Histoire raconte la vie des hommes. L’Art dévoile les secrets de leurs cœurs : construire, fonder et composer, structurer et équilibrer, comme le représente une miniature de Behzad accrochée à une des parois du mémorial pédagogique d’Ulugh Beg. L’artiste peint avec beaucoup de finesse et de réalisme la solidarité des ouvriers. La légende du tableau indique « l’édification d’une médersa à Samarcande par Behzad ». Elle résumerait ainsi le rôle de chacun dans la construction d’une école théologique à Samarcande… Toutefois, selon d’autres sources, ce tableau renvoie à « La construction du château de Khawarnaq » présentant la vie des ouvriers sur un chantier : de jeunes manœuvres s’activent aux côtés des tailleurs de pierre et des maçons expérimentés. Chacun apporte sa pierre à la construction de l’édifice de façon équilibrée : ce château symbolique semblerait représenter la source de la connaissance et de la construction de soi.

Dans le village de Koni Ghil, à proximité de Samarcande, on découvre une autre façon de protéger la mémoire du pays. Les frères Mukhtarov fabriquent avec patience un papier artisanal permettant la restauration de manuscrits anciens. Dans l’atelier Meros, un papier de soie très résistant est fabriqué comme au IXe siècle de façon traditionnelle à partir des branches de mûriers locaux. Un moulin à eau tourne au bord de la rivière Siab, actionnant des pilons destinés à broyer et à homogénéiser la pâte de l’écorce du mûrier préalablement trempée et cuite dans des pots en fonte. Sur un cadre en bois seront étalées, entre des intercalaires en tissu, les feuilles de papier qui sècheront sous une grosse pierre au soleil. Elles seront ensuite polies à la main donnant le fameux « papier de Samarcande » qui, repoussant les insectes, peut durer, semble-t-il, des millénaires ! Ce papier, qui sert aussi à la fabrication de l’édition d’art, est le support principal des talentueux miniaturistes.

À Nourata, résonne la source sacrée…

Une lueur d’espoir point à l’aube, le soleil se lève enfin dans la ville mythique. On traverse le col de Nourata sous un ciel radieux au cœur d’un paysage éclatant de pureté. Au cours de cette traversée, on s’arrête un moment pour saluer les pétroglyphes du canyon de Sarmish. Quelques rayons de soleil font étinceler les contours bruns des peintures rupestres des gazelles et des chevreuils qui se dévoilent sous une poussière de neige sur la pierre brute. Les traces de l’Antiquité ont quasiment disparu dans cet immense continent. Parmi les vestiges des cinquante forteresses du désert de Kyzyl Koum, il ne reste plus que quelques murs en pisé de l’Ayaz Qala et du Toprak Qala qui se laissent ronger chaque jour par le souffle du temps et la brise des hauts plateaux. A Nourata, on avance prudemment dans la neige pour contempler l’empreinte du passé inscrit sous ce ciel lumineux à grands pas pour éviter de s’enfoncer dans les rigoles cachées sous la neige. On descend vers la source sacrée « Tchachma ». Les poissons à petites taches noires frétillent de joie, se précipitant autour des boulettes de fromage séché que les gens lancent dans l’eau. Nourata, la cité antique est devenue aujourd’hui ville sainte !

En rentrant à Samarcande, ville entourée d’une aura mystique, nous faisons le vœu d’y retourner pour une deuxième visite sur la trace des saints et des grands philosophes dont les écrits ont traversé les siècles. Qu’il soit boukhariote ou termizi, samarcandais ou du khorezmi, ils y sont toujours vénérés. En avril 2014, nous y sommes retournés en famille avec un immense bonheur…

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